Rare se trouve, en mes découvertes d’écritures contemporaines, l’impression assouvie, qui suit la lecture, du repérage d’une tonalité stylisée, d’une écriture forte, porteuse, émouvante, sensible, inspirée, délicate et ouverte pour la réflexion.

Je viens de lire, par deux sessions successives, le livre d’Isabelle Mutin, et j’en suis ressorti, à satiété, à chaque lecture, avec le plaisir marqué d’une écriture magnifiée, très travaillée et d’une envie impérieuse d’aller plus loin, pour sonder tous les rivages des œuvres complètes de l’auteure.

Il ne m’est pas fréquent d’être aussi fortement laudateur, mais si je me permets cette insistance, en cette chronique, c’est qu’il m’apparaît impératif que vous suivez mes pas, Amie Lectrice et Ami Lecteur, et que vous plongiez dans les univers d’une auteure qui écrit sans compromis, avec ferveur, qui sait déceler les fêlures qui jouxtent nos réalités ambiantes et nos difficultés, pour tenter de repérer des communications plus apaisantes, plus bienveillantes, tournées vers les « améliorations d’âme », comme disait joliment Céline, dans Mort à crédit et oubliant les faux semblant, les lâchetés et les jugements de valeur insupportables.

Isabelle, la narratrice du roman, vit des moments d’intensité rude.

Elle a perdu son père, désarmé par les douleurs indicibles de la maladie de Parkinson et qui avait réclamé l’envie de partir en paix…, mais sans avoir obtenu l’écoute attentive des soins palliatifs de fin de vie et qui a vécu ses derniers moments dans des souffrances inacceptables.

Ce départ fut atroce, déchirant et douloureux, et sa Maman, comme elle, ont vécu cette absence, du fait de leur attachement passionnel avec leur Mari et Père, comme une impossibilité récurrente de se reconstruire, aggravée par la maladie d’Alzheimer qui prend de l’ampleur chez sa Maman.

Mais Isabelle aime avec fougue, avec frénésie, et son Compagnon demeure son refuge, son enfouissement, même s’ils ne peuvent se voir et se rencontrer que par épisodes, trop insuffisants en durée, et obligeant Isabelle à de longs trajets en train qui l’épuisent et la mettent fortement en tension.

Il reste que son Homme sait l’entourer, l’appuyer, la consolider, qu’elle a besoin de son regard comme de leurs élans communs, pour s’adonner à l’abandon, à la libération des intensités qui lui permettent de conserver les essentiels, en ces moments bien troublés et usants.

Elle se décide à consulter un psychiatre, le Docteur Celsius, qui lui apparaît de prime abord comme quelqu’un d’inquisiteur, de désinvolte, volontairement intégré dans le « rentre-dedans », mais elle finit par apprécier sa franchise, son ton direct, sa capacité à la cerner pour lui faire se poser les bonnes questions introspectives.

Mais les choses deviendront plus périlleuses quand elle se sentira en lien d’intimité avec lui, en le voyant et en sentant toute sa présence physique, lors des moments d’amour avec son Compagnon, ce qui la placera en stupéfaction, la mettra en lourde contrainte avec celui qu’elle aime, ne pouvant se porter en bercement aussi fort qu’avant avec lui, ayant l’impression qu’il serait remplacé par son Médecin…

Le roman s’étire sur plusieurs niveaux, qui chacun constitue une force d’écriture et une analyse de nos tensions, qui oscillent entre fuite, évitement ou affrontement :

  • un niveau de déchirement intérieur où Isabelle va se poser la question de pouvoir, ou pas, continuer sa thérapie avec son Médecin, car elle ne sait si elle aura la capacité de lui expliquer sa présence fantomatique intrusive en sa vie personnelle, privée et intime.
  • un niveau de potentialité manipulatrice où les liens de confiance, difficilement organisés, avec un Médecin, peut faire place à des réalités instables ou perverses, particulièrement intrigantes…
  • un niveau de rejet de soi-même et de dégoût égotiste, qui ne sombreront pas dans un spleen romantisé mais qui peuvent, au contraire, amener à des déchirures et à des actes destructeurs déterminés.
  • un niveau d’amour majeur qui, subsistant envers et contre tout, pourrait, si ce n’est ramener l’espoir, tout du moins éviter les suffocations et les abattements…

L’auteure sait particulièrement bien décrire les sensualités, elle les évoque avec le descriptif des extases et envoûtements, avec les délices qui associent la douceur et l’épanouissement des corps.

L’auteure sait aussi parler des débats intérieurs qui se nichent en nos tourments, qui nous minent, qui nous pénètrent, nous paralysent, mais qui nous obligent aussi à nous remettre en question, à réfuter des amitiés ou amours dont l’organisation pourrait prendre un chemin toxique et qui nous offrent des espoirs plutôt qu’un désespoir…

Un livre à lire plus que fortement, que je place comme un vrai coup de cœur personnel !

Et je ne dévoilerai pas la raison, mais il m’est impératif, dorénavant de lire le livre de l’auteur, DeSirium tremens.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Celsius

Isabelle Mutin

Les éditions Mutine

12€