Amie Lectrice et Ami Lecteur, je lis « Daeninckx » depuis 1984, et la sortie de Meurtres pour mémoire, dans la Série Noire, qui racontait en roman noir, ce qui s’était passé en cette sinistre journée du 17 octobre 1961, où le préfet de police de Paris de l’époque, le bien référencé Maurice Papon, avait fait tirer contre des manifestants indépendantistes Algériens, travailleurs économiques, souvent résidents de bidonvilles de banlieue, en notre pays.

J’avais aimé sa tonalité, le fait d’utiliser le « policier » pour évoquer des réalités sociales et sociétales enfouies, sa volonté de toujours intégrer les caractéristiques d’un roman noir qualitatif avec la place pour la réflexion sur nos univers vécus, sur nos lourds silences collectifs.

Je l’ai lu en permanence, guettant chacune des sorties et je n’ai jamais été en déception ; j’ai plutôt un brin de jalousie car Daeninckx écrit en style et atmosphères ce que j’aimerais pouvoir décrire et susciter ; je vais peut-être me lancer un de ces jours, sans rechercher l’imitation, car je n’arriverai jamais à ses chevilles, mais en ayant ses forces narratives en tête et en miroir.

Et Didier est un homme délicieux ; et quand j’ai pu l’approcher lors d’un « Quais du Polar » sur Lyon, j’ai pu trouver celui que j’imaginais : quelqu’un de simple, à l’écoute, bienveillant, en envie de plaisir partagé de lectures et de discussions.

J’ai relu ce premier recueil de longues nouvelles, paru au Cherche Midi, il y a cinq ans, en cette période particulière qui va forcément donner du relief pour de nouvelles donnes chez mon auteur de prédilection, et comme à chaque fois, j’ai refermé l’opus avec le plaisir de lectures saisissantes et l’assurance d’avoir, en murmures, tellement de non-dits et de désespoirs, qu’il me devient toujours nécessaire de continuer à m’engager pour une meilleure concorde, de plus efficients partages ou pour une conquête de fraternité ou de sororité solidaire.

Je ne vais pas tenter de dévoiler toutes les onze nouvelles de ce livre, mais je me permets de vous suggérer des aperçus pour vous donner envie d’aller plus loin, à satiété, en vos reculs obligés, qui vous inviteront à tendre la main et à ne jamais vous replier.

Mortel Smartphone place en filigranes les détresses des enfants soldats enrôlés, dans l’Afrique des minerais, où la guerre civile se conjugue avec la plus extrême sauvagerie, pour essayer de dominer des sites d’exploitation et récupérer les finances qui vont avec, où un jeune homme trouve un pseudo-refuge, au péril de sa vie, dans la soute de marchandises d’un avion, pour atterrir à Bruxelles, où les habitués des téléphones portables ne savent nullement d’où proviennent les terres rares indispensables à leurs nouvelles oreillettes…

La Particule évoque le cas d’une personne mal aimée qui pense avoir retrouvé sa vraie famille, ce qui lui permettra de mieux vivre pour sa femme et ses enfants, pour lesquels il ne peut rien offrir, sauf des expédients très ponctuels, mais entre l’assurance de ne pas douter et la potentialité mythomaniaque, les déchirures opèrent…

Je tu il est excellent, il prend place sur le Caillou néo-calédonien où arrive un homme, auréolé d’une gloire littéraire qu’il veut abandonner, et qui de subterfuges en lâchetés sera responsable de la condamnation à mort d’un Kanak, car en cette période du début des années cinquante, il n’est pas possible qu’un blanc puisse avoir raison face à celui que l’on considère comme un sous-homme…

La mort en dédicace pourrait prendre appui sur l’histoire cruelle et sanglante de Florence Rey, qui voulait vérifier que celui qu’elle aimait pouvait tirer sur un flic et se lancer en une course poursuite ; ici un jeune homme s’évade après dix ans de prison pour un braquage qui a mal tourné, sous fond de propagande révolutionnaire, et il veut retrouver celle qu’il aime, mais il comprendra vite qu’il a été manipulé et que son avenir vise seulement un retour entre les barreaux…

A louer sans commission est aussi une nouvelle remarquable, car elle évoque pèle mêle les abus des entreprises immobilières, pour réfuter la loi de 1948, qui faisait obligation de modération de loyers sociaux, et qui dès qu’un locataire s’en va, rénovent à tous crins pour susciter une nouvelle clientèle et le départ de l’ancienne. La nouvelle montre l’attachement d’un jeune couple à une personne âgée, qui s’invente sa vie ou la réinvente, en la martelant de faits divers lus dans les journaux ou se remémorant des romans noirs cultes…

La repentie vogue de Bretagne en pays Gardois où une jeune femme qui semble avoir eu des liens avec les organisations terroristes du début des années 80, en des cercles d’extrême gauche, vient de purger une peine, se sent guettée et espionnée, même si elle a accepté son statut de repentie. Entre sa volonté de changer d’identité avec l’aide de la police, de trouver un emploi de serveuse, de repérer une forme d’amour entre les bras d’un plongeur professionnel dont le métier fut souvent pétri de risques ineffables, le moyen de sortir de l’eau sera ténu et douloureux…

Dans Légende du rail, Didier Daeninckx rappelle le passé de son père, cheminot, comme de son attachement au service public ferroviaire, ce qu’il a démontré avec fougue lors des manifestations de 2018 notamment, et il égrène la possibilité de remettre en service des réseaux oubliés, qui assureraient un désenclavement de territoires isolés et des liens économiques de proximité, ce que l’on rappelle en récurrence en nos temps compliqués actuels…

Le crime de Sainte-Adresse m’a ramené en les terres Haut-Normandes, où j’ai vécu et travaillé, pendant deux ans à la fin des années 90, et notamment sur le fait que cette ville accolée au Havre avait été le siège du gouvernement Belge en exil pendant la première guerre mondiale. On retrouve toutes les saveurs des docks portuaires du Havre, en cette belle nouvelle, bien ficelée, où un couple de jeunes tente de démontrer le racisme ordinaire de certains responsables gradés policiers de Belgique.

Dans Bagnoles, tires et caisses, notre auteur parle des voitures qu’il a la nostalgie d’avoir usées et usitées, dans des virées improbables et magnifiées.

Et dans L’Affranchie du périphérique, l’auteur emploie le recours à une jeune femme, située entre le reportage, le journalisme et le « free lance », qui cherche à découvrir à qui appartient une maison mauresque de banlieue, qui reconstitue toute son histoire et y fait revivre les tensions et espoirs de plus de quarante ans de croisements sociaux et de rencontres ouvrières et culturelles.

Lisez avidement ce recueil, et puisez la sève de cet auteur percutant qui sait raconter des histoires, au milieu de la Grande Histoire, et qui sait réveiller nos ardeurs pour une nouvelle émancipation !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Novellas

Tome 1

Didier Daeninckx

Le Cherche Midi Editions

18,90€