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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

mai 2020

Comme un blues d’Anibal Malvar

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en cette période si particulière où les ingéniosités créatives côtoient les langueurs et où les nécessités de prudence s’associent avec des envies de reconquérir des espaces de vie portés sur les essentiels, il est important de se replonger en la littérature qui interpelle, questionne et donne à réfléchir.

En 2017, en me promenant sur le stand d’Asphalte Editions au Salon Livre Paris, Estelle et Claire, éditrices, à qui je demande, par fréquences, quel livre choisir en priorité dans leur catalogue inspiré, m’ont proposé de découvrir l’univers d’Anibal Malvar.

J’avais été séduit, lors de ma lecture initiale en 2017, par ses personnages pétris de fêlures et attachants à souhait en emmêlement, combatifs et fatalistes, et par la présence omnipotente et caractéristique d’un vrai personnage naturel et d’un ingrédient indispensable : la pluie lancinante de Galice et le recours inépuisé au whisky, salvateur de bien des troubles…

J’ai voulu reprendre ma lecture, car il m’est abonné de lire et aussi de relire, car un livre apprécié contient en germes la capacité à se renouveler en deuxième analyse.

Carlos Ovelar a réussi à structurer une petite agence photographique et il est plus que surpris quand un avocat, mari de son ancienne épouse, lui demande de l’aider à retrouver sa fille Ania qui a disparu.

Carlos a travaillé dans la police, au service des enquêtes intérieures, auprès de son Père, dénommé « Le Vieux », avec une petite pointe de tendresse, mais surtout avec des rancœurs inassouvies qui laissent planer l’assurance d’un Paternel insaisissable et prêt, en ses missions, à tous les coups, même ceux qui peuvent compromettre…

Son Père a travaillé dans la Police Franquiste et s’est faufilé pour retrouver une place adaptée lors de la transition démocratique, mais l’on ne sait exactement le rôle plus ou moins sombre qu’il a pu développer lors de la tentative de Coup d’Etat du 23 février 1981, du lieutenant-colonel Tejero, qui fit trembler les institutions espagnoles, même si le Roi d’Espagne a réussi, avec maîtrise et courage, à contenir cette rébellion.

Carlos a accepté la demande de l’avocat et prend place dans l’appartement d’Ania, il commence son enquête, fortement appuyé par un ancien condisciple de son Père, Gualtrapa.

Le livre se scinde en cinq directions, très bien huilées, qui donnent de la consistance à la narration et permettent au suspense d’osciller, de ne jamais oublier d’intégrer l’histoire des faits divers avec la Grande Histoire en marche.

La première direction concerne le trafic de drogues, bien établi en Galice et qui n’a rien à envier aux mafias Napolitaines ou Siciliennes. Quand le caïd local repèrera qu’on lui a fauché une partie de sa cargaison et que les Colombiens sembleraient vouloir lui faire concurrence, on ressent clairement que le choix entre la soumission au « boss » et la mort violente apparaît comme seule potentielle réalité.

La deuxième direction prend force sur l’homosexualité, plutôt refoulée et intégrée en déni, en cette période du roman de la fin des années 90, où l’orientation sexuelle peut être un enjeu de menace et de dénonciation abjecte, et assurer, aussi, une raison pour une mort scénarisée et bestiale. Quand le fils du caïd associe homosexualité et potentialité de se servir de la drogue pour un commerce même limité, les affections et ainesse n’existent plus…

La troisième direction s’affecte sur la recomposition de la police, où stationnent d’anciens nostalgiques de l’Ordre ancien, jeunes avides de faire vivre la démocratie et une justice apaisée avec des serviteurs civils loyaux et sans corruption, et anciennes références des chasses aux sorcières où tout socialiste était repéré comme un révolutionnaire néfaste, où le poids de la guerre civile entre partisans de la sacralisation du chef et partisans de l’autogestion libertaire reste totalement présent, empêchant toute forme de cohabitation positive ou d’enrichissement par la différence, avec la préférence, au contraire, au combat ou à l’affrontement.

La quatrième direction, certainement pour moi la plus remarquable dans l’écriture, correspond à la puissance des réalités naturelles, à cette pluie intense, tenace, lugubre, froide, récurrente, qui sillonne dans les rues, les rendant malhabiles et obscures, qui recouvre le bitume et renvoie la route à un flot marin, qui pénètre les âmes, les rendant secrètes, tiraillées, lourdes de conversations enfouies et qui pourtant donnent réelle envie de saluer Saint-Jacques de Compostelle, starisée comme ville sainte des pèlerinages, alors que le livre n’évoque que de manière très fugace la cathédrale…

La cinquième direction s’interpénètre dans le fol amour que Carlos a eu avec une femme très aimée, participante au même service que lui dans la police d’enquête, et qui fut sa passion avide, frénétique, porteuse, qui s’arrêta subitement, certainement par une manipulation du « Vieux », laissant hagard Carlos, avec des regrets immenses…

Ce livre engendre une écriture plurielle et à tiroirs, il se place comme un vrai roman noir où s’additionnent une réalité sombre d’histoire de meurtres sordides, une contemplation d’une jeunesse qui a du mal à se positionner, qui peut être tentée par l’argent facile, même sale, et une analyse très fouillée de l’histoire de la police espagnole, en son fonctionnement, à mi-chemin entre renseignements généraux et société secrète.

La présence de la pluie et de l’alcool, du whisky en particulier, parsèment de noirceurs et saveurs un roman complet et inspiré.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Comme un blues

Anibal Malvar

Traduit de l’espagnol par Hélène Serrano

Asphalte Editions

22€

Celsius d’Isabelle Mutin

 

Rare se trouve, en mes découvertes d’écritures contemporaines, l’impression assouvie, qui suit la lecture, du repérage d’une tonalité stylisée, d’une écriture forte, porteuse, émouvante, sensible, inspirée, délicate et ouverte pour la réflexion.

Je viens de lire, par deux sessions successives, le livre d’Isabelle Mutin, et j’en suis ressorti, à satiété, à chaque lecture, avec le plaisir marqué d’une écriture magnifiée, très travaillée et d’une envie impérieuse d’aller plus loin, pour sonder tous les rivages des œuvres complètes de l’auteure.

Il ne m’est pas fréquent d’être aussi fortement laudateur, mais si je me permets cette insistance, en cette chronique, c’est qu’il m’apparaît impératif que vous suivez mes pas, Amie Lectrice et Ami Lecteur, et que vous plongiez dans les univers d’une auteure qui écrit sans compromis, avec ferveur, qui sait déceler les fêlures qui jouxtent nos réalités ambiantes et nos difficultés, pour tenter de repérer des communications plus apaisantes, plus bienveillantes, tournées vers les « améliorations d’âme », comme disait joliment Céline, dans Mort à crédit et oubliant les faux semblant, les lâchetés et les jugements de valeur insupportables.

Isabelle, la narratrice du roman, vit des moments d’intensité rude.

Elle a perdu son père, désarmé par les douleurs indicibles de la maladie de Parkinson et qui avait réclamé l’envie de partir en paix…, mais sans avoir obtenu l’écoute attentive des soins palliatifs de fin de vie et qui a vécu ses derniers moments dans des souffrances inacceptables.

Ce départ fut atroce, déchirant et douloureux, et sa Maman, comme elle, ont vécu cette absence, du fait de leur attachement passionnel avec leur Mari et Père, comme une impossibilité récurrente de se reconstruire, aggravée par la maladie d’Alzheimer qui prend de l’ampleur chez sa Maman.

Mais Isabelle aime avec fougue, avec frénésie, et son Compagnon demeure son refuge, son enfouissement, même s’ils ne peuvent se voir et se rencontrer que par épisodes, trop insuffisants en durée, et obligeant Isabelle à de longs trajets en train qui l’épuisent et la mettent fortement en tension.

Il reste que son Homme sait l’entourer, l’appuyer, la consolider, qu’elle a besoin de son regard comme de leurs élans communs, pour s’adonner à l’abandon, à la libération des intensités qui lui permettent de conserver les essentiels, en ces moments bien troublés et usants.

Elle se décide à consulter un psychiatre, le Docteur Celsius, qui lui apparaît de prime abord comme quelqu’un d’inquisiteur, de désinvolte, volontairement intégré dans le « rentre-dedans », mais elle finit par apprécier sa franchise, son ton direct, sa capacité à la cerner pour lui faire se poser les bonnes questions introspectives.

Mais les choses deviendront plus périlleuses quand elle se sentira en lien d’intimité avec lui, en le voyant et en sentant toute sa présence physique, lors des moments d’amour avec son Compagnon, ce qui la placera en stupéfaction, la mettra en lourde contrainte avec celui qu’elle aime, ne pouvant se porter en bercement aussi fort qu’avant avec lui, ayant l’impression qu’il serait remplacé par son Médecin…

Le roman s’étire sur plusieurs niveaux, qui chacun constitue une force d’écriture et une analyse de nos tensions, qui oscillent entre fuite, évitement ou affrontement :

  • un niveau de déchirement intérieur où Isabelle va se poser la question de pouvoir, ou pas, continuer sa thérapie avec son Médecin, car elle ne sait si elle aura la capacité de lui expliquer sa présence fantomatique intrusive en sa vie personnelle, privée et intime.
  • un niveau de potentialité manipulatrice où les liens de confiance, difficilement organisés, avec un Médecin, peut faire place à des réalités instables ou perverses, particulièrement intrigantes…
  • un niveau de rejet de soi-même et de dégoût égotiste, qui ne sombreront pas dans un spleen romantisé mais qui peuvent, au contraire, amener à des déchirures et à des actes destructeurs déterminés.
  • un niveau d’amour majeur qui, subsistant envers et contre tout, pourrait, si ce n’est ramener l’espoir, tout du moins éviter les suffocations et les abattements…

L’auteure sait particulièrement bien décrire les sensualités, elle les évoque avec le descriptif des extases et envoûtements, avec les délices qui associent la douceur et l’épanouissement des corps.

L’auteure sait aussi parler des débats intérieurs qui se nichent en nos tourments, qui nous minent, qui nous pénètrent, nous paralysent, mais qui nous obligent aussi à nous remettre en question, à réfuter des amitiés ou amours dont l’organisation pourrait prendre un chemin toxique et qui nous offrent des espoirs plutôt qu’un désespoir…

Un livre à lire plus que fortement, que je place comme un vrai coup de cœur personnel !

Et je ne dévoilerai pas la raison, mais il m’est impératif, dorénavant de lire le livre de l’auteur, DeSirium tremens.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Celsius

Isabelle Mutin

Les éditions Mutine

12€

Equateur d’Antonin Varenne

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avoue, sans nulle honte, avoir un vrai « faible » pour des lectures qui ravivent les épopées, qui traversent les contrées et qui me donnent envie de parcourir des espaces entremêlés de multiples aventures pittoresques ou improbables.

Pour atteindre cette exigence, il convient aussi d’intégrer des personnages intrépides, aux fêlures réelles, prêts à tout pour construire leur destin ou pour s’inventer.

J’ai retrouvé cet univers dans le livre marquant et très bien écrit d’Antonin Varenne.

Pete Ferguson fut déserteur de la Guerre de Sécession, que je préfère désigner sous son vocable américain de « Civil War », plus direct et clair ; il vient de quitter le ranch où il a été recueilli avec son petit frère, car on lui reproche d’avoir tué le vieux Meeks sous le témoignage, qu’il conteste fermement de Lydia.

Il ne lui est pas aisé de devoir fuir son petit frère, qu’il a toujours protégé, notamment des violences d’un paternel qui s’est suicidé en se pendant, et que Pete n’a pas décroché alors qu’il le pouvait, le regrettant par intermittences seulement…

Il arrive à Lincoln City où l’on propose des terres à ceux qui voudraient coloniser des espaces pour damner le pion aux « sauvages indigènes Indiens », dont on veut clairement parquer les influences dans des réserves où ils seront contrôlés…

Pete n’aime pas les injustices, le fait de tuer des Indiens, même s’il s’estime supérieur à eux, et encore moins de disposer de terres qui n’appartiennent nullement aux Etats fédérés.

Il vole le représentant des terres coloniales et incendie son officine et part avec son mustang « Réunion » pour vivre son aventure de vie.

Il deviendra d’abord chasseur de bisons : il était promis au dépeçage des bêtes pour conserver leurs peaux et fourrures pour les échanges commerciaux, mais il assurera rapidement la participation à la chasse, du fait de la force et de l’amplitude de son cheval comme de son aisance à viser.

Il s’écartera de ce métier quand il tuera un homme qui voulait atteindre à sa vie et auquel il avait donné un coup de poing, pour avoir brutalisé un jeune homme, car Pete peut être violent mais il défendra toujours le plus faible attaqué lâchement par le fort.

Il atteindra les communautés métissées Indiennes et Mexicaines et travaillera à leurs côtés jusqu’à son refus de participer à une vente d’enfants promis à l’esclavage, en fuyant avec une carriole et une jeune femme Mexicaine, qu’il n’hésite pas à frapper quand elle lui désobéit ou manifeste une indépendance, et qui lui volera son argent et lui décochera une balle dans le corps, qui l’immobilisera en blessure rude pendant un certain temps…

Il ira plus loin et, recherché pour avoir délaissé le clan des communautés Métisses et Mexicaines, et surtout pour n’avoir pas respecté ses missions assignées, il est approché par une personne assez vile et chasseuse de primes et n’hésite pas à tuer la personne désignée, qu’il avait connue dans son aventure Mexicaine et qui l’avait aidé pourtant…

Et comme un tueur à gages, il reçoit, en échange de son forfait, la possibilité de rejoindre un homme de navigation, en partance pour le Guatemala.

Il n’aime pas voguer sur les flots, et n’a pas le pied marin, mais il sait s’adapter et il sera compagnon de route d’un poète et de ses sbires, volontaires pour renverser le pouvoir gouvernemental et pour organiser une révolution.

Mais certain que l’Indienne Guatémaltèque, à qui il doit donner un pistolet contre argent, va mourir dans cette entreprise, il change les plans, danse avec elle, se voit sévèrement rabroué par les organisateurs du bal, et il part, avec elle, sur les traces de son village et de sa communauté, poursuivi par ses anciens « companieros » qui l’affectent comme un traître à la cause.

Il chemine, rencontre un prêtre devenu un adepte du syncrétisme et qui accompagne et soutient les Indiens locaux, parcourt les sentiers difficiles, réussit à créer les désordres et dissensions lors d’une « cérémonie » organisée pour mettre à mort des amis de son Indienne sauvée, Maria, et repart, par les flots, avec elle, jusqu’à atteindre la Guyane et une étonnante Cité exclusivement réservée aux femmes, que les hommes ne peuvent approcher sauf pour apporter un concours de travail ou pour faire en sorte que le village soit amélioré en sa condition.

Si un homme veut épouser une femme de cette Cité, il doit en reconnaître les règles et ne jamais se sentir patriarche, mais bien au contraire, se placer à son service.

Maria et Pete deviennent amants, finissent par s’apprécier par delà leurs différences et leurs limites définies en leur face à face contradictoire et tendu souvent, apprennent leurs langues mutuelles et décident de donner sens à leur vie, en accomplissant une prophétie qu’avait entendue et faite sienne, Pete : se rendre en l’Equateur, endroit mythique où tout serait possible…

Pete se voit réaliser un tatouage protéiforme, symbolisant sa racine qui part de la plante de ses pieds pour atteindre son cou et résumant ses errances, ses partances et le marquage des personnes qui l’ont forgé, et auxquels il pense, à savoir son frère Oliver et la petite Aileen, fille des propriétaires du ranch qui l’avait recueilli.

Pete et Maria atteindront l’équateur, dans le Brésil de l’Amazone, mais les espoirs enfouis ne correspondent pas aux réalités des vécus, et les déchéances physiques les menacent en ces contrées hostiles qui ravagent leur peu de santé restante.

Mais Maria sait que Pete sait écrire, et qu’il écrit régulièrement les lettres qu’il pourrait recevoir de celles et ceux qu’il a fuis, en espérant les revoir, avec une vie de frénésie à raconter.

Maria tente d’écrire à Oliver, comme une bouteille à la mer…

Ce livre se lit d’une traite et il est magnifié :

  • par sa capacité à se placer comme un roman noir, un roman d’aventures et un roman de destinées,
  • par sa coloration de personnages à la fois touchants et émouvants et cumulant aussi des affections et des pensées sans foi ni loi, où la force et la violence s’intègrent en récurrence,
  • par la promenade dans l’Amérique du XIXème siècle, sauvage, coloniale, sans scrupules, impitoyable contre les Indiens et dans l’Amérique Centrale et du Sud, entre échappées dantesques et fanfaronnades,
  • par sa qualité littéraire stylisée et sa propension à faire de Pete un homme affaibli, fataliste, mal en âme, mais aussi conquérant, indépendant, assumant toutes ses tensions et violences, et amoureux.

Voilà un bel et beau livre, comme je les affectionne, et qui m’invite à découvrir l’œuvre complète de l’auteur, que j’espère bien croiser lors d’un prochain Quais du Polar, puisque cette année, cela ne fut pas possible, en nos réalités rudes sanitaires…

 

Eric 

Blog Débredinages

 

Equateur

Antonin Varenne

Le livre de poche

7, 90€

Novellas, Tome I, de Didier Daeninckx

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je lis « Daeninckx » depuis 1984, et la sortie de Meurtres pour mémoire, dans la Série Noire, qui racontait en roman noir, ce qui s’était passé en cette sinistre journée du 17 octobre 1961, où le préfet de police de Paris de l’époque, le bien référencé Maurice Papon, avait fait tirer contre des manifestants indépendantistes Algériens, travailleurs économiques, souvent résidents de bidonvilles de banlieue, en notre pays.

J’avais aimé sa tonalité, le fait d’utiliser le « policier » pour évoquer des réalités sociales et sociétales enfouies, sa volonté de toujours intégrer les caractéristiques d’un roman noir qualitatif avec la place pour la réflexion sur nos univers vécus, sur nos lourds silences collectifs.

Je l’ai lu en permanence, guettant chacune des sorties et je n’ai jamais été en déception ; j’ai plutôt un brin de jalousie car Daeninckx écrit en style et atmosphères ce que j’aimerais pouvoir décrire et susciter ; je vais peut-être me lancer un de ces jours, sans rechercher l’imitation, car je n’arriverai jamais à ses chevilles, mais en ayant ses forces narratives en tête et en miroir.

Et Didier est un homme délicieux ; et quand j’ai pu l’approcher lors d’un « Quais du Polar » sur Lyon, j’ai pu trouver celui que j’imaginais : quelqu’un de simple, à l’écoute, bienveillant, en envie de plaisir partagé de lectures et de discussions.

J’ai relu ce premier recueil de longues nouvelles, paru au Cherche Midi, il y a cinq ans, en cette période particulière qui va forcément donner du relief pour de nouvelles donnes chez mon auteur de prédilection, et comme à chaque fois, j’ai refermé l’opus avec le plaisir de lectures saisissantes et l’assurance d’avoir, en murmures, tellement de non-dits et de désespoirs, qu’il me devient toujours nécessaire de continuer à m’engager pour une meilleure concorde, de plus efficients partages ou pour une conquête de fraternité ou de sororité solidaire.

Je ne vais pas tenter de dévoiler toutes les onze nouvelles de ce livre, mais je me permets de vous suggérer des aperçus pour vous donner envie d’aller plus loin, à satiété, en vos reculs obligés, qui vous inviteront à tendre la main et à ne jamais vous replier.

Mortel Smartphone place en filigranes les détresses des enfants soldats enrôlés, dans l’Afrique des minerais, où la guerre civile se conjugue avec la plus extrême sauvagerie, pour essayer de dominer des sites d’exploitation et récupérer les finances qui vont avec, où un jeune homme trouve un pseudo-refuge, au péril de sa vie, dans la soute de marchandises d’un avion, pour atterrir à Bruxelles, où les habitués des téléphones portables ne savent nullement d’où proviennent les terres rares indispensables à leurs nouvelles oreillettes…

La Particule évoque le cas d’une personne mal aimée qui pense avoir retrouvé sa vraie famille, ce qui lui permettra de mieux vivre pour sa femme et ses enfants, pour lesquels il ne peut rien offrir, sauf des expédients très ponctuels, mais entre l’assurance de ne pas douter et la potentialité mythomaniaque, les déchirures opèrent…

Je tu il est excellent, il prend place sur le Caillou néo-calédonien où arrive un homme, auréolé d’une gloire littéraire qu’il veut abandonner, et qui de subterfuges en lâchetés sera responsable de la condamnation à mort d’un Kanak, car en cette période du début des années cinquante, il n’est pas possible qu’un blanc puisse avoir raison face à celui que l’on considère comme un sous-homme…

La mort en dédicace pourrait prendre appui sur l’histoire cruelle et sanglante de Florence Rey, qui voulait vérifier que celui qu’elle aimait pouvait tirer sur un flic et se lancer en une course poursuite ; ici un jeune homme s’évade après dix ans de prison pour un braquage qui a mal tourné, sous fond de propagande révolutionnaire, et il veut retrouver celle qu’il aime, mais il comprendra vite qu’il a été manipulé et que son avenir vise seulement un retour entre les barreaux…

A louer sans commission est aussi une nouvelle remarquable, car elle évoque pèle mêle les abus des entreprises immobilières, pour réfuter la loi de 1948, qui faisait obligation de modération de loyers sociaux, et qui dès qu’un locataire s’en va, rénovent à tous crins pour susciter une nouvelle clientèle et le départ de l’ancienne. La nouvelle montre l’attachement d’un jeune couple à une personne âgée, qui s’invente sa vie ou la réinvente, en la martelant de faits divers lus dans les journaux ou se remémorant des romans noirs cultes…

La repentie vogue de Bretagne en pays Gardois où une jeune femme qui semble avoir eu des liens avec les organisations terroristes du début des années 80, en des cercles d’extrême gauche, vient de purger une peine, se sent guettée et espionnée, même si elle a accepté son statut de repentie. Entre sa volonté de changer d’identité avec l’aide de la police, de trouver un emploi de serveuse, de repérer une forme d’amour entre les bras d’un plongeur professionnel dont le métier fut souvent pétri de risques ineffables, le moyen de sortir de l’eau sera ténu et douloureux…

Dans Légende du rail, Didier Daeninckx rappelle le passé de son père, cheminot, comme de son attachement au service public ferroviaire, ce qu’il a démontré avec fougue lors des manifestations de 2018 notamment, et il égrène la possibilité de remettre en service des réseaux oubliés, qui assureraient un désenclavement de territoires isolés et des liens économiques de proximité, ce que l’on rappelle en récurrence en nos temps compliqués actuels…

Le crime de Sainte-Adresse m’a ramené en les terres Haut-Normandes, où j’ai vécu et travaillé, pendant deux ans à la fin des années 90, et notamment sur le fait que cette ville accolée au Havre avait été le siège du gouvernement Belge en exil pendant la première guerre mondiale. On retrouve toutes les saveurs des docks portuaires du Havre, en cette belle nouvelle, bien ficelée, où un couple de jeunes tente de démontrer le racisme ordinaire de certains responsables gradés policiers de Belgique.

Dans Bagnoles, tires et caisses, notre auteur parle des voitures qu’il a la nostalgie d’avoir usées et usitées, dans des virées improbables et magnifiées.

Et dans L’Affranchie du périphérique, l’auteur emploie le recours à une jeune femme, située entre le reportage, le journalisme et le « free lance », qui cherche à découvrir à qui appartient une maison mauresque de banlieue, qui reconstitue toute son histoire et y fait revivre les tensions et espoirs de plus de quarante ans de croisements sociaux et de rencontres ouvrières et culturelles.

Lisez avidement ce recueil, et puisez la sève de cet auteur percutant qui sait raconter des histoires, au milieu de la Grande Histoire, et qui sait réveiller nos ardeurs pour une nouvelle émancipation !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Novellas

Tome 1

Didier Daeninckx

Le Cherche Midi Editions

18,90€

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