Ami Lectrice et Ami Lecteur, il m’est habituel de revenir à mes lectures passées, pour replonger dans les classiques de mon adolescence, et ainsi retrouver la saveur de mes propres « madeleines »…

J’ai toujours eu un vif plaisir à lire et relire Pierre Loti, car cet homme multi-formes, navigateur, explorateur, romancier et écrivain, collectionneur, grand-voyageur, m’a toujours séduit, certainement parce que sa vie frénétique et emplie correspond de celle que j’aime côtoyer, moi qui n’ai pas eu le courage de devenir baroudeur, mais qui apprécie cependant bourlinguer, aller de promenade en promenade, pour partager et s’enrichir, par les différences des cultures et civilisations rencontrées, en des successions de voyages…

J’ai pu retrouver les traces de Pierre Loti, en l’Ile de Pâques où j’ai eu la chance de me rendre en 2008, qu’il accosta, ce qui était bien rare en son époque, et qui fut un des premiers à s’émerveiller des moais, et contester la volonté coloniale de récupérer certains « spécimens », comme tels désignés, pour les placer dans des musées…, alors que la population locale considérait légitimement ce vol comme une atteinte à sa dignité et une offense aux ancêtres des ahus (un ahu comporte plusieurs moais et il se doit d’être respecté, comme une tombe en un cimetière).

J’ai pu aussi parcourir sa maison-musée, cabinet de curiosités, à Rochefort sur Mer, et cette visite fut à la fois impressionnante de ses densités de souvenirs, mais aussi un moment de décalage qui donne à voir Pierre Loti comme un vrai bel original pétri de connaissances et d’humeurs, et cela a renforcé mon désir de pénétrer tous ses univers.

Et Pierre Loti a su raconter sa remontée du Mékong et sa rencontre avec Angkor, qui venait juste d’être retrouvé dans la jungle, sous l’influence du remarquable Henri Mouhot, et j’avais avec moi le récit de l’auteur quand j’ai pu, avec ferveur et émotion, passer six jours à Siem-Réap, en 2014, pour m’enivrer de tous les sites des civilisations Khmères.

En cette période de confinement où je fais cours avec mes élèves et stagiaires, en permanence, via Skype ou Zoom, et cela se passe vraiment bien, et où mes évasions restent virtuelles cependant, j’avais besoin de retrouver aussi la qualité d’écriture de Pierre Loti, qui sait décrire un coucher de soleil avec un style aussi pénétrant qu’un artiste impressionniste, qui n’a pas son pareil pour évoquer les déchaînements marins et les tensions entre les hommes de mer et les flots tempétueux et qui déclame les amours naissants avec ravissement, élégance et nuances sublimées.

Certaines ou certains pourront certainement considérer son style comme un brin désuet, mais je le trouve poétique et tellement qualitatif à la lecture, qu’il m’apparaît à la fois indépassable et inimitable.

J’ai relu Pêcheur d’Islande, certainement un de ses livres les plus connus et émérites.

Yann est pêcheur d’Islande, cela signifie qu’il part au milieu de l’automne et qu’il rentre au milieu de l’été, pour aller pêcher des crustacés et poissons dans les mers rudes et sauvages du Grand Nord, aux abords des terres volcaniques d’Islande et des fjords Scandinaves.

On pêche à la ligne plus qu’au filet, pour les poissons, et au casier pour les crustacés, et toutes les prises sont placées dans la saumure, pour les sauvegarder et ensuite pouvoir vendre les marchandises au retour.

Neuf mois par an, en pleine mer, sans famille, on part au labeur, malgré les naufrages, malgré la mort de tellement de disparus, car ce métier est un sacerdoce Breton et il s’intègre dans les gênes des gens de Paimpol et des environs.

On est sous la surveillance de la vierge, et on croit fermement à la providence divine qui seule permet le retour à terre au début d’août ;  la foi tient lieu de réconfort alors que l’on travaille jours et nuits, sans repos, sans arrêt, avec des pauses limitées pour un petit brin de sommeil…

Yann a perdu beaucoup des siens mais il est costaud et fort, aguerri et confiant.

Un jour de bal, il se trouve avec Gaud comme cavalière, demoiselle avec un père avec un peu de fortune, et d’une élégance racée ; leur danse est remarquée et leur couple prometteur…

Mais Yann ne veut pas se marier et ne veut se donner qu’à la mer, au grand dam de son petit frère Sylvestre qui lui considère la vie de famille comme la seule réalité essentielle.

Gaud fut étourdie par ce bal, et elle sait que Yann sera celui qu’elle aime et désire, mais elle ne peut déclarer sa flamme, car cela serait inconvenant et cela ne se fait pas pour une femme…

Elle fait en sorte de croiser Yann mais il lui apparaît en retrait, un brin dédaigneux et sans regard acéré pour elle, et quand elle trouve le courage pour lui demander pourquoi elle est évitée, leur différence de classe sociale paraît irrémédiable pour Yann…

Sylvestre est obligé de faire son service militaire, en marine de guerre, et doit appareiller pour les combats coloniaux dans l’Indochine, malgré son soutien de famille à sa grand-mère tant aimée.

Gaud perd son père et sa petite fortune familiale, car feu son Papa a fait d’hasardeux placements, et Gaud va vivre avec la grand-mère de Sylvestre, puisque ce dernier est mobilisé.

Sylvestre, courageux et téméraire, ne reviendra pas des combats en le lointain sud-est Asiatique.

Sa grand-mère est éplorée et Gaud sait qu’elle n’appartiendra jamais à Yann.

La vieille femme et la jeune femme, qui doit travailler car elle ne possède plus rien, se mettent ensemble en ménage, et donnent du cœur à l’ouvrage en leurs qualités de couturières, et elles s’entraident, malgré leurs tristesses et détresses.

Quand Yann revient d’une nouvelle année de navigation, qu’il salue sa grand-mère, en pleurant son petit frère et qu’il croise Gaud, en sa nouvelle condition sociale, il se prend en main et s’oblige à vérifier si Gaud veut encore de lui…

Le livre sera-t-il porté à l’espérance et à se terminer avec apaisement ?

Pierre Loti sait que les destinées se repèrent souvent complexes et inassouvies et il connaît aussi les déchirures des âmes et les injustices des événements.

Je vous laisse lire ou relire ce livre, qui reste totalement émouvant, touchant, suave, positif, pétri de tendresses pour le monde marin et le peuple Breton, et qui est écrit avec une langue stylisée, de qualité pure, et qu’il convient d’avoir en bouche, comme un bon Whisky Écossais.

Et je termine par cette vanne entre Pierre Loti et Victorien Sardou.

Pierre Loti lui écrit une lettre en écrivant « à Victorien Sardy à Port-Marlou »…

Et Victorien Sardou de lui répondre en écrivant à « Pierre Loteau, capitaine de vessie… ».

Tout est dit…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Pêcheur d’Islande

Pierre Loti

Et je vous place une photographie de mon exemplaire collector, avec reliure de Brodard et Taupin, de bibliothèque verte, datant de 1967 (je l’avais acheté en 1975, j’avais onze ans, à la librairie Libralfa de Vichy, nostalgie quand tu nous tiens…).