Quand sort un nouveau livre de Pierre Lemaitre, que j’avais déjà lu et repéré, bien avant son succès mérité pour son Goncourt pour Au revoir là-haut, en 2013, je me précipite en ma librairie préférée, à Lyon, où je vis et travaille, La librairie du tramway, près de la Bourse du Travail, ou sur celle de mon lieu de villégiature habituel, à la Librairie Parisienne, sur Saint-Raphaël, endroit indescriptible où l’on peut tout trouver, car les stocks sont considérables, mais où il faut se faufiler dans des dédales et montagnes de cartons avec circonspection, et où « une chatte ne retrouverait pas ses petits », comme disait joliment ma grand-mère Marcelle…

Son dernier opus clôt le triptyque lancé avec Au revoir là-haut, aux protagonistes indépassables, qui ont vécu l’enfer des tranchées et ne peuvent accepter que les gradés planqués puissent s’enrichir ou se servir de la mémoire des martyrs, et qui décident d’organiser une arnaque aux monuments aux morts, symbole nécessaire pour rendre hommage aux poilus, mais lieu insupportable quand il se veut glorification de héros et non espace de paix pour saluer les « morts pour rien », selon la belle formule, que je réutilise souvent, de Cavanna.

J’avais admiré Au revoir là-haut et beaucoup aimé Couleurs de l’incendie qui reprenait traces des personnages premiers, en leur donnant vie sous une période de l’entre deux guerres, où tous les coups étaient permis, et où l’héroïne se battra jusqu’au bout pour se venger des traîtrises et méchancetés, avec satiété, sans sourciller, avec la volonté d’anéantir ceux qui avaient imaginé la détruire, l’ignorer ou l’abuser.

J’ai apprécié Miroir de nos peines, même si je n’ai pas trouvé la même force, le même engagement viscéral à faire projeter des caractères qui vont au bout de leurs parcours, même les plus vils et les plus inconséquents, que dans les deux premiers livres de cette saga.

Je vais donc, très humblement, tenter de vous préciser, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pourquoi il vous faut lire ce livre, et pourquoi, tout en restant un laudateur récurrent de l’auteur, je le trouve moins en fougue inspirante.

Louise a trente ans, en ce printemps 1940, de ce que l’on appellera plus tard, stupidement, La drôle de guerre, alors que nous étions bien en guerre, et que la guerre ne sera jamais drôle…

Mon grand-père Laurent était mobilisé, et il m’a raconté ses jours de bataille, avant d’être fait prisonnier à Thann, dans le Haut-Rhin et de partir cinq années en stalag en Allemagne du Nord. Il n’avait vraiment pas envie de rire…

Louise est observée par un client du café où elle fait le service, tout en poursuivant son métier d’institutrice, et ce client-médecin la regarde, la dévisage, la contemple…

Il lui demande de poser nue devant lui et il lui propose de l’argent pour cela.

Choquée et en incompréhension, et à la fois intérieurement intriguée par cette proposition, elle finit par accepter, et au moment où elle apparaît aux yeux du médecin, ce dernier se suicide et Louise erre nue, décontenancée, dans les rues de Paris, avant d’être prise en charge…

Louise va découvrir le secret de sa Maman, qui avait épousé son père, mort dans les tranchées et qu’elle semblait avoir peu aimé…

Louise repérera que sa mère a pourtant aimé, avec un amour intense, difficile, complexe et qu’elle a vécu meurtrie par les lâchetés et abandons…

Gabriel est mobilisé et il ne comprend pas l’absence de préparations à l’effort de guerre, la situation saugrenue de se voir retranché dans la ligne Maginot qui peut aisément devenir un enfer de suffocation, tant le système d’aération, d’évacuation et de chauffage semble insuffisant et contestable en sa conception.

Il observe, agacé, gêné, le manège de Raoul, un soldat, qui de combine en malversations, essaie de s’enrichir sur les commandes et fournitures de l’armée.

Gabriel et Raoul se placent en détestation directe, mais ils accompliront, ensemble, un acte de sabotage de pont, pour faire valser les colonnes Allemandes qui arrivent pour envahir le pays, livré sans blindés à l’ennemi, et donner une sorte de patriotisme en une période où le recul et le retrait deviennent la norme, avec une absence d’ordres des quartiers généraux et un manque total d’organisation, malgré la volonté et la bienveillance des hommes, qui veulent encore faire leur devoir et qui mourront en grand nombre…

Gabriel et Raoul cherchent à rejoindre, si ce n’est leurs bataillons, en tous cas, des informations sur le devenir attendu des soldats qu’ils constituent ; ils seront arrêtés et considérés comme pilleurs et rejoindront des cohortes de personnes prises en main, pour redressement, par les autorités militaires, plus intransigeantes pour réprimer et sanctionner des délits potentiels des siens, que d’affronter le réel et de tenter de sauver une patrie plus qu’en danger…

Louise a lu les lettres de sa mère et sait qu’elle a un demi-frère et elle veut le rejoindre, car elle a pu apprendre qu’il se dirigeait en une caserne en proximité d’Orléans.

Elle est accompagnée par celui qui la considère comme sa propre fille et qui l’emploie dans son restaurant, M. Jules, et qui fera tout ce qui est en son possible pour l’aider et l’appuyer.

Les deux histoires vont se retrouver pour n’en faire qu’une, unie et partagée, avec une intrigue bien ficelée et assurément romanesque et aiguisée, et l’on y retrouve tout le talent et toute la verve de l’auteur, aussi bien hors-pair dans le roman noir que dans le roman historicisé.

Je vais donc vous dire pourquoi j’ai aimé ce livre et pourquoi je vous conseille sa lecture.

J’ai apprécié fortement le personnage multiple de Désiré, tour à tour, avocat circonstanciel qui sauve de l’échafaud son client impromptu, organisateur de la propagande pour la défense militaire du pays et qui tient en haleine le pays avec la TSF et les journalistes qui se complaisent en ses points-presse, et qui deviendra le prêtre, en fougue généreuse majeure, d’une petite chapelle qui met à sa disposition ses espaces, pour tous les nécessiteux et réfugiés, quelles que soient ses nationalités.

J’aime ce personnage car il est totalement anti-conformiste, capable de toutes les mythomanies, affabulations et excès ; il peut aisément passer du théâtre libertaire au conservatisme le plus affligeant, mais en conservant sa joie et sa pétulance, son enthousiasme et ses absences de limites pour affirmer sa foi en le bien commun.

Et je préfère de loin des personnes de profil Célinien, qui mettent « leurs tripes sur la table », et vivront avec leurs fêlures, plutôt que de se contenter de personnes mièvres, toujours en jugement de valeur, qui s’adonneront d’abord à leurs petits plaisirs petits-bourgeois, en se targuant de défendre veuve et orphelin et de contester les injustices, sachant qu’ils agiront d’abord pour leur propre niveau de vie…

J’ai apprécié, tout aussi fortement le personnage d’Alice, qui devient l’infirmière et la personne à tout faire de Désiré, quand il est prêtre, qui souffre du cœur, et pour laquelle, son amour de toujours, Fernand, homme de loi et en incorporation militaire volontaire veut accomplir son rêve : l’amener sur les rivages des mille et une nuits.

Fernand va entremêler sa rigueur de fonctionnaire, désintéressée et humaniste, avec l’acceptation de prélever sa « dîme » dans des sacs de liquide, qui de toutes façons seraient perdus ou iraient à l’ennemi…

J’ai apprécié que l’auteur rappelle que l’armée de 1940 n’hésitait pas à faire tirer sur des prisonniers jugés n’allant pas assez vite, lors de la Débâcle, pour que la file indienne qui ne savait pas où elle allait continue son chemin improbable, sans que ces exactions fussent jugées…

Je vais vous dire quels sont mes regrets concernant l’assise narrative du roman.

J’ai trouvé que le roman se terminait presque trop bien, et je déplore que le personnage de Raoul ne soit pas allé jusqu’au bout de ses errements, complexités, saveurs, engagements et si l’auteur, en postface, nous en fait un membre de l’OAS, j’aurais aimé le voir agir, après les combats de 1940, en Occupation et lors de la décolonisation…

J’ai trouvé que Gabriel trouvait trop aisément que Louise pouvait devenir sa promise, et que les tensions et douleurs cumulées de la Belle s’arrêtaient un peu trop précipitamment sur le terreau de la chapelle « de Désiré », alors que leurs relations auraient nécessité plus de tragédie, de regards, d’observations, de silences, d’incompréhensions…

J’ai trouvé que le roman aurait nécessité un chapitre supplémentaire sur la période de l’Occupation, où les protagonistes auraient certainement eu à se livrer à des choix cornéliens.

N’imaginez pas un seul instant que je puisse dire que l’auteur se serait livré à un final de « facilité », je suis tellement en attente et exigence de lui que j’aurais simplement aimé des prolongations de lecture et des poursuites pour aller plus loin.

Il reste que Pierre Lemaitre est un conteur remarquable, qu’il sait tenir en haleine sa lectrice et son lecteur et qu’il se place dans la droite ligne de Maupassant, pour moi l’écrivain le plus majeur pour la description des caractères et pour les intensités des émotions, fugues et fougues, de ses personnages. Pierre Lemaitre est clairement dans son sillage direct.

Chapeau, Monsieur l’écrivain, Pierre Lemaitre, sans accent circonflexe sur le « i »…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre

Albin Michel

22,90€