Amie Lectrice et Ami Lecteur, il n’est pas si fréquent qu’à la lecture d’un livre, on reste suspendu, comme en lévitation émotive, avec la volonté marquée adjacente de faire vivre nos solidarités avec forte intensité.

Je n’ai rencontré fugacement l’auteure qu’une fois, pour Quais du Polar sur Lyon, en 2014, et, depuis lors, nous nous sommes « manqués » à deux reprises : l’une quand elle était en novembre 2018 invitée d’un salon littéraire à Montélimar, et où je me suis trouvé entraîné dans une situation assez rocambolesque en voulant la rejoindre qui finalement m’a privée de notre rencontre… et l’autre il y a quelques jours où nos réalités rudes vécues du moment n’ont pas permis nos « retrouvailles » en Bourgogne…

Mais il est certain que, même si l’adage « jamais deux sans trois » tend à s’appliquer, nous réussirons le troisième rendez-vous et que l’on pourra le savourer…

J’ai lu plusieurs de ses livres, que j’ai tous, sans aucune allégeance que l’amitié relationnelle avec l’auteure, collègue enseignante en plus, pourrait suggérer, fortement appréciés, par la puissance des caractères en présence, par la qualité de l’écriture toujours recherchée en profondeur et précisions, par la tonalité qui parsème les différents récits où l’on retrouve toujours la nécessité de combattre pour exister et se transcender, pour ne jamais sombrer, et pour la dynamique de l’espérance manifestée, malgré les fêlures et les injustices.

Je vais m’adonner à intégrer la collection complète des œuvres de l’auteure.

Son dernier opus m’a profondément touché, bouleversé, et mes deux lectures successives ces derniers jours, m’ont donné l’avidité de tenter, insuffisamment certainement, de vous en retracer les teneurs, pour vous solliciter à suivre mes pas et pénétrer cette lecture qui vous portera vers des rivages où le sens des humanités, la vigueur de la fraternité ou de la sororité et les refus des abandons et des jugements de valeur s’orchestrent, donnent corps et cœur aux valeurs essentielles : le partage de la main tendue et la reconnaissance de l’entraide entre citoyennes et citoyens du Monde.

Geneviève – depuis longtemps surnommée par son homme, Ginou, car le prénom de la sainte-patronne des gendarmes apparaissait comme trop bigot pour son homme, José, dit Zé – doit quitter précipitamment son mas des hauteurs Catalanes pour suivre l’ambulance qui vient de chercher en urgence celui avec lequel elle partage sa vie, depuis tant de temps, et qui vient de faire un accident cardiaque.

Elle rejoint, tant bien que mal, avec sa voiture-camionnette qui a bien vécu, l’établissement hospitalier où son mari vient d’être transporté, et elle affronte la personne à l’accueil qui lui apparaît, sévère et froide, dénuée du sens relationnel attendu et plutôt inspirée par des communications réglementaires que par un appui accompagnant.

Elle est partie avec son chien Closque (j’ai appris que le terme Closque ressemblait beaucoup à mon mot Bourbonnais, « bredin »).

En se rendant à la salle d’attente, elle repère un jeune garçon visiblement blessé et recroquevillé, et elle se rend compte qu’elle prend beaucoup plus de place que lui sur les chaises agglutinées…

En aérant Closque sur le parking de l’hôpital, en attendant des nouvelles de Zé, elle découvre près des poubelles une ombre qui semble faire peur à son chien et qui semble se défendre par des jets de canette…

Elle découvre une nine (petite fille en Catalan) apeurée et qui tente d’échapper à la Police de l’air et des frontières, qui vient justement de patrouiller, et qui avait interpellé Ginou pour que son chien reste enfermé dans sa fourgonnette.

Ginou, sans forcément l’avoir prémédité, analysé ou mis en perspectives, décide d’agir et d’assumer ses humanités, qui la guident depuis qu’elle avait eu l’envie de devenir institutrice, avant de partager les récoltes et ventes sur les marchés avec celui qu’elle aime, son Zé, car l’amour reste son fil conducteur, sa réalité cardinale.

Je ne vais pas raconter le livre, car je veux vous laisser en pénétrer les sèves et ressorts.

Je vais simplement, sous formes de petites touches pointillistes et impressionnistes, vous apporter des attraits qui ne pourront que vous donner envie de lire le livre, de vous laisser porter par sa fougue bienfaisante et sa plume acérée.

Ginou a un fils en détention, renié par son père depuis lors, ce qui a anéantit les relations avec toute la famille et notamment les deux filles du couple.

Seule Ginou n’a pas rompu les ponts avec Tiago et elle va le voir régulièrement au parloir car si elle ne faisait rien, que serait sa vie quand il sortira…, sans possibilité de seconde chance, sans capacité résiliente pour se porter sur des objectifs professionnels et personnels.

Elle ne défend pas son fils par pur instinct maternel, elle veut qu’il s’en sorte et elle se bat pour cela. Et elle se livre totalement pour qu’il puisse y avoir une reconquête après l’enfermement.

Mais elle a décidé que ce combat, quand Zé serait sorti d’affaire, doit devenir le leur et que son repli sans engagement n’a pas d’issue, car l’absence de combativité ou de concorde n’est pas simplement une lassitude pesante, elle répond aussi d’insuffisances et de facilités, car moins on s’engage, moins on aura de contrainte…

Ginou garde confiance en la nécessité du lien à conserver pour que l’autre se prenne en charge, en se sentant appuyé et non jugé.

Ginou décide d’aider le nen (petit garçon en Catalan) qui était en salle d’attente et la nine qu’elle a découverte sur le parking et elle structure une organisation, en appelant Aziz, un ami de Tiago, pour permettre à ce frère et cette sœur, affamés, apeurés, qui ont vécu des moments terrifiants, de retrouver un pan de leur famille dans les environs de Barcelone.

Elle n’appelle pas Aziz, en compensation potentielle de ce qu’elle a pu faire pour lui, mais simplement parce qu’il pourra aider les deux jeunes, car Ginou ne peut pas envisager un voyage avec sa fourgonnette et qu’Aziz saura se démener avec intelligence.

Ginou veut se placer dans l’entraide solidaire, car quand deux enfants sont en tension aussi forte, potentiellement livrés à un centre de rétention, et que leur intégrité est menacée, elle n’hésite pas, elle intervient, elle porte son soutien et elle essaie de faire au mieux, sans imaginer devenir une Maman de substitution, mais en opérant vite et bien.

Ginou va aussi passer cette nuit, avec son Zé à l’hôpital, en introspection personnelle et en analysant qu’une personne en accueil hospitalier, qui apparaît sobre et un brin technocratique, peut aussi renfermer un engagement solidaire et humaniste porteur, que sa sœur, bien policée et catholique bon teint, pourra certainement lui apporter un réconfort d’apaisement, malgré leurs différences de vie et de vues, et qu’une jeune fille collégienne de 3ème qui n’hésite pas à sortir de nuit pour prêter main forte à une nine en détresse, donne un espoir réconfortant pour une nouvelle ouverture tolérante, en cette période où les barrières et réfutations par murs installés résonnent plus fortement que les ponts et traverses fraternelles.

Ginou va donc associer sa force motrice d’engagement avec une prise de recul pour ne jamais considérer l’autre comme ce qu’il peut apparaître en premier abord.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de tensions, où l’on regarde vers soi et plus vers l’autre, où l’on assène ses vérités plus que d’accepter des contradictions utiles et propices aux débats, où l’on aurait même peur de la différence, où l’on voudrait s’en écarter ou la juger ou jauger, sans imaginer l’importance du croisement culturel et de la capacité à dialoguer de manière métissée.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de confinement, où l’on redécouvre le service public et le désintéressement de ses fonctionnaires qui se tournent vers leurs missions, non pas comme en sacerdoce mais avec la plénitude de donner toute énergie pour le bien commun, pour le meilleur appui pour l’intérêt général, où ses protagonistes structurent de leur mieux leurs compétences pour tendre vers un élan solidaire.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de soumission et de fatalisme, en ces moments de repli et recul ;  il ouvre des portes vers des engagements porteurs, seule manière de vivre de manière émancipée et conquérante, pour un mieux être personnel.

Ce livre est une ode bienvenue pour pouvoir se moquer de tout et de tout dire par humour, et cet opus est tapissé de ces marques là, qui nous sont tellement importantes, et j’ai particulièrement ri au passage sur la librairie de bondieuseries, au nom évocateur que je vous laisse découvrir…

Ce livre est à lire impérativement car il est écrit à la fois en narration, en style introspectif avec son italique stylisée et poétisée, et en dialogues directs toujours saisis vers les essentiels, avec une instantanéité d’une nuit, qui concentre l’opus comme un film incisif, précis, qui ouvre vers les réflexions et des portes nouvelles, pour aller plus loin.

Un livre que j’ai aimé et que je vous recommande, Amie Lectrice et Ami Lecteur, solidaires.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Equipe de nuit

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