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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

avril 2020

Pêcheur d’Islande de Pierre Loti

Ami Lectrice et Ami Lecteur, il m’est habituel de revenir à mes lectures passées, pour replonger dans les classiques de mon adolescence, et ainsi retrouver la saveur de mes propres « madeleines »…

J’ai toujours eu un vif plaisir à lire et relire Pierre Loti, car cet homme multi-formes, navigateur, explorateur, romancier et écrivain, collectionneur, grand-voyageur, m’a toujours séduit, certainement parce que sa vie frénétique et emplie correspond de celle que j’aime côtoyer, moi qui n’ai pas eu le courage de devenir baroudeur, mais qui apprécie cependant bourlinguer, aller de promenade en promenade, pour partager et s’enrichir, par les différences des cultures et civilisations rencontrées, en des successions de voyages…

J’ai pu retrouver les traces de Pierre Loti, en l’Ile de Pâques où j’ai eu la chance de me rendre en 2008, qu’il accosta, ce qui était bien rare en son époque, et qui fut un des premiers à s’émerveiller des moais, et contester la volonté coloniale de récupérer certains « spécimens », comme tels désignés, pour les placer dans des musées…, alors que la population locale considérait légitimement ce vol comme une atteinte à sa dignité et une offense aux ancêtres des ahus (un ahu comporte plusieurs moais et il se doit d’être respecté, comme une tombe en un cimetière).

J’ai pu aussi parcourir sa maison-musée, cabinet de curiosités, à Rochefort sur Mer, et cette visite fut à la fois impressionnante de ses densités de souvenirs, mais aussi un moment de décalage qui donne à voir Pierre Loti comme un vrai bel original pétri de connaissances et d’humeurs, et cela a renforcé mon désir de pénétrer tous ses univers.

Et Pierre Loti a su raconter sa remontée du Mékong et sa rencontre avec Angkor, qui venait juste d’être retrouvé dans la jungle, sous l’influence du remarquable Henri Mouhot, et j’avais avec moi le récit de l’auteur quand j’ai pu, avec ferveur et émotion, passer six jours à Siem-Réap, en 2014, pour m’enivrer de tous les sites des civilisations Khmères.

En cette période de confinement où je fais cours avec mes élèves et stagiaires, en permanence, via Skype ou Zoom, et cela se passe vraiment bien, et où mes évasions restent virtuelles cependant, j’avais besoin de retrouver aussi la qualité d’écriture de Pierre Loti, qui sait décrire un coucher de soleil avec un style aussi pénétrant qu’un artiste impressionniste, qui n’a pas son pareil pour évoquer les déchaînements marins et les tensions entre les hommes de mer et les flots tempétueux et qui déclame les amours naissants avec ravissement, élégance et nuances sublimées.

Certaines ou certains pourront certainement considérer son style comme un brin désuet, mais je le trouve poétique et tellement qualitatif à la lecture, qu’il m’apparaît à la fois indépassable et inimitable.

J’ai relu Pêcheur d’Islande, certainement un de ses livres les plus connus et émérites.

Yann est pêcheur d’Islande, cela signifie qu’il part au milieu de l’automne et qu’il rentre au milieu de l’été, pour aller pêcher des crustacés et poissons dans les mers rudes et sauvages du Grand Nord, aux abords des terres volcaniques d’Islande et des fjords Scandinaves.

On pêche à la ligne plus qu’au filet, pour les poissons, et au casier pour les crustacés, et toutes les prises sont placées dans la saumure, pour les sauvegarder et ensuite pouvoir vendre les marchandises au retour.

Neuf mois par an, en pleine mer, sans famille, on part au labeur, malgré les naufrages, malgré la mort de tellement de disparus, car ce métier est un sacerdoce Breton et il s’intègre dans les gênes des gens de Paimpol et des environs.

On est sous la surveillance de la vierge, et on croit fermement à la providence divine qui seule permet le retour à terre au début d’août ;  la foi tient lieu de réconfort alors que l’on travaille jours et nuits, sans repos, sans arrêt, avec des pauses limitées pour un petit brin de sommeil…

Yann a perdu beaucoup des siens mais il est costaud et fort, aguerri et confiant.

Un jour de bal, il se trouve avec Gaud comme cavalière, demoiselle avec un père avec un peu de fortune, et d’une élégance racée ; leur danse est remarquée et leur couple prometteur…

Mais Yann ne veut pas se marier et ne veut se donner qu’à la mer, au grand dam de son petit frère Sylvestre qui lui considère la vie de famille comme la seule réalité essentielle.

Gaud fut étourdie par ce bal, et elle sait que Yann sera celui qu’elle aime et désire, mais elle ne peut déclarer sa flamme, car cela serait inconvenant et cela ne se fait pas pour une femme…

Elle fait en sorte de croiser Yann mais il lui apparaît en retrait, un brin dédaigneux et sans regard acéré pour elle, et quand elle trouve le courage pour lui demander pourquoi elle est évitée, leur différence de classe sociale paraît irrémédiable pour Yann…

Sylvestre est obligé de faire son service militaire, en marine de guerre, et doit appareiller pour les combats coloniaux dans l’Indochine, malgré son soutien de famille à sa grand-mère tant aimée.

Gaud perd son père et sa petite fortune familiale, car feu son Papa a fait d’hasardeux placements, et Gaud va vivre avec la grand-mère de Sylvestre, puisque ce dernier est mobilisé.

Sylvestre, courageux et téméraire, ne reviendra pas des combats en le lointain sud-est Asiatique.

Sa grand-mère est éplorée et Gaud sait qu’elle n’appartiendra jamais à Yann.

La vieille femme et la jeune femme, qui doit travailler car elle ne possède plus rien, se mettent ensemble en ménage, et donnent du cœur à l’ouvrage en leurs qualités de couturières, et elles s’entraident, malgré leurs tristesses et détresses.

Quand Yann revient d’une nouvelle année de navigation, qu’il salue sa grand-mère, en pleurant son petit frère et qu’il croise Gaud, en sa nouvelle condition sociale, il se prend en main et s’oblige à vérifier si Gaud veut encore de lui…

Le livre sera-t-il porté à l’espérance et à se terminer avec apaisement ?

Pierre Loti sait que les destinées se repèrent souvent complexes et inassouvies et il connaît aussi les déchirures des âmes et les injustices des événements.

Je vous laisse lire ou relire ce livre, qui reste totalement émouvant, touchant, suave, positif, pétri de tendresses pour le monde marin et le peuple Breton, et qui est écrit avec une langue stylisée, de qualité pure, et qu’il convient d’avoir en bouche, comme un bon Whisky Écossais.

Et je termine par cette vanne entre Pierre Loti et Victorien Sardou.

Pierre Loti lui écrit une lettre en écrivant « à Victorien Sardy à Port-Marlou »…

Et Victorien Sardou de lui répondre en écrivant à « Pierre Loteau, capitaine de vessie… ».

Tout est dit…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Pêcheur d’Islande

Pierre Loti

Et je vous place une photographie de mon exemplaire collector, avec reliure de Brodard et Taupin, de bibliothèque verte, datant de 1967 (je l’avais acheté en 1975, j’avais onze ans, à la librairie Libralfa de Vichy, nostalgie quand tu nous tiens…).

Pablo Neruda – J’avoue que j’ai vécu -Jeunesse

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je le sais, je ne serais pas objectif, puisque je vais vous parler d’un de mes auteurs de référence, un poète du XXème siècle qui m’a toujours accompagné et dont j’ai suivi la trace, au sens physique direct du terme, Pablo Neruda, qui fut aussi Prix Nobel de Littérature.

Je ne vais pas parler précisément de sa « poétique », en cette humble chronique, puisqu’il s’agit d’évoquer un opus de Pablo Neruda, paru après sa mort, quelques jours seulement après le funeste coup d’Etat de Pinochet, en septembre 1973, sachant que la junte avait réfuté toute funérailles officielles qui auraient entraîné une manifestation de masse, en soutien aux libertés publiques, et qui furent, par obligation militaire dictatoriale, reportées au début des années quatre vingt dix, au retour de la démocratie, pour qu’enfin Pablo puisse avoir une sépulture digne de ce nom, face au Pacifique, juste à proximité de sa demeure d’Isla Negra (photo ci-dessous), au Chili central.

Cela m’a toujours profondément attristé de savoir que cet artiste, accompli et observateur engagé politique avisé, avait quitté la terre avec son pays soumis à l’effroi et au suicide d’Allende dans La Moneda.

En 2008, je me suis rendu au Chili, pour pouvoir atteindre un de mes rêves d’enfance : visiter l’Ile de Pâques.

Cette île magnifiée par le secret et le mythe de ses moais est située à équidistance, dans le Pacifique Sud, de la Polynésie Française et des Côtes Chiliennes, à 3600 km de chaque limite.

Nous sommes restés, les miens et moi, une semaine sur place, dans l’île, logés chez l’habitant, comme il se doit, au plus près des Rapa Nui, et, en amont et en aval de notre retour en France, via le Chili, j’avais obtenu, sans trop d’insistance et je les en remercie, des miens, la possibilité d’aller sur les traces de Neruda, à Santiago, à Valparaiso et à Isla Negra.

Santiago du Chili fut la ville du Neruda étudiant et apprenti poète, vivant de bohème et de sensations, de rencontres inédites, comme celle d’un proche du Ministre des Affaires étrangères qui lui permit d’être consul en Birmanie, alors protectorat Britannique, et de démarrer ainsi, par la force des hasards, une carrière de diplomate, qui l’amena ensuite sur Madrid, en pleine palpitation rude et sanglante de la guerre civile, qui lui fit rencontrer Garcia Lorca, avant son exécution par les factieux Franquistes, relation nouée fondatrice pour son œuvre, son style et ses engagements.

Valparaiso, où Neruda s’installa sur les collines, avec sa villa complètement déjantée et folle résolue, sur plusieurs étages (photo ci-dessous), où l’on a à peine la possibilité de se faufiler, qui permet de dominer la Cité colorée, qui s’attache à s’organiser comme un cabinet de curiosités avec des collections de toutes sortes et comme un lieu de travail et de méditation créative.

Valparaiso est une ville mythique, que j’ai eu le bonheur de découvrir, non seulement en parcourant La Sebastiana, la villa de Neruda, mais aussi en me perdant dans ses collines aux murs et maisons peints de couleurs chatoyantes, aux odeurs mélangées du port au trafic maritime considérable et de douceurs délicates de mets incomparables avec poissons à la chair étonnante (mahi-mahi ou pissi), à la présence de son ascenseur hors d’âge, cœur palpitant de la Cité, avec la présence des lions de mer et de pélicans gris qui se laissent bercer par les flots ou l’air marin et se dorent au soleil, en toute plénitude tranquille.

Et Neruda termina sa vie à Isla Negra, au Chili Central, en bord de Pacifique, à environ 100 km au sud de Valparaiso.

Cette demeure est exceptionnelle, elle ressemble tellement à Pablo (photo ci-dessous) : elle renferme des collections de l’entomologiste distingué qu’il était, correspond à un cabinet d’art pavoisant où s’entremêlent des estampes, des esquisses, des œuvres, des dessins achetés et dénichés ci et là, des photographies de ses inspirateurs, et notamment du remarquable poète Walt Whitman, injustement méconnu, et dont je reparlerai bientôt, ici même en ce blog, des objets de ses voyages et promenades et des clichés d’oiseaux, à satiété et profusion.

« Ahora voy a contarles alguna historia de pajaros », « Maintenant je vais vous raconter une histoire d’oiseaux… », qu’ai-je eu plaisir à lire cette phrase répétée, et qui m’embarquait vers Parral, et sa grande pluie australe du Pôle sud, qui tombe comme une cataracte…

Neruda voulait surtout retrouver la proximité avec son enfance, aux abords du Chili Austral, déjà baignée par les courants Antarctiques, en cette côte sauvage, imprévisible et déchiquetée d’Isla Negra.

Le livre de Neruda, dont j’ai le plaisir de vous parler, en cette chronique du jour, va de sa naissance à son installation comme diplomate, à Rangoon, et couvre 25 ans à peine.

Il se lit comme sa poésie, à pleine voix, à voix haute, avec des phrases qui sonnent (il faut « gueuler » ses phrases à la manière de Flaubert), qui résonnent et raisonnent, et il associe, en un syncrétisme assumé, des moments de douleurs, de craintes, de peurs, d’émotions à un humour percutant et toujours salvateur.

Neruda a perdu sa Maman en sa première année de vie et il ne l’a jamais connue, mais sa belle-mère l’a choyé et ne s’est jamais comporté comme une marâtre, mais bien comme une Maman réelle et tendre, totalement de substitution, auquel il a toujours rendu fort hommage.

Pablo a vécu dans des terres rudes, balayées par les bourrasques et la pluie incessante, en ces terres de mineurs et de convois ferroviaires de fret où son père était chargé de l’entreposage du ballast, un homme prévenant malgré son côté taiseux, parfois froid et sévère.

Pablo a apprécié la mixité sociale et métissée de son enfance, où des immigrants basques français, voulant échapper à l’enrôlement militaire des trois années obligées françaises ou espagnoles et au trafic de contrebande chanté par Loti dans Ramuncho, des immigrants allemands en quête de nouvelle donne commerciale, des araucans (peuples premiers descendant des précolombiens) vivaient en harmonie, dans le travail et le respect, dans l’ouverture relationnelle et la perception d’une première décennie de vingtième siècle porteuse, loin d’une Europe qui se déchirait entre colonies et gestion des alliances avant la saignée des tranchées.

Pablo aimait par-dessus tout se rendre sur la côte Pacifique, pendant les vacances, pour aller voir les pêcheurs, prendre une barque, sentir les odeurs de poisson et de marée, se promener sur la jetée, lire et rêver.

Pablo participait aux travaux des champs et notamment au battage des grains de céréales et il prenait un cheval pour s’enfoncer dans les forêts assez hostiles, pour faire halte à tout venant, en une maison tenue, une fois, pour son souvenir mémorable, par des Françaises, qui l’accueillirent avec passion quand Pablo leur récita des vers de Baudelaire.

Pablo était bon élève et fut mûr pour aller à Santiago et faire des études, pour devenir journaliste ou un « Monsieur de qualité » selon les attentes paternelles, mais Pablo sut qu’il voulait devenir écrivain, poète et surtout être « célèbre », ce qui pour un jeune homme de 20 ans peut apparaître comme le comble de la fatuité et de la désinvolture, mais qu’il revendiquait, avec les soucis de redistribuer ce qu’il gagnerait, pour un partage auprès des siens, de ceux qui travaillaient notamment durement et chichement en son Chili Austral.

Pagnol, qui n’avait que quelques années de plus que Neruda, avait toujours dit qu’il voulait devenir « riche », et qu’il le serait, et Neruda avait toujours dit qu’il conquerrait la célébrité et il l’atteindra…

Le jeune homme qui va faire ses armes de diplomate n’a connu que des amours de passage et sans passion, il n’a pas encore de conviction politique acérée, si ce n’est qu’il se veut patriote et indépendantiste Chilien, réfutant toute forme de conquête d’autre Etat sur les territoires de ce pays tout en longueur entre Pacifique et Cordillère des Andes, et qu’il n’imagine pas une vie sans société juste et partagée, redistributrice.

En ses germes on retrouve déjà ses élans poétiques pour une vie émancipée, pleinement assumée et déployée, toujours soucieuse du plus fragile, et où l’amour et la contemplation du beau transcendent tous les instants.

Ce livre se lit avec une pure jouvence, il peut être qualifié de nectar, tant il est délicat et délicieux, avec sa narration des insectes observés (et collectionnés), sa connaissance encyclopédique des arbres et des fougères, sa capacité à faire ressentir dans les rencontres la nécessité de l’entraide, de la concorde et  surtout de la sublimation du collectif, propice à toutes les conquêtes.

Il fait du bien, il émeut et il caractérise les talents d’un écrivain et poète indépassable.

Je me suis incliné sur sa tombe à Isla Negra, et je sais que Pablo est toujours près de moi, par la force des esprits, et cela apaise.

Lisez et relisez Neruda !

 

Eric

Blog Débredinages

 

J’avoue que j’ai vécu – Jeunesse

Confieso que he vivido

Juventud

Pablo Neruda

Folio Bilingue

De gauche à droite et de bas en haut : Tombe de Pablo Neruda et de son épouse à Isla Negra, Villa de Neruda (intérieur) à Isla Negra et Villa de Neruda, dite La Sebastiane, à Valpareiso.

Photos Fondation Pablo Neruda Chili en copyright

Miroirs de nos peines de Pierre Lemaitre

 

Quand sort un nouveau livre de Pierre Lemaitre, que j’avais déjà lu et repéré, bien avant son succès mérité pour son Goncourt pour Au revoir là-haut, en 2013, je me précipite en ma librairie préférée, à Lyon, où je vis et travaille, La librairie du tramway, près de la Bourse du Travail, ou sur celle de mon lieu de villégiature habituel, à la Librairie Parisienne, sur Saint-Raphaël, endroit indescriptible où l’on peut tout trouver, car les stocks sont considérables, mais où il faut se faufiler dans des dédales et montagnes de cartons avec circonspection, et où « une chatte ne retrouverait pas ses petits », comme disait joliment ma grand-mère Marcelle…

Son dernier opus clôt le triptyque lancé avec Au revoir là-haut, aux protagonistes indépassables, qui ont vécu l’enfer des tranchées et ne peuvent accepter que les gradés planqués puissent s’enrichir ou se servir de la mémoire des martyrs, et qui décident d’organiser une arnaque aux monuments aux morts, symbole nécessaire pour rendre hommage aux poilus, mais lieu insupportable quand il se veut glorification de héros et non espace de paix pour saluer les « morts pour rien », selon la belle formule, que je réutilise souvent, de Cavanna.

J’avais admiré Au revoir là-haut et beaucoup aimé Couleurs de l’incendie qui reprenait traces des personnages premiers, en leur donnant vie sous une période de l’entre deux guerres, où tous les coups étaient permis, et où l’héroïne se battra jusqu’au bout pour se venger des traîtrises et méchancetés, avec satiété, sans sourciller, avec la volonté d’anéantir ceux qui avaient imaginé la détruire, l’ignorer ou l’abuser.

J’ai apprécié Miroir de nos peines, même si je n’ai pas trouvé la même force, le même engagement viscéral à faire projeter des caractères qui vont au bout de leurs parcours, même les plus vils et les plus inconséquents, que dans les deux premiers livres de cette saga.

Je vais donc, très humblement, tenter de vous préciser, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pourquoi il vous faut lire ce livre, et pourquoi, tout en restant un laudateur récurrent de l’auteur, je le trouve moins en fougue inspirante.

Louise a trente ans, en ce printemps 1940, de ce que l’on appellera plus tard, stupidement, La drôle de guerre, alors que nous étions bien en guerre, et que la guerre ne sera jamais drôle…

Mon grand-père Laurent était mobilisé, et il m’a raconté ses jours de bataille, avant d’être fait prisonnier à Thann, dans le Haut-Rhin et de partir cinq années en stalag en Allemagne du Nord. Il n’avait vraiment pas envie de rire…

Louise est observée par un client du café où elle fait le service, tout en poursuivant son métier d’institutrice, et ce client-médecin la regarde, la dévisage, la contemple…

Il lui demande de poser nue devant lui et il lui propose de l’argent pour cela.

Choquée et en incompréhension, et à la fois intérieurement intriguée par cette proposition, elle finit par accepter, et au moment où elle apparaît aux yeux du médecin, ce dernier se suicide et Louise erre nue, décontenancée, dans les rues de Paris, avant d’être prise en charge…

Louise va découvrir le secret de sa Maman, qui avait épousé son père, mort dans les tranchées et qu’elle semblait avoir peu aimé…

Louise repérera que sa mère a pourtant aimé, avec un amour intense, difficile, complexe et qu’elle a vécu meurtrie par les lâchetés et abandons…

Gabriel est mobilisé et il ne comprend pas l’absence de préparations à l’effort de guerre, la situation saugrenue de se voir retranché dans la ligne Maginot qui peut aisément devenir un enfer de suffocation, tant le système d’aération, d’évacuation et de chauffage semble insuffisant et contestable en sa conception.

Il observe, agacé, gêné, le manège de Raoul, un soldat, qui de combine en malversations, essaie de s’enrichir sur les commandes et fournitures de l’armée.

Gabriel et Raoul se placent en détestation directe, mais ils accompliront, ensemble, un acte de sabotage de pont, pour faire valser les colonnes Allemandes qui arrivent pour envahir le pays, livré sans blindés à l’ennemi, et donner une sorte de patriotisme en une période où le recul et le retrait deviennent la norme, avec une absence d’ordres des quartiers généraux et un manque total d’organisation, malgré la volonté et la bienveillance des hommes, qui veulent encore faire leur devoir et qui mourront en grand nombre…

Gabriel et Raoul cherchent à rejoindre, si ce n’est leurs bataillons, en tous cas, des informations sur le devenir attendu des soldats qu’ils constituent ; ils seront arrêtés et considérés comme pilleurs et rejoindront des cohortes de personnes prises en main, pour redressement, par les autorités militaires, plus intransigeantes pour réprimer et sanctionner des délits potentiels des siens, que d’affronter le réel et de tenter de sauver une patrie plus qu’en danger…

Louise a lu les lettres de sa mère et sait qu’elle a un demi-frère et elle veut le rejoindre, car elle a pu apprendre qu’il se dirigeait en une caserne en proximité d’Orléans.

Elle est accompagnée par celui qui la considère comme sa propre fille et qui l’emploie dans son restaurant, M. Jules, et qui fera tout ce qui est en son possible pour l’aider et l’appuyer.

Les deux histoires vont se retrouver pour n’en faire qu’une, unie et partagée, avec une intrigue bien ficelée et assurément romanesque et aiguisée, et l’on y retrouve tout le talent et toute la verve de l’auteur, aussi bien hors-pair dans le roman noir que dans le roman historicisé.

Je vais donc vous dire pourquoi j’ai aimé ce livre et pourquoi je vous conseille sa lecture.

J’ai apprécié fortement le personnage multiple de Désiré, tour à tour, avocat circonstanciel qui sauve de l’échafaud son client impromptu, organisateur de la propagande pour la défense militaire du pays et qui tient en haleine le pays avec la TSF et les journalistes qui se complaisent en ses points-presse, et qui deviendra le prêtre, en fougue généreuse majeure, d’une petite chapelle qui met à sa disposition ses espaces, pour tous les nécessiteux et réfugiés, quelles que soient ses nationalités.

J’aime ce personnage car il est totalement anti-conformiste, capable de toutes les mythomanies, affabulations et excès ; il peut aisément passer du théâtre libertaire au conservatisme le plus affligeant, mais en conservant sa joie et sa pétulance, son enthousiasme et ses absences de limites pour affirmer sa foi en le bien commun.

Et je préfère de loin des personnes de profil Célinien, qui mettent « leurs tripes sur la table », et vivront avec leurs fêlures, plutôt que de se contenter de personnes mièvres, toujours en jugement de valeur, qui s’adonneront d’abord à leurs petits plaisirs petits-bourgeois, en se targuant de défendre veuve et orphelin et de contester les injustices, sachant qu’ils agiront d’abord pour leur propre niveau de vie…

J’ai apprécié, tout aussi fortement le personnage d’Alice, qui devient l’infirmière et la personne à tout faire de Désiré, quand il est prêtre, qui souffre du cœur, et pour laquelle, son amour de toujours, Fernand, homme de loi et en incorporation militaire volontaire veut accomplir son rêve : l’amener sur les rivages des mille et une nuits.

Fernand va entremêler sa rigueur de fonctionnaire, désintéressée et humaniste, avec l’acceptation de prélever sa « dîme » dans des sacs de liquide, qui de toutes façons seraient perdus ou iraient à l’ennemi…

J’ai apprécié que l’auteur rappelle que l’armée de 1940 n’hésitait pas à faire tirer sur des prisonniers jugés n’allant pas assez vite, lors de la Débâcle, pour que la file indienne qui ne savait pas où elle allait continue son chemin improbable, sans que ces exactions fussent jugées…

Je vais vous dire quels sont mes regrets concernant l’assise narrative du roman.

J’ai trouvé que le roman se terminait presque trop bien, et je déplore que le personnage de Raoul ne soit pas allé jusqu’au bout de ses errements, complexités, saveurs, engagements et si l’auteur, en postface, nous en fait un membre de l’OAS, j’aurais aimé le voir agir, après les combats de 1940, en Occupation et lors de la décolonisation…

J’ai trouvé que Gabriel trouvait trop aisément que Louise pouvait devenir sa promise, et que les tensions et douleurs cumulées de la Belle s’arrêtaient un peu trop précipitamment sur le terreau de la chapelle « de Désiré », alors que leurs relations auraient nécessité plus de tragédie, de regards, d’observations, de silences, d’incompréhensions…

J’ai trouvé que le roman aurait nécessité un chapitre supplémentaire sur la période de l’Occupation, où les protagonistes auraient certainement eu à se livrer à des choix cornéliens.

N’imaginez pas un seul instant que je puisse dire que l’auteur se serait livré à un final de « facilité », je suis tellement en attente et exigence de lui que j’aurais simplement aimé des prolongations de lecture et des poursuites pour aller plus loin.

Il reste que Pierre Lemaitre est un conteur remarquable, qu’il sait tenir en haleine sa lectrice et son lecteur et qu’il se place dans la droite ligne de Maupassant, pour moi l’écrivain le plus majeur pour la description des caractères et pour les intensités des émotions, fugues et fougues, de ses personnages. Pierre Lemaitre est clairement dans son sillage direct.

Chapeau, Monsieur l’écrivain, Pierre Lemaitre, sans accent circonflexe sur le « i »…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre

Albin Michel

22,90€

Equipe de nuit d’Anne-Catherine Blanc

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il n’est pas si fréquent qu’à la lecture d’un livre, on reste suspendu, comme en lévitation émotive, avec la volonté marquée adjacente de faire vivre nos solidarités avec forte intensité.

Je n’ai rencontré fugacement l’auteure qu’une fois, pour Quais du Polar sur Lyon, en 2014, et, depuis lors, nous nous sommes « manqués » à deux reprises : l’une quand elle était en novembre 2018 invitée d’un salon littéraire à Montélimar, et où je me suis trouvé entraîné dans une situation assez rocambolesque en voulant la rejoindre qui finalement m’a privée de notre rencontre… et l’autre il y a quelques jours où nos réalités rudes vécues du moment n’ont pas permis nos « retrouvailles » en Bourgogne…

Mais il est certain que, même si l’adage « jamais deux sans trois » tend à s’appliquer, nous réussirons le troisième rendez-vous et que l’on pourra le savourer…

J’ai lu plusieurs de ses livres, que j’ai tous, sans aucune allégeance que l’amitié relationnelle avec l’auteure, collègue enseignante en plus, pourrait suggérer, fortement appréciés, par la puissance des caractères en présence, par la qualité de l’écriture toujours recherchée en profondeur et précisions, par la tonalité qui parsème les différents récits où l’on retrouve toujours la nécessité de combattre pour exister et se transcender, pour ne jamais sombrer, et pour la dynamique de l’espérance manifestée, malgré les fêlures et les injustices.

Je vais m’adonner à intégrer la collection complète des œuvres de l’auteure.

Son dernier opus m’a profondément touché, bouleversé, et mes deux lectures successives ces derniers jours, m’ont donné l’avidité de tenter, insuffisamment certainement, de vous en retracer les teneurs, pour vous solliciter à suivre mes pas et pénétrer cette lecture qui vous portera vers des rivages où le sens des humanités, la vigueur de la fraternité ou de la sororité et les refus des abandons et des jugements de valeur s’orchestrent, donnent corps et cœur aux valeurs essentielles : le partage de la main tendue et la reconnaissance de l’entraide entre citoyennes et citoyens du Monde.

Geneviève – depuis longtemps surnommée par son homme, Ginou, car le prénom de la sainte-patronne des gendarmes apparaissait comme trop bigot pour son homme, José, dit Zé – doit quitter précipitamment son mas des hauteurs Catalanes pour suivre l’ambulance qui vient de chercher en urgence celui avec lequel elle partage sa vie, depuis tant de temps, et qui vient de faire un accident cardiaque.

Elle rejoint, tant bien que mal, avec sa voiture-camionnette qui a bien vécu, l’établissement hospitalier où son mari vient d’être transporté, et elle affronte la personne à l’accueil qui lui apparaît, sévère et froide, dénuée du sens relationnel attendu et plutôt inspirée par des communications réglementaires que par un appui accompagnant.

Elle est partie avec son chien Closque (j’ai appris que le terme Closque ressemblait beaucoup à mon mot Bourbonnais, « bredin »).

En se rendant à la salle d’attente, elle repère un jeune garçon visiblement blessé et recroquevillé, et elle se rend compte qu’elle prend beaucoup plus de place que lui sur les chaises agglutinées…

En aérant Closque sur le parking de l’hôpital, en attendant des nouvelles de Zé, elle découvre près des poubelles une ombre qui semble faire peur à son chien et qui semble se défendre par des jets de canette…

Elle découvre une nine (petite fille en Catalan) apeurée et qui tente d’échapper à la Police de l’air et des frontières, qui vient justement de patrouiller, et qui avait interpellé Ginou pour que son chien reste enfermé dans sa fourgonnette.

Ginou, sans forcément l’avoir prémédité, analysé ou mis en perspectives, décide d’agir et d’assumer ses humanités, qui la guident depuis qu’elle avait eu l’envie de devenir institutrice, avant de partager les récoltes et ventes sur les marchés avec celui qu’elle aime, son Zé, car l’amour reste son fil conducteur, sa réalité cardinale.

Je ne vais pas raconter le livre, car je veux vous laisser en pénétrer les sèves et ressorts.

Je vais simplement, sous formes de petites touches pointillistes et impressionnistes, vous apporter des attraits qui ne pourront que vous donner envie de lire le livre, de vous laisser porter par sa fougue bienfaisante et sa plume acérée.

Ginou a un fils en détention, renié par son père depuis lors, ce qui a anéantit les relations avec toute la famille et notamment les deux filles du couple.

Seule Ginou n’a pas rompu les ponts avec Tiago et elle va le voir régulièrement au parloir car si elle ne faisait rien, que serait sa vie quand il sortira…, sans possibilité de seconde chance, sans capacité résiliente pour se porter sur des objectifs professionnels et personnels.

Elle ne défend pas son fils par pur instinct maternel, elle veut qu’il s’en sorte et elle se bat pour cela. Et elle se livre totalement pour qu’il puisse y avoir une reconquête après l’enfermement.

Mais elle a décidé que ce combat, quand Zé serait sorti d’affaire, doit devenir le leur et que son repli sans engagement n’a pas d’issue, car l’absence de combativité ou de concorde n’est pas simplement une lassitude pesante, elle répond aussi d’insuffisances et de facilités, car moins on s’engage, moins on aura de contrainte…

Ginou garde confiance en la nécessité du lien à conserver pour que l’autre se prenne en charge, en se sentant appuyé et non jugé.

Ginou décide d’aider le nen (petit garçon en Catalan) qui était en salle d’attente et la nine qu’elle a découverte sur le parking et elle structure une organisation, en appelant Aziz, un ami de Tiago, pour permettre à ce frère et cette sœur, affamés, apeurés, qui ont vécu des moments terrifiants, de retrouver un pan de leur famille dans les environs de Barcelone.

Elle n’appelle pas Aziz, en compensation potentielle de ce qu’elle a pu faire pour lui, mais simplement parce qu’il pourra aider les deux jeunes, car Ginou ne peut pas envisager un voyage avec sa fourgonnette et qu’Aziz saura se démener avec intelligence.

Ginou veut se placer dans l’entraide solidaire, car quand deux enfants sont en tension aussi forte, potentiellement livrés à un centre de rétention, et que leur intégrité est menacée, elle n’hésite pas, elle intervient, elle porte son soutien et elle essaie de faire au mieux, sans imaginer devenir une Maman de substitution, mais en opérant vite et bien.

Ginou va aussi passer cette nuit, avec son Zé à l’hôpital, en introspection personnelle et en analysant qu’une personne en accueil hospitalier, qui apparaît sobre et un brin technocratique, peut aussi renfermer un engagement solidaire et humaniste porteur, que sa sœur, bien policée et catholique bon teint, pourra certainement lui apporter un réconfort d’apaisement, malgré leurs différences de vie et de vues, et qu’une jeune fille collégienne de 3ème qui n’hésite pas à sortir de nuit pour prêter main forte à une nine en détresse, donne un espoir réconfortant pour une nouvelle ouverture tolérante, en cette période où les barrières et réfutations par murs installés résonnent plus fortement que les ponts et traverses fraternelles.

Ginou va donc associer sa force motrice d’engagement avec une prise de recul pour ne jamais considérer l’autre comme ce qu’il peut apparaître en premier abord.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de tensions, où l’on regarde vers soi et plus vers l’autre, où l’on assène ses vérités plus que d’accepter des contradictions utiles et propices aux débats, où l’on aurait même peur de la différence, où l’on voudrait s’en écarter ou la juger ou jauger, sans imaginer l’importance du croisement culturel et de la capacité à dialoguer de manière métissée.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de confinement, où l’on redécouvre le service public et le désintéressement de ses fonctionnaires qui se tournent vers leurs missions, non pas comme en sacerdoce mais avec la plénitude de donner toute énergie pour le bien commun, pour le meilleur appui pour l’intérêt général, où ses protagonistes structurent de leur mieux leurs compétences pour tendre vers un élan solidaire.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de soumission et de fatalisme, en ces moments de repli et recul ;  il ouvre des portes vers des engagements porteurs, seule manière de vivre de manière émancipée et conquérante, pour un mieux être personnel.

Ce livre est une ode bienvenue pour pouvoir se moquer de tout et de tout dire par humour, et cet opus est tapissé de ces marques là, qui nous sont tellement importantes, et j’ai particulièrement ri au passage sur la librairie de bondieuseries, au nom évocateur que je vous laisse découvrir…

Ce livre est à lire impérativement car il est écrit à la fois en narration, en style introspectif avec son italique stylisée et poétisée, et en dialogues directs toujours saisis vers les essentiels, avec une instantanéité d’une nuit, qui concentre l’opus comme un film incisif, précis, qui ouvre vers les réflexions et des portes nouvelles, pour aller plus loin.

Un livre que j’ai aimé et que je vous recommande, Amie Lectrice et Ami Lecteur, solidaires.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Equipe de nuit

Anne-Catherine Blanc

Les Editions Mutine

18€

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