Mon Ami, auteur-écrivain, réalisateur de documentaire, Timothée Demeillers, m’avait précisé, lors de notre première rencontre, qui m’avait permis de l’interviewer pour un blog collectif, hébergé par L’Express, Les 8 plumes, en automne 2014, auquel j’appartenais, que ses inspirations et ses références littéraires prenaient pour partie racine dans l’œuvre de Joseph Roth.

Je ne connaissais de cet écrivain, né en Galicie, aux confins de l’Empire Austro-Hongrois, aujourd’hui en Ukraine, que les autodafés que les Nazis avaient sinistrement orchestrés, en lui reprochant sa volonté de se déclamer « citoyen du Monde », lui qui avait vécu la première guerre mondiale dans les unités non combattantes et de presse, mais qui avait clairement vu la désagrégation de l’Europe dans les tranchées, qui plaidait avec force pour une analyse originale du patriotisme intégrée dans un concert pacifié des relations entre Nations.

J’ai lu avec une vraie passion l’un de ses livres-phare qui pourrait être repéré en y plongeant comme un roman historicisé un brin précieux, mais qui s’avère manier une langue châtiée, aux détours aristocratiques certes, mais qui se structure avec une force narrative marquée, avec des personnages qui iront au bout de leurs limites et engagements, qui préféreront en permanence conserver leurs rites et pessimismes plutôt que de conquérir d’autres voies qui mettraient à mal les conservatismes qui ont fondé leurs vies.

Le livre se lit avec le plaisir des boudoirs de lecture d’antan, où l’on allait dans le jardin d’hiver se cultiver dans les grands textes en portant à ses lèvres un thé noir ou un alcool de prune (je n’ai jamais connu ces réalités, mais je me vois très bien m’y implanter…), sans « avoir la nostalgie des soirées de gala, riviera » narguées, avec délice, par Alain Souchon dans « Y’a d’la rumba dans l’air »…

Le livre court une période qui va de la campagne d’Italie du mitan du XIXème siècle jusqu’au début de la première guerre mondiale.

Le sous-lieutenant von Trotta sauve la vie de l’empereur d’Autriche, lors de la bataille de Solferino, où les troupes austro-hongroises affrontent celles de Napoléon III et de ses alliés sardes.

Il a eu la vivacité d’esprit de plonger sur l’empereur, pour lui éviter une salve, et il fut blessé pour cet acte de bravoure.

La famille Trotta se voit anoblie et devient von Trotta et peut bénéficier de terres alors qu’elle était de paysannerie Slovène, en remerciement de ce haut service rendu.

Mais von Trotta grand-père, en le roman, qui reste attaché à la modestie, à la simplicité de ses racines, et surtout à un sens élevé de l’honneur – caractérisé chez les Habsbourg comme une qualité sublimée, qui fait que l’on peut tout perdre et tout accepter, à condition que le niveau de déférence aux préceptes de la couronne ne soit jamais éteint – ne peut accepter que des livres illustrés d’histoire présentent son acte de façon déformée, soit en lui donnant une fougue intentionnelle romantique qu’il n’a jamais intégrée, soit en plaçant l’empereur comme maître de la situation, avec un sous-lieutenant qui ne pouvait prendre le pas sur le talent stratégique de celui qui reste encore en contact avec le Divin, par absolutisme de la monarchie Viennoise…

On retrouve la manière de Paul Morand, qui est de moins en moins lu de nos jours, et qui souffrirait même le sulfureux, dans nos réalités actuelles, où l’on aime juger homme et artiste, pèle-mêle, sans différencier l’œuvre avec sa portée et la personne autrice, dans les narrations de Joseph Roth.

On assiste à de longues digressions dans le roman, qui tentent, avec succès, de rappeler les emphases, les obligations, les organisations de la Vienne Habsbourg, où même avec des caisses vides, on ne fera jamais les impasses sur les bals, les repas de gala, les dorures, les splendeurs, car sans ces références là, sans le luxe, sans la coloration des rites enfouis et magnifiés, la vie ne serait plus et l’Empire disparaîtrait.

Et l’Empire ne peut imaginer qu’un roturier au combat puisse avoir eu l’initiative de sauver son souverain, car le souverain est élu divin, et par cette consécration ne peut être qu’inaliénable, inaltérable.

Et si l’on récrit l’histoire, ce n’est pas lui faire offense, c’est simplement que ce qui doit être, doit se perpétuer, et qu’il ne peut en être autrement.

Von Trotta, fils, deviendra préfet, et il élève son fils dans le respect de principes bien actés : la politesse, la déférence, le pli traditionnel aux ordres qui a permis aux von Trotta d’être en bonne place dans les élévations des privilèges, et en une sorte de soumission doucement acceptée.

Tous les dimanches on déjeune, après avoir écouté la marche martiale de Radetzky, orchestrée par, non pas une fanfare – qui serait presqu’une injure populaire – mais par un orchestre rythmé par le maître de chapelle, qui donne à la musique aux tonalités militaires la fierté des appartenances et une assurance de goût, de tonicité élégante, de délicatesse romantique.

Et on déjeune toujours la même chose, en rites investis, récurrents, qu’il ne faut surtout pas déranger.

Von Trotta, petit-fils, sera militaire et ira dans la cavalerie ; il ne peut en être autrement, le destin est scellé, et le fils répond toujours aux questions de son père, par un « oui Papa » sans trouble, sans équivoque, sans protestation, sans volonté de prendre la parole ou de conquérir une démarche émancipée.

Quand Von Trotta petit-fils aura une amante, dans la ville, qui mourra subitement, ce dernier rendra hommage à son mari, sans s’épancher, par devoir de pieux, et le mari remettra à von Trotta petit-fils les lettres que sa femme et lui-même avaient échangées, sans commentaire, sans tension, car la logique veut que l’on ne s’émeuve pas et que le flux des us et coutumes se perpétue…

Von Trotta petit-fils est un piètre cavalier et s’ennuie à l’armée ; il n’a qu’un ami, un médecin militaire, qui lui-même aime une femme qui le trompe et ne le supporte plus.

Les deux amis passent leur temps, en dehors de la caserne, dans les estaminets de la ville de garnison ; et quand le médecin trompé répondra en duel à une offense d’un militaire qui clame son infortune sur tous les toits, von Trotta petit-fils se dit qu’il devrait prendre la place de son ami, tout en sachant qu’il n’en fera rien, car pourquoi se placer en courage quand l’on peut vivre avec les tranquillités détachées d’une vie organisée sans illusion et sans perspectives…

Il décide néanmoins, ce qui fut sa seule affirmation de destinée, en sollicitant l’accord de son père qui ne lui répondit point précisément mais qui ne la blâma point, de quitter la cavalerie et de rejoindre une ville de garnison aux confins de l’Empire, un peu sur les traces natales de Joseph Roth…

Il n’y fait rien de particulier, mais il y rencontre un aristocrate amoureux des fêtes et des tables emplies, qui sait que l’Empire se désagrège, qui ne s’en émeut pas, mais qui ne fera rien, ni pour modifier le cours des choses, ni pour limiter ses excès et trains de vie, et surtout il croise lors de l’ouverture d’un casino, un autre militaire, qui l’initie à la boisson dissolue et qu’il couvre financièrement de ses dettes de jeu, jusqu’à ne plus pouvoir être en maîtrise de ses possibilités personnelles…

Il aura le bonheur d’amours passagères avec une aristocrate qui le prend sous son aile et sous d’autres auspices aussi…

Elle l’amène à Vienne et il abuse des permissions.

Et il ne comprend pas pourquoi elle rejoint son Mari qu’elle n’aime pourtant pas, et il ne cerne pas pourquoi les maîtres de l’Empire lui répètent qu’une femme est à son Mari et qu’il n’est pas envisageable qu’elle puisse le quitter…, et que les frivolités ne constituent que l’acceptation immergée de réalités de vie, l’émergement restant structuré pour la droiture et les rites familiaux.

Von Trotta père le délivrera de dettes impossibles et tentera, sans lui parler, sans lui marquer d’affection, de tendresse, sans morale, sans contestation, de « le recadrer un brin » comme on dit de nos jours, mais le déclin est inéluctable, et le roman se termine sur le début de la première guerre mondiale, où les soldats des Habsbourg ne savent pas pourquoi ils se battent, ne savent pas pourquoi ils se retrouvent en régiments, et ne savent pas vraiment comment combattre, puisqu’ils étaient depuis des lustres des militaires non combattants, apparaissant seulement en tenue de circonstances et en cavalcades de festivités…

On ne peut comprendre la folie douce des Habsbourg où l’esprit d’élégance, de retenue policée, d’affirmation des glorifications, de magnification des fêtes et luxes, sans lire ce livre admirable, qui ne juge pas les hommes et les femmes, les coutumes et les rites, et se contente de les décrire, de les décrypter, de placer des protagonistes qui n’ont jamais la maîtrise de leurs destins, qui feront ce qu’on leur demande de faire, qui vivront sans soumission systématisée, mais sans aucun ressort innovant ou personnalisé, ce qui adviendra…

« Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient, jusqu’aux confins de l’empire des tsars », il ne faut pas l’oublier, même si les malédictions de la famille von Trotta portent en germe le requiem de la monarchie austro-hongroise et sa chute inéluctable, impossible à maîtriser, quasiment acceptée…

Un grand roman fort et remarquablement maîtrisé littérairement.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Joseph Roth

La marche de Radetzky

Traduit de l’allemand (exceptionnelle traduction) par Blanche Gidon et revu par Alain Huriot, et présenté par Stéphane Pesnel.

 Collection de poche Grands Romans Points Seuil

Photo de Joseph Roth, copyright wikipedia.