Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ces moments de réalités rudes vécues, prenez d’abord soin de vous, et je vous adresse mes confraternités solidaires.

Je sais bien que les spectacles théâtraux ne se placeront plus en actualité première avant un temps indéterminé…

J’ai eu le privilège, par un cadeau de mon fils aîné, pour mon récent anniversaire, de me rendre jeudi passé – pour ce qui a constitué une des toutes dernières représentations avant la fermeture obligée des établissements culturels – au théâtre des Célestins, théâtre de Lyon, pour vivre intensément la pièce « Bug », mise en scène par Emmanuel Daumas, avec la flamboyante et fascinante Audrey Fleurot.

Il n’est pas aisé de tenter de résumer la pièce et peut-être que de s’y livrer serait à la fois réducteur et un brin inconséquent, mais je vais essayer, quand même, de mettre en relief certains éléments…

Disons qu’Agnès danse lascivement pour les hommes dans un bar de nuit ; son ex-mari Jerry vient de sortir de prison, elle en est ébranlée et effrayée. Elle se confie à Ronnie, son amie condisciple du bar, qui la sait aussi seule, sans protection, en proie aux doutes majeurs.

Elle lui présente Peter, qui se veut naturellement positif, doux, appréciable, qui ne repère pas Agnès comme une conquête possible ou une seule beauté incandescente potentielle promise pour une nuitée amoureuse, mais comme une partenaire de discussion.

Peter se positionne en protecteur d’Agnès, il est prévenant, à l’écoute, il est pétri de délicatesse, il la protège quand Jerry débarque et qu’il se considère comme maître des lieux, attendu, et qu’il n’hésite pas, avec violence, à menacer Agnès, à lui reprocher son manque d’égards quand il fut détenu…

Agnès et Peter font l’amour et Peter se lie, finit par évoquer son passé de militaire lors de la Guerre du Golfe, d’où il est sorti dévasté, traumatisé, en proie à des tensions intérieures permanentes et douloureuses ; Agnès l’écoute, le calme, lui donne de l’attention.

Entre deux êtres broyés par des circonstances de vie, avec la disparition d’un enfant de dix ans dans des réalités troubles pour Agnès, et la complexité de réapprentissage de la vie civile pour Peter en sa qualité de vétéran de guerre, l’union d’une volonté commune de redémarrage de vie et de reconquête semblerait apparaître et se dessiner.

Mais l’on sent que Peter est en proie à des démons intérieurs, pour lesquels il ne peut lutter malgré ses introspections ; il repère des insectes, comme des sortes de punaises de lit qui démangent, rongent, lui créent des plaies à sang, mais qu’il semble le seul à voir, à discerner, même si ces blessures se voient bien réelles pourtant ; Agnès réfute, argumente que la paranoïa encercle Peter, qu’il lui faut se confier, prendre le pas sur les tensions enfouies…

Mais dès que l’inquiétant Docteur Sweet retrouve Peter, sous des abords avenants et posés cependant, les tensions se chevauchent et les montées en crainte, en détresse, s’élèvent sans pouvoir s’amenuiser, et tout est possible, de la théorie des complots à l’infamie potentielle de celles et ceux qui paraissaient amies et amis, jusqu’à la nécessité de combattre pour tenter de redevenir soi-même, de ne pas hésiter à être violent pour la perspective de sa propre survie, de réfuter, même par le déni, que la prolifération des insectes ne puisse être qu’un leurre, une chimère, une émanation psychologique irrationnelle…

La pièce écrite par Tracy Letts, traduite en français par un texte de Clément Ribes, s’organise comme un kaléidoscope inspiré : elle passe de la danse érotisée des bars nocturnes pour hommes aux discussions de copines de travail, entre Agnès et Ronnie, à la fois lucides sur leurs conditions professionnelles et leurs limites et s’exprimant avec une oralité mêlant le parler « cagoles » et la proximité de femmes au vécu complexe qui ne vivent plus qu’au jour le jour et tentent de chercher des liens affectifs sereins ou des moments d’amour positif.

Puis la pièce s’intègre avec des flashs de vie de couple qui peuvent s’installer entre Agnès et Peter, en évitant les fréquences et menaces de Jerry, et elle se transforme et s’achève en intensité noire et lugubre, en fin de débat à tonalité hallucinatoire, quand Peter s’infiltre sans échappatoire aux délires les plus vifs et aux issues sans concession, en violence affirmée, rejoint par une Agnès qui ne sait plus comment sortir des impasses, qui ne voit que la fuite en avant avec Peter comme axe de vie ou de fin…

La mise en scène d’Emmanuel Daumas se concentre en une pièce d’appartement, sacralisée par le grand lit d’Agnès, avec en contrepoint une petite cuisine camouflée par un rideau et un accès à l’extérieur par une porte. Ce lieu de vie intimiste et plutôt positif deviendra lieu de drame et de tensions exacerbées.

Le metteur en scène donne corps à ses protagonistes pour qu’ils jouent pleinement leurs caractéristiques : suffisance et violence pour Jerry, malgré des fêlures évidentes accumulées ; douleurs de vie et volonté de dépassement pour s’en sortir de Ronnie ; intensité, déceptions rassemblées et recherche d’espérance pour Agnès ; détresse lourde et besoin de communiquer malgré la certitude de ne pas y arriver pour Peter ; et décalages, manipulations et esprit à la fois calculateur et bienveillant-inquiétant pour le Docteur Sweet.

Si toute l’équipe fonctionne avec force et maîtrise, ce n’est pas faire injure aux composantes de la troupe pour dire que la pièce est centrée sur la relation entre Peter et Agnès, et qu’elle magnifie les exceptionnalités d’Audrey Fleurot.

Servi par Thibaut Evrard, remarquable dans sa prise de crescendo schizophrénique et dans ses errements auxquels il ne peut faire face, qui lui vaudront des blessures volontaires, qu’il s’inflige, incessantes, Audrey Fleurot impressionne et se livre à une performance théâtrale de haute volée :

  • elle vit plus qu’intensément la déchirure puis la folie qui sombre de son personnage, elle y donne toute son énergie, sa passion, son âme ; son jeu s’installe comme un feu dévorant, sans jamais dépasser le paroxysme qui pourrait donner tentation à l’excès de trop…
  • elle exerce une telle fougue pour toute l’étendue de la pièce qu’elle ne peut terminer qu’épuisée, marquée même par le sang de la violence en son physique de salut du public, mais surtout elle déclame ainsi que toute personne peut se transformer et perdre le sens des réels et des limites quand elle souffre d’absence d’écoute, d’élévation et quand les espoirs n’existent plus ; et peut-on imaginer une reconquête d’espérance après la disparition indicible d’un enfant…
  • elle magnifie son personnage avec la profondeur de sa chevelure rousse qui fait partie d’elle, non comme un instrument théâtral, mais comme une marque de fabrique pour donner force à la vie, à la conquête, à la libération, et par son combat volontaire pour tenter de sortir des déchirures et des drames, surtout quand l’appartement semble cerné par des invasions d’insectes et des menaces de destruction…
  • elle m’a ému, m’a bouleversé et je considère qu’elle peut parfaitement être affectée de ce qui avait été dit sur Gérard Philipe, en son temps : « Gérard Philipe ne joue pas, il vit ». Audrey Fleurot ne joue pas, elle vit, et elle vit intensément.

Je m’incline pour son talent et sa grâce.

Quand nos complexités s’arrêteront, il vous faudra courir voir cette pièce, parabole non volontaire de nos vécus du moment, entre paranoïa généralisée, excès des sens et nécessité de reconstruction pour une nouvelle donne positive et affective.

Amitiés vives.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Bug

Une pièce de Tracy Letts

Texte français de Clément Ribes

Mise en scène d’Emmanuel Daumas

Avec Audrey Fleurot, Thibaut Evrard, Anne Suarez, Igor Skreblin, Emmanuel Daumas.

Théâtre des Célestins, Théâtre de Lyon, le 12 mars dernier et en retour à venir sur Lyon, Paris et Tarbes, notamment.