Quelle belle idée que Le Livre de Poche a eue pour publier six nouvelles du Grand Écrivain, Erich Maria Remarque, plutôt oubliées, malheureusement, et parues après l’exil de l’auteur aux Etats-Unis !

Je suis passionné depuis longtemps par les auteurs de l’entre deux guerres, et j’ai quasiment tout lu ou relu les concernant.

J’ai lu Henri Barbusse avec Le Feu, certainement le livre le plus remarquable sur les conditions de vie et réalités vécues des Poilus et qui constituera un manifeste pacifiste ; j’ai lu Roland Dorgelès avec Les Croix de Bois, qui magnifient des engagements solidaires et qui évoque sans pathos les douleurs indicibles de ceux qui savent qu’ils sont et resteront sacrifiés, et j’ai lu aussi l’œuvre intégrale d’Erich Maria Remarque, que l’on connaît surtout pour A l’ouest rien de nouveau, qui parle avec force émotive des réalités quotidiennes de la Grande Guerre et de l’assurance intégrée de désespérance pour tous ses combattants.

Erich Maria Remarque a tout compris et vite.

Il a senti rapidement qu’après l’acceptation par les Vainqueurs de 1918 – malgré des efforts méritoires de Woodrow Wilson pour éviter ce qui sera appelé Diktat – d’un Traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne et ses deux millions de morts pour la Grande Guerre, les bruits de botte sonneraient la charge du totalitarisme et la volonté de revanche militarisée.

Il a démontré par un livre admirable, L’Obélisque Noir, que l’hyper inflation que connaissait l’Allemagne des années 1920, rendait impossible aux populations de se procurer nourriture ou de pouvoir vivre ; cette hyper inflation avait tellement marqué les esprits et les consciences qu’elle a donné libre cours à laisser conduire le pays aux édiles les plus vils, qui considéraient qu’il fallait détruire tous les nobles idéaux pour assurer la suprématie raciale germanique et la laver des affronts cumulés depuis 1918 et des disettes endurées.

Erich Maria Remarque a vécu une idylle avec Marlene Dietrich, qui, comme lui, s’est exilée, et a renié sa patrie qu’elle ne pouvait reconnaître avec l’avènement Nazi.

Et Erich Maria Remarque a partagé toute sa majeure vie avec Paulette Goddard, qui avait vécu avec Charlie Chaplin, immortalisée qu’elle est avec son rôle magistral dans Les Temps Modernes.

Erich et Paulette reposent ensemble, au joli cimetière de Porto Ronco, petite ville perchée au dessus du Lac Majeur, près de Locarno, en Suisse Italienne, et je les ai salués, en 2012, en pèlerinage, car ce couple fut admirable de réflexions et pensées pour la concorde et la tolérance et méritait bien ces rhododendrons qu’ils affectionnaient.

Le recueil publié à la manière d’un inédit se repère passionnant, car il rappelle les thématiques d’Erich Maria Remarque : condamnation des décisions iniques qui sacrifient des générations, absurdité assénée de la guerre ce qui lui vaudra des autodafés récurrents, déploiement de personnages combatifs et lucides qui représentent les humanités que l’on doit pas oublier et qui se sont agrégées par les philosophies progressistes, et présence de l’humour pour que la flamme du refus du fatalisme ou de l’abandon soit maintenue vivace.

Je ne vais pas résumer les six nouvelles, mais je me permets, de façon impressionniste, de vous en livrer quelques reliefs saisissants, pour vous inviter à suivre mes humbles traces et pour vous inciter à les lire par vous-même :

  • La première nouvelle, L’ennemi, parle des tentatives de fraternisation, qui ont vraiment eu lieu dans les tranchées de face à face, où les soldats réclamaient, par eux-mêmes, des temps vivants (et non des temps morts, car la mort était la réalité récurrente et permanente des combats), pour échanger quelques cadeaux, et ainsi préciser que la guerre entre frères de nations n’avait pas de sens. Mais bien évidemment les commandements ne pouvaient tolérer ce type de bienveillance assimilé à de la trahison et au refus de devoir, et ne pouvaient que le sanctionner.
  • La femme de Josef est pour moi la nouvelle la plus aboutie et la plus émotionnelle, car elle parle d’une femme qui retrouve son Mari traumatisé par ce qu’il a enduré au combat, et qui reste pétrifié, sans réaction, comme hypnotisé et lobotomisé ; par sa patience, son amour et son acuité, sa femme, qui dépasse les simplismes des diagnostics, lui permet de refaire surface, en devenant la psychologue qui découvre la nécessité de l’exutoire.
  • Le retour à Douaumont plaide pour un mépris absolu de celles et ceux qui voulaient s’enrichir pour développer le tourisme de la glorification des héros Poilus, alors que le respect du silence et l’inclinaison devant des morts enfouis, et non encore découverts sur Verdun, devaient prendre le pas. A Verdun, on doit parler de Martyrs et pas de Héros.
  • L’étrange destinée de Johann Bartok parle des Poilus considérés comme disparus et qui, oubliés par les affres de la Grande Guerre et ses turbulences, y compris dans les Dardanelles, a fait que certains appelés étaient envoyés en mission, sans pouvoir communiquer avec leurs familles ; quand ces derniers reviennent chez eux, alors que tout le monde les pensait morts, la guerre terminée, ils peuvent constater qu’ils furent oubliés et que leurs familles se sont recomposées sans eux…
  • L’histoire d’amour d’Annette constitue un point d’orgue chez cet auteur qui sait si bien styliser les sentiments : Annette serait la promise d’un homme, pour lequel elle ne ressent aucune passion, alors que ce dernier n’imagine pas vivre sans elle ; quand le jeune homme tombera, en – ce que certains ose encore appeler – le champ d’honneur, Annette ne pourra plus vivre sans son image et sans une forme de sacralisation idéalisée de ce qu’il fût…
  • Silence reprend de manière plus terrifiante les enjeux sans scrupule évoqués par Le retour à Douaumont, où, la guerre finie, on décidera de créer un marché où la gloriole de la victoire, le sacrifice des héros et la pseudo-compassion commercialisée pour les anciens combattants deviendront une vraie économie prospère… Erich Maria Remarque est dégoûté et préfère le mépris du silence qu’un mépris communiqué, qui ne toutes façons ne serait pas compris…

Ce recueil synthétise toute la force de l’auteur : rester convaincu que toute guerre est détestable, qu’elle repose sur la déshumanisation et la fatuité de ceux qui la lancent ou l’organisent, et il plaide pour une relation citoyenne positive, fraternelle, démilitarisée, sans référence à la Nation qui fait toujours germer des risques de nationalisme.

Erich Maria Remarque reprendrait avec conviction la magnifique chanson de Georges Brassens « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Car nous sommes toutes et tous des citoyens du Monde, avec la volonté de vivre le plus décemment possible, en écoutant et en s’élevant avec les autres, sans les amoindrir et sans proférer violence.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’ennemi

Erich Maria Remarque

Le Livre de Poche

Photo d’Erich Maria Remarque, mesbelleslectures.com en copyright

La ballade des gens qui sont nés quelque part de Georges Brassens : magistral et toujours actuel