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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

mars 2020

La marche de Radetzky de Joseph Roth

 

Mon Ami, auteur-écrivain, réalisateur de documentaire, Timothée Demeillers, m’avait précisé, lors de notre première rencontre, qui m’avait permis de l’interviewer pour un blog collectif, hébergé par L’Express, Les 8 plumes, en automne 2014, auquel j’appartenais, que ses inspirations et ses références littéraires prenaient pour partie racine dans l’œuvre de Joseph Roth.

Je ne connaissais de cet écrivain, né en Galicie, aux confins de l’Empire Austro-Hongrois, aujourd’hui en Ukraine, que les autodafés que les Nazis avaient sinistrement orchestrés, en lui reprochant sa volonté de se déclamer « citoyen du Monde », lui qui avait vécu la première guerre mondiale dans les unités non combattantes et de presse, mais qui avait clairement vu la désagrégation de l’Europe dans les tranchées, qui plaidait avec force pour une analyse originale du patriotisme intégrée dans un concert pacifié des relations entre Nations.

J’ai lu avec une vraie passion l’un de ses livres-phare qui pourrait être repéré en y plongeant comme un roman historicisé un brin précieux, mais qui s’avère manier une langue châtiée, aux détours aristocratiques certes, mais qui se structure avec une force narrative marquée, avec des personnages qui iront au bout de leurs limites et engagements, qui préféreront en permanence conserver leurs rites et pessimismes plutôt que de conquérir d’autres voies qui mettraient à mal les conservatismes qui ont fondé leurs vies.

Le livre se lit avec le plaisir des boudoirs de lecture d’antan, où l’on allait dans le jardin d’hiver se cultiver dans les grands textes en portant à ses lèvres un thé noir ou un alcool de prune (je n’ai jamais connu ces réalités, mais je me vois très bien m’y implanter…), sans « avoir la nostalgie des soirées de gala, riviera » narguées, avec délice, par Alain Souchon dans « Y’a d’la rumba dans l’air »…

Le livre court une période qui va de la campagne d’Italie du mitan du XIXème siècle jusqu’au début de la première guerre mondiale.

Le sous-lieutenant von Trotta sauve la vie de l’empereur d’Autriche, lors de la bataille de Solferino, où les troupes austro-hongroises affrontent celles de Napoléon III et de ses alliés sardes.

Il a eu la vivacité d’esprit de plonger sur l’empereur, pour lui éviter une salve, et il fut blessé pour cet acte de bravoure.

La famille Trotta se voit anoblie et devient von Trotta et peut bénéficier de terres alors qu’elle était de paysannerie Slovène, en remerciement de ce haut service rendu.

Mais von Trotta grand-père, en le roman, qui reste attaché à la modestie, à la simplicité de ses racines, et surtout à un sens élevé de l’honneur – caractérisé chez les Habsbourg comme une qualité sublimée, qui fait que l’on peut tout perdre et tout accepter, à condition que le niveau de déférence aux préceptes de la couronne ne soit jamais éteint – ne peut accepter que des livres illustrés d’histoire présentent son acte de façon déformée, soit en lui donnant une fougue intentionnelle romantique qu’il n’a jamais intégrée, soit en plaçant l’empereur comme maître de la situation, avec un sous-lieutenant qui ne pouvait prendre le pas sur le talent stratégique de celui qui reste encore en contact avec le Divin, par absolutisme de la monarchie Viennoise…

On retrouve la manière de Paul Morand, qui est de moins en moins lu de nos jours, et qui souffrirait même le sulfureux, dans nos réalités actuelles, où l’on aime juger homme et artiste, pèle-mêle, sans différencier l’œuvre avec sa portée et la personne autrice, dans les narrations de Joseph Roth.

On assiste à de longues digressions dans le roman, qui tentent, avec succès, de rappeler les emphases, les obligations, les organisations de la Vienne Habsbourg, où même avec des caisses vides, on ne fera jamais les impasses sur les bals, les repas de gala, les dorures, les splendeurs, car sans ces références là, sans le luxe, sans la coloration des rites enfouis et magnifiés, la vie ne serait plus et l’Empire disparaîtrait.

Et l’Empire ne peut imaginer qu’un roturier au combat puisse avoir eu l’initiative de sauver son souverain, car le souverain est élu divin, et par cette consécration ne peut être qu’inaliénable, inaltérable.

Et si l’on récrit l’histoire, ce n’est pas lui faire offense, c’est simplement que ce qui doit être, doit se perpétuer, et qu’il ne peut en être autrement.

Von Trotta, fils, deviendra préfet, et il élève son fils dans le respect de principes bien actés : la politesse, la déférence, le pli traditionnel aux ordres qui a permis aux von Trotta d’être en bonne place dans les élévations des privilèges, et en une sorte de soumission doucement acceptée.

Tous les dimanches on déjeune, après avoir écouté la marche martiale de Radetzky, orchestrée par, non pas une fanfare – qui serait presqu’une injure populaire – mais par un orchestre rythmé par le maître de chapelle, qui donne à la musique aux tonalités militaires la fierté des appartenances et une assurance de goût, de tonicité élégante, de délicatesse romantique.

Et on déjeune toujours la même chose, en rites investis, récurrents, qu’il ne faut surtout pas déranger.

Von Trotta, petit-fils, sera militaire et ira dans la cavalerie ; il ne peut en être autrement, le destin est scellé, et le fils répond toujours aux questions de son père, par un « oui Papa » sans trouble, sans équivoque, sans protestation, sans volonté de prendre la parole ou de conquérir une démarche émancipée.

Quand Von Trotta petit-fils aura une amante, dans la ville, qui mourra subitement, ce dernier rendra hommage à son mari, sans s’épancher, par devoir de pieux, et le mari remettra à von Trotta petit-fils les lettres que sa femme et lui-même avaient échangées, sans commentaire, sans tension, car la logique veut que l’on ne s’émeuve pas et que le flux des us et coutumes se perpétue…

Von Trotta petit-fils est un piètre cavalier et s’ennuie à l’armée ; il n’a qu’un ami, un médecin militaire, qui lui-même aime une femme qui le trompe et ne le supporte plus.

Les deux amis passent leur temps, en dehors de la caserne, dans les estaminets de la ville de garnison ; et quand le médecin trompé répondra en duel à une offense d’un militaire qui clame son infortune sur tous les toits, von Trotta petit-fils se dit qu’il devrait prendre la place de son ami, tout en sachant qu’il n’en fera rien, car pourquoi se placer en courage quand l’on peut vivre avec les tranquillités détachées d’une vie organisée sans illusion et sans perspectives…

Il décide néanmoins, ce qui fut sa seule affirmation de destinée, en sollicitant l’accord de son père qui ne lui répondit point précisément mais qui ne la blâma point, de quitter la cavalerie et de rejoindre une ville de garnison aux confins de l’Empire, un peu sur les traces natales de Joseph Roth…

Il n’y fait rien de particulier, mais il y rencontre un aristocrate amoureux des fêtes et des tables emplies, qui sait que l’Empire se désagrège, qui ne s’en émeut pas, mais qui ne fera rien, ni pour modifier le cours des choses, ni pour limiter ses excès et trains de vie, et surtout il croise lors de l’ouverture d’un casino, un autre militaire, qui l’initie à la boisson dissolue et qu’il couvre financièrement de ses dettes de jeu, jusqu’à ne plus pouvoir être en maîtrise de ses possibilités personnelles…

Il aura le bonheur d’amours passagères avec une aristocrate qui le prend sous son aile et sous d’autres auspices aussi…

Elle l’amène à Vienne et il abuse des permissions.

Et il ne comprend pas pourquoi elle rejoint son Mari qu’elle n’aime pourtant pas, et il ne cerne pas pourquoi les maîtres de l’Empire lui répètent qu’une femme est à son Mari et qu’il n’est pas envisageable qu’elle puisse le quitter…, et que les frivolités ne constituent que l’acceptation immergée de réalités de vie, l’émergement restant structuré pour la droiture et les rites familiaux.

Von Trotta père le délivrera de dettes impossibles et tentera, sans lui parler, sans lui marquer d’affection, de tendresse, sans morale, sans contestation, de « le recadrer un brin » comme on dit de nos jours, mais le déclin est inéluctable, et le roman se termine sur le début de la première guerre mondiale, où les soldats des Habsbourg ne savent pas pourquoi ils se battent, ne savent pas pourquoi ils se retrouvent en régiments, et ne savent pas vraiment comment combattre, puisqu’ils étaient depuis des lustres des militaires non combattants, apparaissant seulement en tenue de circonstances et en cavalcades de festivités…

On ne peut comprendre la folie douce des Habsbourg où l’esprit d’élégance, de retenue policée, d’affirmation des glorifications, de magnification des fêtes et luxes, sans lire ce livre admirable, qui ne juge pas les hommes et les femmes, les coutumes et les rites, et se contente de les décrire, de les décrypter, de placer des protagonistes qui n’ont jamais la maîtrise de leurs destins, qui feront ce qu’on leur demande de faire, qui vivront sans soumission systématisée, mais sans aucun ressort innovant ou personnalisé, ce qui adviendra…

« Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient, jusqu’aux confins de l’empire des tsars », il ne faut pas l’oublier, même si les malédictions de la famille von Trotta portent en germe le requiem de la monarchie austro-hongroise et sa chute inéluctable, impossible à maîtriser, quasiment acceptée…

Un grand roman fort et remarquablement maîtrisé littérairement.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Joseph Roth

La marche de Radetzky

Traduit de l’allemand (exceptionnelle traduction) par Blanche Gidon et revu par Alain Huriot, et présenté par Stéphane Pesnel.

 Collection de poche Grands Romans Points Seuil

Photo de Joseph Roth, copyright wikipedia.

Joyeux anniversaire Elizabeth !

 

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce jour est un anniversaire.

Malgré les réalités rudes vécues, où je vous souhaite d’abord de vous préserver et de prendre soin de vous, je désire saluer une de mes actrices favorites, une de mes muses depuis mon début de jeunesse (je sais, cela fait loin…), que je sacralise, Elizabeth Bourgine, à laquelle je déclame aujourd’hui mes vœux de bel et joyeux anniversaire, en ce 20 mars.

Joyeux anniversaire Elizabeth !

Ma première rencontre avec Elizabeth – que je n’ai jamais eu le plaisir de « voir en vrai », mais que je vais quand même appeler par son prénom, qui s’écrit avec un « z », la vraie orthographe originelle, comme pour la Reine d’Angleterre, et en référence avec la puissance du prénom hébraïque « elisheba » qui signifie que « Dieu est mon serment » – est venue lors de mon visionnage au cinéma de « Vive la Sociale », en 1984, un film de Gérard Mordillat, cinéaste et écrivain que j’apprécie fortement, qui a su appréhender une œuvre atypique avec des personnages toujours portés par la volonté de vivre leurs passions, qui luttent face aux jugements de valeurs pour promouvoir leurs engagements et leurs créativités.

Elizabeth rayonnait dans ce film choral, avec un drame en latence, où elle dégageait une force et une empathie bienveillante, un sens délicat d’élégance permanente, qui invitait au partage, au débat, à la communion.

J’ai tout de suite considéré que le talent d’Elizabeth serait précieux et rare, et j’en faisais « serment à Dieu », même si l’agnostique que je suis n’en est pas à une contradiction près…

Elizabeth obtint de manière plus que méritée le prix Romy Schneider, accordé au meilleur espoir du cinéma français, en 1985.

Et puis elle tourna en vedette inspirée dans le merveilleux film de Pierre Granier-Deferre, « Cours privé », que je revois régulièrement (j’ai encore une cassette vidéo Secam) et qui sait toujours autant m’émouvoir.

Elizabeth y est étincelante, en associant sa capacité à résister aux méchancetés, aux calomnies éhontées, liées aux diffusions de photographies qui semblent clairement la représenter en une sexualité à multiples partenaires forcément jaugée et jugée par les « décideurs des morales », sa maîtrise à rester stoïque et pédagogue face à ses élèves pour lesquels elle recherche les meilleurs appuis et soutiens pour leurs apprentissages, et sa volonté d’assumer ses libertés et ses recherches sensorielles, donnant ainsi un message net au féminisme, en une période, en 1986, où l’on dénigrait facilement une femme repérée à la vertu contestable alors qu’un homme ne serait jamais jugé débauché…

En ce film elle est à la fois magnifique par sa prestance, par sa beauté rayonnante et flamboyante, mais surtout par sa grandeur d’âme qui élève, dynamise et porte des valeurs de demande de respect, de concorde et de tolérance, pour faire fi des pesanteurs, des représentants des bien-pensances, et pour que le corps soit toujours un élan des esprits et de conquête indépendante.

Je la reverrais avec le même cinéaste pour « Noyade interdite », toujours amplifiée par sa séduction douce, sa délicatesse absolue et son élégance indicible, positive, prenante, pétrie d’humeur et d’humour, très anglaise…

Elle tournera avec Claude Sautet qui savait reconnaître les fougues artistiques des actrices qui se plaçaient toujours entre « fugue et raison », et j’aime cette belle formule qui caractérise Elizabeth.

Puis Elisabeth s’est tournée vers le théâtre et la télévision, et à chaque fois je guette sa présence, ses apparitions, aucunement par nostalgie, car Elizabeth ne sera jamais une actrice de mes années derrière moi, car elle représente à la fois la flamme de ma jeunesse et la volonté de marquer mes actualités, toujours avec ténacité, sourire, positivité, douceur, écoute et élégance.

Car quoi de plus agréable que le charme de l’élégance, qui pour moi est quantifié, sérié, magnifié par Elizabeth.

Pêle-mêle je l’ai retrouvée dans « Maigret et le fantôme », dans le splendide « Barrage sur l’Orénoque » où je l’imaginais reprendre un rôle titre de Jules Verne avec son roman majeur et pourtant méconnu « la Superbe Orénoque », et pourquoi pas avec Elizabeth en possible aimée de Jean de Kermor, Nantais comme Verne, à la recherche de son père colonel…

Je l’ai ré-admirée dans le rôle d’Isabelle dans la série « Sauveur Giordano », où elle côtoie Pierre Arditi qui semble irrésistiblement en attirance par cette élégance toujours suave et détachée, espiègle, indépendante et toujours portée vers le support aux autres.

Et depuis 2012, elle incarne avec charme étincelant, élégance toujours renforcée avec des couleurs chatoyantes et des robes et foulards entrelacés avec tact, soin et vivacité tonique, le rôle de Catherine, la patronne d’un bar-restaurant dans « Meurtres au paradis », dans l’île de Saint-Marie.

Elle est la Maman de Sara Martins la première co-enquêtrice des premières saisons.

Elizabeth reste un personnage incontournable, qui apparaît à des moments clés, qui devient même Maire de l’île, qui réconforte, appuie, sensibilise, se structure comme la personne de confidences des cœurs en tension ou détresse. 

Et elle sait aussi déclamer des tendresses et même des petits messages judicieusement coquins, toujours avec douceur et élégance, toujours aussi avec inspiration.

Je n’ai pas eu le plaisir de la voir au théâtre, même si je sais qu’elle a jouée avec Francis Huster dans Le Cid, après ses études de théâtre sur Rennes, mais si Elizabeth remonte prochainement sur les planches, je serai son spectateur avide et assidu, pour toutes les représentations.

Elizabeth, ne voyez pas en cette modeste chronique, en ce tout aussi humble blog, autre chose que ma reconnaissance pour votre prestance toujours incarnée, qui, comme je le répète à foison depuis le début de cette ode, associe aussi mes remerciements pour votre élégance récurrente, car vous représentez la quintessence qui sait allier le raffinement, la délicatesse, la force de l’indépendance, l’écoute et la préférence à accepter l’analyse des complexités plutôt que les raccourcis ou des jugements péremptoires.

Chère Elizabeth, vous revoir avec la nouvelle saison de « Meurtres au paradis », depuis lundi passé, aide à passer nos réalités compliquées du moment, et malgré les tensions et ces situations exceptionnelles, je vous souhaite un très bel et joyeux anniversaire !

Et j’espère bien avoir le plaisir, un jour, de vous saluer, et de m’incliner pour ce que vous incarnez : l’élégance, par « serment de Dieu »…

 

Eric

Blog Débredinages

Bug de Tracy Letts, mise en scène par Emmanuel Daumas, avec Audrey Fleurot !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ces moments de réalités rudes vécues, prenez d’abord soin de vous, et je vous adresse mes confraternités solidaires.

Je sais bien que les spectacles théâtraux ne se placeront plus en actualité première avant un temps indéterminé…

J’ai eu le privilège, par un cadeau de mon fils aîné, pour mon récent anniversaire, de me rendre jeudi passé – pour ce qui a constitué une des toutes dernières représentations avant la fermeture obligée des établissements culturels – au théâtre des Célestins, théâtre de Lyon, pour vivre intensément la pièce « Bug », mise en scène par Emmanuel Daumas, avec la flamboyante et fascinante Audrey Fleurot.

Il n’est pas aisé de tenter de résumer la pièce et peut-être que de s’y livrer serait à la fois réducteur et un brin inconséquent, mais je vais essayer, quand même, de mettre en relief certains éléments…

Disons qu’Agnès danse lascivement pour les hommes dans un bar de nuit ; son ex-mari Jerry vient de sortir de prison, elle en est ébranlée et effrayée. Elle se confie à Ronnie, son amie condisciple du bar, qui la sait aussi seule, sans protection, en proie aux doutes majeurs.

Elle lui présente Peter, qui se veut naturellement positif, doux, appréciable, qui ne repère pas Agnès comme une conquête possible ou une seule beauté incandescente potentielle promise pour une nuitée amoureuse, mais comme une partenaire de discussion.

Peter se positionne en protecteur d’Agnès, il est prévenant, à l’écoute, il est pétri de délicatesse, il la protège quand Jerry débarque et qu’il se considère comme maître des lieux, attendu, et qu’il n’hésite pas, avec violence, à menacer Agnès, à lui reprocher son manque d’égards quand il fut détenu…

Agnès et Peter font l’amour et Peter se lie, finit par évoquer son passé de militaire lors de la Guerre du Golfe, d’où il est sorti dévasté, traumatisé, en proie à des tensions intérieures permanentes et douloureuses ; Agnès l’écoute, le calme, lui donne de l’attention.

Entre deux êtres broyés par des circonstances de vie, avec la disparition d’un enfant de dix ans dans des réalités troubles pour Agnès, et la complexité de réapprentissage de la vie civile pour Peter en sa qualité de vétéran de guerre, l’union d’une volonté commune de redémarrage de vie et de reconquête semblerait apparaître et se dessiner.

Mais l’on sent que Peter est en proie à des démons intérieurs, pour lesquels il ne peut lutter malgré ses introspections ; il repère des insectes, comme des sortes de punaises de lit qui démangent, rongent, lui créent des plaies à sang, mais qu’il semble le seul à voir, à discerner, même si ces blessures se voient bien réelles pourtant ; Agnès réfute, argumente que la paranoïa encercle Peter, qu’il lui faut se confier, prendre le pas sur les tensions enfouies…

Mais dès que l’inquiétant Docteur Sweet retrouve Peter, sous des abords avenants et posés cependant, les tensions se chevauchent et les montées en crainte, en détresse, s’élèvent sans pouvoir s’amenuiser, et tout est possible, de la théorie des complots à l’infamie potentielle de celles et ceux qui paraissaient amies et amis, jusqu’à la nécessité de combattre pour tenter de redevenir soi-même, de ne pas hésiter à être violent pour la perspective de sa propre survie, de réfuter, même par le déni, que la prolifération des insectes ne puisse être qu’un leurre, une chimère, une émanation psychologique irrationnelle…

La pièce écrite par Tracy Letts, traduite en français par un texte de Clément Ribes, s’organise comme un kaléidoscope inspiré : elle passe de la danse érotisée des bars nocturnes pour hommes aux discussions de copines de travail, entre Agnès et Ronnie, à la fois lucides sur leurs conditions professionnelles et leurs limites et s’exprimant avec une oralité mêlant le parler « cagoles » et la proximité de femmes au vécu complexe qui ne vivent plus qu’au jour le jour et tentent de chercher des liens affectifs sereins ou des moments d’amour positif.

Puis la pièce s’intègre avec des flashs de vie de couple qui peuvent s’installer entre Agnès et Peter, en évitant les fréquences et menaces de Jerry, et elle se transforme et s’achève en intensité noire et lugubre, en fin de débat à tonalité hallucinatoire, quand Peter s’infiltre sans échappatoire aux délires les plus vifs et aux issues sans concession, en violence affirmée, rejoint par une Agnès qui ne sait plus comment sortir des impasses, qui ne voit que la fuite en avant avec Peter comme axe de vie ou de fin…

La mise en scène d’Emmanuel Daumas se concentre en une pièce d’appartement, sacralisée par le grand lit d’Agnès, avec en contrepoint une petite cuisine camouflée par un rideau et un accès à l’extérieur par une porte. Ce lieu de vie intimiste et plutôt positif deviendra lieu de drame et de tensions exacerbées.

Le metteur en scène donne corps à ses protagonistes pour qu’ils jouent pleinement leurs caractéristiques : suffisance et violence pour Jerry, malgré des fêlures évidentes accumulées ; douleurs de vie et volonté de dépassement pour s’en sortir de Ronnie ; intensité, déceptions rassemblées et recherche d’espérance pour Agnès ; détresse lourde et besoin de communiquer malgré la certitude de ne pas y arriver pour Peter ; et décalages, manipulations et esprit à la fois calculateur et bienveillant-inquiétant pour le Docteur Sweet.

Si toute l’équipe fonctionne avec force et maîtrise, ce n’est pas faire injure aux composantes de la troupe pour dire que la pièce est centrée sur la relation entre Peter et Agnès, et qu’elle magnifie les exceptionnalités d’Audrey Fleurot.

Servi par Thibaut Evrard, remarquable dans sa prise de crescendo schizophrénique et dans ses errements auxquels il ne peut faire face, qui lui vaudront des blessures volontaires, qu’il s’inflige, incessantes, Audrey Fleurot impressionne et se livre à une performance théâtrale de haute volée :

  • elle vit plus qu’intensément la déchirure puis la folie qui sombre de son personnage, elle y donne toute son énergie, sa passion, son âme ; son jeu s’installe comme un feu dévorant, sans jamais dépasser le paroxysme qui pourrait donner tentation à l’excès de trop…
  • elle exerce une telle fougue pour toute l’étendue de la pièce qu’elle ne peut terminer qu’épuisée, marquée même par le sang de la violence en son physique de salut du public, mais surtout elle déclame ainsi que toute personne peut se transformer et perdre le sens des réels et des limites quand elle souffre d’absence d’écoute, d’élévation et quand les espoirs n’existent plus ; et peut-on imaginer une reconquête d’espérance après la disparition indicible d’un enfant…
  • elle magnifie son personnage avec la profondeur de sa chevelure rousse qui fait partie d’elle, non comme un instrument théâtral, mais comme une marque de fabrique pour donner force à la vie, à la conquête, à la libération, et par son combat volontaire pour tenter de sortir des déchirures et des drames, surtout quand l’appartement semble cerné par des invasions d’insectes et des menaces de destruction…
  • elle m’a ému, m’a bouleversé et je considère qu’elle peut parfaitement être affectée de ce qui avait été dit sur Gérard Philipe, en son temps : « Gérard Philipe ne joue pas, il vit ». Audrey Fleurot ne joue pas, elle vit, et elle vit intensément.

Je m’incline pour son talent et sa grâce.

Quand nos complexités s’arrêteront, il vous faudra courir voir cette pièce, parabole non volontaire de nos vécus du moment, entre paranoïa généralisée, excès des sens et nécessité de reconstruction pour une nouvelle donne positive et affective.

Amitiés vives.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Bug

Une pièce de Tracy Letts

Texte français de Clément Ribes

Mise en scène d’Emmanuel Daumas

Avec Audrey Fleurot, Thibaut Evrard, Anne Suarez, Igor Skreblin, Emmanuel Daumas.

Théâtre des Célestins, Théâtre de Lyon, le 12 mars dernier et en retour à venir sur Lyon, Paris et Tarbes, notamment.

 

 

 

 

L’ennemi d’Erich Maria Remarque

 

Quelle belle idée que Le Livre de Poche a eue pour publier six nouvelles du Grand Écrivain, Erich Maria Remarque, plutôt oubliées, malheureusement, et parues après l’exil de l’auteur aux Etats-Unis !

Je suis passionné depuis longtemps par les auteurs de l’entre deux guerres, et j’ai quasiment tout lu ou relu les concernant.

J’ai lu Henri Barbusse avec Le Feu, certainement le livre le plus remarquable sur les conditions de vie et réalités vécues des Poilus et qui constituera un manifeste pacifiste ; j’ai lu Roland Dorgelès avec Les Croix de Bois, qui magnifient des engagements solidaires et qui évoque sans pathos les douleurs indicibles de ceux qui savent qu’ils sont et resteront sacrifiés, et j’ai lu aussi l’œuvre intégrale d’Erich Maria Remarque, que l’on connaît surtout pour A l’ouest rien de nouveau, qui parle avec force émotive des réalités quotidiennes de la Grande Guerre et de l’assurance intégrée de désespérance pour tous ses combattants.

Erich Maria Remarque a tout compris et vite.

Il a senti rapidement qu’après l’acceptation par les Vainqueurs de 1918 – malgré des efforts méritoires de Woodrow Wilson pour éviter ce qui sera appelé Diktat – d’un Traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne et ses deux millions de morts pour la Grande Guerre, les bruits de botte sonneraient la charge du totalitarisme et la volonté de revanche militarisée.

Il a démontré par un livre admirable, L’Obélisque Noir, que l’hyper inflation que connaissait l’Allemagne des années 1920, rendait impossible aux populations de se procurer nourriture ou de pouvoir vivre ; cette hyper inflation avait tellement marqué les esprits et les consciences qu’elle a donné libre cours à laisser conduire le pays aux édiles les plus vils, qui considéraient qu’il fallait détruire tous les nobles idéaux pour assurer la suprématie raciale germanique et la laver des affronts cumulés depuis 1918 et des disettes endurées.

Erich Maria Remarque a vécu une idylle avec Marlene Dietrich, qui, comme lui, s’est exilée, et a renié sa patrie qu’elle ne pouvait reconnaître avec l’avènement Nazi.

Et Erich Maria Remarque a partagé toute sa majeure vie avec Paulette Goddard, qui avait vécu avec Charlie Chaplin, immortalisée qu’elle est avec son rôle magistral dans Les Temps Modernes.

Erich et Paulette reposent ensemble, au joli cimetière de Porto Ronco, petite ville perchée au dessus du Lac Majeur, près de Locarno, en Suisse Italienne, et je les ai salués, en 2012, en pèlerinage, car ce couple fut admirable de réflexions et pensées pour la concorde et la tolérance et méritait bien ces rhododendrons qu’ils affectionnaient.

Le recueil publié à la manière d’un inédit se repère passionnant, car il rappelle les thématiques d’Erich Maria Remarque : condamnation des décisions iniques qui sacrifient des générations, absurdité assénée de la guerre ce qui lui vaudra des autodafés récurrents, déploiement de personnages combatifs et lucides qui représentent les humanités que l’on doit pas oublier et qui se sont agrégées par les philosophies progressistes, et présence de l’humour pour que la flamme du refus du fatalisme ou de l’abandon soit maintenue vivace.

Je ne vais pas résumer les six nouvelles, mais je me permets, de façon impressionniste, de vous en livrer quelques reliefs saisissants, pour vous inviter à suivre mes humbles traces et pour vous inciter à les lire par vous-même :

  • La première nouvelle, L’ennemi, parle des tentatives de fraternisation, qui ont vraiment eu lieu dans les tranchées de face à face, où les soldats réclamaient, par eux-mêmes, des temps vivants (et non des temps morts, car la mort était la réalité récurrente et permanente des combats), pour échanger quelques cadeaux, et ainsi préciser que la guerre entre frères de nations n’avait pas de sens. Mais bien évidemment les commandements ne pouvaient tolérer ce type de bienveillance assimilé à de la trahison et au refus de devoir, et ne pouvaient que le sanctionner.
  • La femme de Josef est pour moi la nouvelle la plus aboutie et la plus émotionnelle, car elle parle d’une femme qui retrouve son Mari traumatisé par ce qu’il a enduré au combat, et qui reste pétrifié, sans réaction, comme hypnotisé et lobotomisé ; par sa patience, son amour et son acuité, sa femme, qui dépasse les simplismes des diagnostics, lui permet de refaire surface, en devenant la psychologue qui découvre la nécessité de l’exutoire.
  • Le retour à Douaumont plaide pour un mépris absolu de celles et ceux qui voulaient s’enrichir pour développer le tourisme de la glorification des héros Poilus, alors que le respect du silence et l’inclinaison devant des morts enfouis, et non encore découverts sur Verdun, devaient prendre le pas. A Verdun, on doit parler de Martyrs et pas de Héros.
  • L’étrange destinée de Johann Bartok parle des Poilus considérés comme disparus et qui, oubliés par les affres de la Grande Guerre et ses turbulences, y compris dans les Dardanelles, a fait que certains appelés étaient envoyés en mission, sans pouvoir communiquer avec leurs familles ; quand ces derniers reviennent chez eux, alors que tout le monde les pensait morts, la guerre terminée, ils peuvent constater qu’ils furent oubliés et que leurs familles se sont recomposées sans eux…
  • L’histoire d’amour d’Annette constitue un point d’orgue chez cet auteur qui sait si bien styliser les sentiments : Annette serait la promise d’un homme, pour lequel elle ne ressent aucune passion, alors que ce dernier n’imagine pas vivre sans elle ; quand le jeune homme tombera, en – ce que certains ose encore appeler – le champ d’honneur, Annette ne pourra plus vivre sans son image et sans une forme de sacralisation idéalisée de ce qu’il fût…
  • Silence reprend de manière plus terrifiante les enjeux sans scrupule évoqués par Le retour à Douaumont, où, la guerre finie, on décidera de créer un marché où la gloriole de la victoire, le sacrifice des héros et la pseudo-compassion commercialisée pour les anciens combattants deviendront une vraie économie prospère… Erich Maria Remarque est dégoûté et préfère le mépris du silence qu’un mépris communiqué, qui ne toutes façons ne serait pas compris…

Ce recueil synthétise toute la force de l’auteur : rester convaincu que toute guerre est détestable, qu’elle repose sur la déshumanisation et la fatuité de ceux qui la lancent ou l’organisent, et il plaide pour une relation citoyenne positive, fraternelle, démilitarisée, sans référence à la Nation qui fait toujours germer des risques de nationalisme.

Erich Maria Remarque reprendrait avec conviction la magnifique chanson de Georges Brassens « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Car nous sommes toutes et tous des citoyens du Monde, avec la volonté de vivre le plus décemment possible, en écoutant et en s’élevant avec les autres, sans les amoindrir et sans proférer violence.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’ennemi

Erich Maria Remarque

Le Livre de Poche

Photo d’Erich Maria Remarque, mesbelleslectures.com en copyright

La ballade des gens qui sont nés quelque part de Georges Brassens : magistral et toujours actuel

 

Ode à Annette !

 

Annette Lellouche, auteure, est Mon Amie, Ma Très Chère Amie !

Nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, en octobre 2012, au détour d’une chronique que j’avais publiée sur un ancien blog collectif dénommé « Les 8 Plumes », et évoquant la correspondance épistolaire entre François Mitterrand et Marguerite Duras, puisqu’ils furent membres du même groupe d’action de résistance et que François Mitterrand, chargé par le gouvernement provisoire du suivi de la situation des prisonniers, fut celui qui retrouva René Antelme, le compagnon de Marguerite, agonisant en camp de travail et de déportation.

Lors de cette chronique publiée, Annette posta, comme on dit aujourd’hui, un commentaire, et elle me précisa qu’elle avait écrit un livre sur le harcèlement et les tensions agressives vécues lors de jalousies inconséquentes, lié à une douloureuse expérience en atelier d’écriture.

Ce livre Retourne de là où tu viens me fut envoyé par Annette, et je l’ai lu plusieurs fois avec avidité, et j’y ai découvert une écriture percutante, inspirée, toujours optimiste, pétrie de convictions, de partages, de générosité, de concorde, de tolérance et d’élégance, malgré les injustices, inconséquences et pesanteurs.

Nous nous sommes vus à Saint-Raphaël où vit Annette – ville qui m’est familière avec mon pied-à-terre sur Fréjus où je séjourne plusieurs semaines par an – en un restaurant joliment dénommé « La Renaissance », et nous nous sommes tout de suite compris, nous avons entamé une relation amicale jamais démentie, qui s’est affirmée, raffermie même, et qui se perpétue, pour notre plus grand bonheur réciproque.

Tout récemment, en ce même lieu de restauration, « La Renaissance », en bord de mer de Saint-Raphaël, en appréciant une choucroute de la mer copieuse et raffinée, nous nous sommes retrouvés, alors que nous ne nous étions pas revus, en vrai, depuis quelques temps, trop longtemps, et nous avons prolongé notre partage commun.

Cette chronique, ode à Annette, forcément personnelle, m’est nécessaire pour saluer les talents inspirés de Mon Amie et pour lui déclamer pourquoi j’apprécie son travail, qui depuis plus de huit ans, constitue maintenant une belle œuvre, entièrement réalisée et investie en sa deuxième vie, depuis sa retraite.

J’apprécie Annette car ses personnages et protagonistes restent toujours debout et entiers ; et même s’ils sont parsemés de doutes, contraintes, difficultés, douleurs ou fêlures, ils avancent et cherchent à imprimer leurs marques, avec volonté et détermination.

Précisément Elsa que l’on découvre dans Un soir d’été en Sardaigne et que l’on retrouve dans A l’assaut du bonheur symbolise ces caractéristiques : une femme qui aime et ne peut imaginer un amour sans plénitude, mais qui aura sans cesse du mal à choisir entre sa vie de mère et ses habitudes assez installées qui l’insupportent souvent et le doux frisson du défendu qui pourrait pourtant lui apporter une nouvelle donne ou un équilibre plus proche de ses attentes et sensibilités.

J’apprécie Annette car elle se plonge avec délices et fougues dans de très nombreux genres, entre les romans et histoires pour enfants avec la saga des Gracieuse et Panache où l’amitié d’une mésange et d’un écureuil enchante et rappelle le plaisir du conte oral, entre un roman pour la jeunesse sur une histoire familiale complexe et pleine de force à la fois, dénommé Gustave, en référence à un arbre d’importance majeure qui se positionne comme l’acteur essentiel du déroulement du livre, entre un roman autobiographique La Miraculée, où l’auteure raconte, sans pathos, ses douleurs indicibles après un rude accident et sa volonté de reconquête sans cesse élevée et avancée, pour repartir avec de nouvelles perspectives et envies, et entre un roman noir ou policier comme La Clé de l’embrouille, où il est possible que toutes les choses les plus imprévisibles et obscures s’associent en un magasin libre-service internet ou une maison de standing pour couple pour lequel apparemment tout serait idéalisé et réussi…

J’apprécie Annette car elle est fidèle en amitié et elle sait transmettre les mots qui portent conseil et font du bien, quand nos vécus ne se placent pas sous les meilleurs auspices ; elle donnera ses avis et accompagnements, sans jamais aucun jugement, et elle ne sera jamais calculatrice ou en attente de retour, mais elle sait analyser, observer, trancher, écouter et prendre le pouls des essentiels pour que le chemin du renouveau et du rebondissement soit plus clair à arpenter.

J’apprécie Annette car elle a toujours une idée qui germe, une inspiration qui sommeille, développe sa route pour se structurer ou pas, aussi bien dans l’écriture que dans la peinture, car Annette peint aussi, avec une force émotive particulière pour ses peintures animalières ou florales, et elle parle autant que moi, ce qui fait que quand nous discutons ensemble, on ne se reprochera jamais d’être bavards, alors que l’on sait que cette critique nous revient en permanence…

J’apprécie Annette car elle associe élégance et force, tonicité et tendresse, capacité inventive et regard sur les choses qui folâtre pour rester dans un imaginaire intact, intuition et détachement, assurance et fragilité.

J’apprécie l’Auteure passionnée, Annette Lellouche, que je vous invite à lire et à découvrir.

Annette, ton amitié m’est précieuse,

je t’embrasse et te remercie.

 

Eric

Blog Débredinages

Photo avec Annette et Eric, en amitiés vives, au restaurant La Renaissance de Saint-Raphaël.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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