Récemment, Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai assisté, à l’Institut Lumière de Lyon, à la présentation d’un film documentaire porté par Hervé Mathoux, le journaliste sportif de Canal plus qui anime les soirées dominicales de championnat de France, depuis plus d’une décennie, dénommé joliment « Ce n’est pas grave d’aimer le foot… » et analysant, avec forte précision et détails, les réalités sociologiques, ethnologiques et sociales de ce jeu, que j’ai toujours apprécié, et qui – malgré ses tentations permanentes à la marchandisation sans limite – continue à me procurer sensations et plaisirs.

En me rendant à la librairie ambulante de l’Institut, mis en place dans le cadre du festival entre filmographies et sports, organisé sous cinq jours, entre la fin janvier et le début février, j’ai pu repérer un opus, paru il y a déjà quinze ans, et dont le titre ne pouvait que m’émouvoir…

Il se voulait un rappel narré et conté sur ce fameux match du 8 juillet 1982…

J’avais dix-huit ans, je n’étais pas beau comme un enfant (je n’ai pas pu résister à cette référence à Dalida)…, et je travaillais au Crédit Agricole de Saint-Yorre (oui la ville de la Source d’eau minérale, bien connue…) entre ma première année d’université validée et la deuxième à venir, et je me trouvais, en ma maison familiale, près de Vichy, lors de cette retransmission quasi homérique.

François Mitterrand vivait lui-même le match en un restaurant de Budapest, et il a été déclaré qu’il mordillait sa serviette fréquemment ce soir-là…

Ce match fut épique.

D’abord parce que la France était opposée à ce qui s’appelait alors la République Fédérale Allemande et qu’elle n’avait que rarement damné le pion aux solides et entreprenants joueurs de la Mannschaft.

Ensuite parce que la France jouait une demi-finale de coupe du Monde, ce qui ne lui était plus arrivé, depuis 1958 (je n’étais pas né, je le précise…) et qu’elle s’y trouvait, à la fois par un brin de chance et des talents reconnus.

A cette époque, on jouait d’abord une poule de quatre équipes, puis en terminant premier ou deuxième du groupe, on rejouait en une poule de trois équipes, avant de passer aux éliminations directes, seulement en demi-finale…

En ayant été battu, lors du match d’entrée dans le tournoi par l’Angleterre, en gagnant contre le Koweit, où le cheick manager avait voulu demander à son équipe de ne plus être sur le terrain lors d’un but validé, alors qu’un membre du public avait simulé le sifflet de l’arbitre, rendant l’action litigieuse et les acteurs empruntés, et en faisant match nul contre la Tchécoslovaquie en étant à deux doigts de se faire éliminés en fin de rencontre, les débuts furent poussifs et la qualification compliquée…

Puis notre équipe a poursuivi sa route, en ayant rencontré et battu, au deuxième tour, l’Autriche et l’Irlande du Nord, qui auraient pu être remplacées par la RFA justement et l’Espagne organisatrice, mais l’Espagne malgré un arbitrage plus que favorable n’avait pas d’équipe suffisamment vaillante, et la RFA avait clairement validé sa qualification au détriment de l’Algérie, en une rencontre, au premier tour, contre l’Autriche, scandaleuse et arrangée, puisque le score organisé permettait aux deux équipes d’aller plus loin dans la compétition… Oui, je sais, ce fut ridicule, mais à cette époque les derniers matchs de poule n’avaient pas lieu aux mêmes horaires…

Puis ce match de légende s’est organisé avec un scénario renversant : une équipe de France menée en première mi-temps, puis qui revient au score par un maître penalty de Platini et qui connaît une seconde mi-temps exceptionnelle et magistrale, où elle devait l’emporter, avant de mener de deux buts dans la prolongation, puis d’être reprise au score à égalité, avant des tirs au but où elle mène, avant de céder et de perdre avec des regrets immenses et éternels…

Ce match est surtout connu pour cet épisode quasi dantesque avec l’agression du gardien de la RFA Harald Schumacher, qui vient au contact plus que fougueux, en sa surface de réparation, contre Patrick Battiston, qui filait au but, et dont le tir touche le poteau alors qu’il vient d’être percuté par la gardien, et qui s’effondre, tombe dans le coma, la mâchoire fracassée, qui est placé en une civière inanimé, avec Platini qui lui donne la main, totalement inquiet et hagard, pendant que le gardien Allemand ne viendra jamais prendre de nouvelles de son adversaire qu’il a blessé sérieusement, sans que l’arbitre de la rencontre ne daigne sanctionner le gardien d’un carton, ni siffler un penalty indiscutable pour une telle faute.

Il ne s’agissait plus seulement de football mais de défense quasiment des patries, de nécessité de faire triompher la justice face à l’inconséquente violence, de montrer que les talents inspirés de joueurs Français véloces et habiles pouvaient répondre de la rudesse, de la tactique et de l’endurance des Teutons, et surtout de permettre qu’une nouvelle fois David finisse par battre Goliath, pour que l’intelligence du beau jeu porte le flambeau du football face à la seule puissance physique.

Le livre est à la fois un condensé de mémoires vécues, car nous nous rappelons tous où nous étions ce soir là, et d’émotions répétées des séquences cultes de ce match génial, et dont on parle avec des trémolos dans la voix, maintenant, près de quarante ans après, alors que nous avions la vraie détresse et gueule de bois (alors que je ne buvais aucune goutte d’alcool à cette époque) à la fin de la rencontre, et pour des journées lourdes plus tard, en ce mois de juillet.

Je vous livre quelques instantanés que le journaliste sportif Pierre-Louis Basse, devenu excellent auteur depuis plusieurs ouvrages, décortique et décante, pour notre rappel mémoriel, et même commémoriel, parfois :

  • L’infinie douleur que je vécus quand Horst Hrubesch marque le tir au but vainqueur et que l’on ne comprend pas comment, alors que la finale nous était promise de si près, nous pouvons être éliminés, ce qui nous oblige pèle-mêle à copieusement injurier les attitudes arrogantes d’un gardien de but dressé à mordre, à contester rudement des décisions arbitrales assez incompréhensibles et néfastes à la sécurité physique des joueurs, à rudoyer les joueurs bleus en incapacité de tenir un résultat, à préférer l’euphorie du tout devant plutôt que de s’en tenir à un catenacio à l’Italienne, en finale, malgré un début de Mondial souffreteux…
  • La montée en exergue de ce match qui donnait une impression de revisiter l’histoire avec des Germains qui veulent occuper le terrain et des Français désireux de se faire la malle et de se libérer de leurs filets… Oui, je sais, la comparaison paraît audacieuse et même déplacée, mais il y avait de cela, de la rivalité nationale, sans pour autant oublier que le jeu n’est pas et ne doit jamais être la guerre…
  • L’assurance que l’Allemagne, emmenée pourtant par un Paul Breitner plutôt acquis aux idées sociales, de concorde et généreuses, se transformait en un « kommando » de tricheurs, après le match arrangé et cette sinistre entente entre Frères Germains Autrichiens et Allemands du premier tour, et la volonté déclarée, avant match, de donner de la semelle pour faire mal et blesser des joueurs Français plus en verve de technicité mais plus fragiles et friables.
  • La détresse de Didier Six, attaquant de Stuttgart, rare Français de l’époque jouant à l’étranger, et qui voulait tirer le dernier penalty, avant que Platini lui rappelle sèchement que c’était lui qui officierait, et qui, penaud et agacé, s’avancera trop vite pour tirer le sien, la caméra l’oubliant, pour un ratage absolu et un pseudo-tir, sans conviction, qui lui vaudra de lâches et viles communications de « Collabo » quelques semaines plus tard, en France…
  • Le plaisir d’un milieu à quatre épatant et tonitruant avec un Bernard Genghini marquant deux coups francs de maître dans la compétition, un Jean Tigana, poumon de l’équipe, volontaire, décidé, impliqué, sérieux et émotif, un Michel Platini exceptionnel de maîtrise et d’inspiration et un Alain Giresse, flamboyant et se déplaçant, « comme un avion sans ailes » du Charlélie Couture de l’époque à la voix rauque, cassée, mais douce comme un poème sensoriel (copyright de la chanson, en fin de chronique).
  • L’impression aussi de vivre une ode non pas au sport, mais à la contemplation filmique, en ce mois de juillet 82 qui fut aussi celui du départ, trop tôt et trop vite, de Werner Fassbinder dont les réalisations m’avaient subjuguées, avec son refus des approximations, sa contestation des certitudes et sa socialisation narrative pour préférer toujours l’analyse de la complexité au jugement de valeur.
  • Le but magnifique, en reprise de volée, à la manière d’un avant-centre, de Marius Trésor, libero, qui ouvre les bras comme un enfant et court vers le paradis (revoyez le film des prolongations et la 92ème minute).
  • Le but tout aussi magnifique de Giresse, qui nous fait sortit du réel pour tendre vers la douce folie, où l’on aimerait rester, et où l’équipe de France restera perchée en oubliant les minutes qui restent à jouer (revoyez la 98ème minute)…
  • L’envie de se plonger en la pelouse du stade Sanchez Pizjuan de Séville, et de refaire les mêmes gestes que ceux de Platini à la fin du match, enlevant son maillot, le regard ailleurs et l’impression de vivre un désastre, de Bossis ratant son pénalty et les mains au sol, sachant que l’inéluctable injuste va arriver, et de Schumacher, avec son regard suffisant, conscient de sa faute mais montrant sa certitude de l’impunité…
  • Tenter de comprendre pourquoi l’arbitre Néerlandais, Monsieur Corver, se sentira obligé d’écrire à Patrick Battiston pour lui dire qu’il « aime la France » alors qu’il découvrait (donnons lui la perception de ne pas être coupable par conviction) la réalité de la faute du gardien et l’inconséquence de sa non décision en match ; on lui reprochera surtout son attitude décontractée avec les joueurs Allemands, ce que nous avons pris pour une réalité nette et fiable de partialité, et donc d’injustice, face à nos Bleus.

Le livre possède deux intérêts : l’un de nous faire remémorer un moment de grâce et de douleur mêlées, et l’autre de nous faire réfléchir sur la réalité du sport-jeu, où celui qui gagne n’est pas forcément le plus talentueux, où celui qui gagne ne l’emporte pas sur des critères forcément justes, et où la nécessité de trouver un vainqueur ne doit pas faire oublier les valeurs de partage et de combativité, dans le respect de l’adversité, sans querelle nationaliste de bas étage, qui peut faire rejaillir en tribunes les plus bas instincts de l’espèce humaine.

Comme Pierre-Louis Basse, je me place comme supporter impétueux et engagé, mais en considérant que si le sport fait vibrer et dynamiser des moments majeurs, l’on doit toujours se rappeler qu’il ne représente que du sport, ni plus, ni moins.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Séville 82 – Le match du siècle

Pierre-Louis Basse

Collection de poche La petite vermillon