Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne sais pas si vous vivez parfois ces mêmes réalités, mais il peut m’arriver qu’un livre, qui me soit proposé lors d’un salon ou d’une rencontre, rejoigne une étagère de ma bibliothèque, mis en valeur pour une prochaine rencontre, et que je ne le retrouve finalement que plusieurs temps après, ayant priorisé la pile près de mon lit qui m’attend en permanence, sans cesse renouvelée…

En mettant un peu de cohérence (je n’ose parler d’ordre, et le terme même d’ordre m’offusque, quand on parle livres et littérature…) en ma bibliothèque, récemment, j’ai retrouvé un livre qui m’avait été dédicacé (et donc suggéré, et je la remercie) par Estelle, des éditions Asphalte, lors du salon du livre de Paris de 2015.

Oui je sais cela date, cela fait cinq ans bientôt…

Je ne l’avais pas encore lu et j’avoue que j’ai eu quelque honte à imaginer avoir laissé vieillir ce roman qui m’attendait ; je pourrais m’en sortir, certes, en disant que comme le bon vin, la littérature peut s’affermir par un peu d’attente, mais cela serait une sorte de turpitude de ma part…

Le livre est tout simplement magnifique, il est écrit comme en plans de séquences filmées, en petits chapitres incisifs et précis, directs et percutants et il décrit des réalités de vie à la fois difficiles et terrifiantes mais qui renferment aussi des instantanés d’espoirs et de solidarités.

Tout le roman prend place en une décharge à ciel ouvert, d’une superficie très importante, en Italie.

Cette décharge semble être pour une petite partie contrôlée par les services d’ordures ménagères et de déchetterie, mais elle sert aussi, et par fréquences régulières, de lieux de stockage pour produits toxiques ou dangereux, car il est tellement plus facile de les laisser  s’enfouir en ce lieu que de respecter les obligations réglementaires…

Cette décharge constitue aussi le lieu de vie de Saddam le Turc, sorte de Sage claudiquant qui a construit, sur site, son habitation, avec des tapis, couvertures et cartons trouvés sur place et qui associe ingéniosité – car on peut y dormir, y manger, y trouver des tas de choses utiles ou qui pourront l’être plus tard – et organisation, car du sommet d’une sorte de butte constituée par l’accumulation d’humbles protections, il peut, comme en une ziggourat, observer ce qui se trame et se met en scène en ce lieu sordide, mais qui lui assure une demeure, un chez soi et éviter ainsi la rue et ses cortèges de violences…

Cette décharge recense aussi la présence du Vieux, sale de vomissures et d’excès d’alcool, préoccupé à dormir en récurrence sous ses couvertures, celle d’Argos, un colosse du Zimbabwe chargé de vendre sur les marchés les produits retrouvés et encore utilisables ou recomposés ou recyclés par ses soins, avec l’aide de Saddam, celle de Lira Funesta, jeune homme à la fois presque poète en ses expressions et naïvetés, facile à la discussion, à qui l’on reproche de trop en dire et celle de Iac, en fin d’adolescence, en crise avec sa mère et avec l’institution scolaire, débrouillard, volontaire et qui essaie de donner le change à Silvia qu’il apprécie observer, regarder, en espérant secrètement qu’elle puisse penser la même chose, sans pour autant s’en faire un défi systématisé, car ses journées doivent d’abord lui permettent de se nourrir…

L’auteure embrasse ses protagonistes et leur donne corps et chaleur, en insistant sur leurs limites et fêlures, mais aussi sur leurs ressorts permanents.

Saddam veut conserver son lieu de vie, et se contentera de ce qu’il peut avoir, car il sait que s’il ne peut y rester, il vivra encore plus difficilement, sans toit ou en un lieu indéfini, entre foyer de zonards et combat personnel pour exister. La sécurité se trouve bien mièvre en la décharge, mais le lieu de vie créé lui appartient et tel est l’essentiel.

Et que l’on ne compte pas sur lui pour déclarer à quiconque ce qu’il peut voir quand des camions clandestins déversent des déchets que l’on imagine illégaux et toxiques à souhait.

Argos fut adopté en provenance du Zimbabwe, mais il a quitté sa famille – qui semble pourtant vouloir connaître de ses nouvelles en venant sur le marché de revente des produits rebâtis ou reconsolidés – il a le sens commercial et se contente de vivre de ce talent, considérant comme Saddam que la vie pourrait être pire, du côté d’une rue menaçante…

Iac ne va plus à l’école, il sait que sa mère ne s’intéresse plus à lui, il aime son petit-frère mais ne supporte pas qu’il le rejoigne à la décharge, et il peut lui dire violemment qu’il s’en retourne ailleurs, car la présence du frangin le positionne en détresse absolue, à la fois comme celui qui ne peut plus vivre à la maison et qui n’y est plus le bienvenu et comme le grand-frère qui n’a pas encore la forte capacité autonome pour s’en sortir seul et qui n’a pu que trouver des expédients au milieu des immondices.

Mais il a toujours le pouvoir d’être le grand-frère de Tommi, qui le vénère, quand il lui effectue un tour de magie, toujours le même, mais qui sait le fasciner.

Iac aime bavarder avec Silvia, quand elle sort de l’école, quand il s’y rend ; il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit, il paraît gauche et emprunté, mais elle sait qu’il a le cœur doux pour elle et qu’il essaie de lui apparaître positif et bienveillant ; il va même lui faire visiter tous les recoins de la maison de Saddam, devenu le lieu central de vie de toute la troupe de la décharge.

Iac aime aussi caresser Nero, chien corniaud qui l’accompagne souvent et tout aussi débrouillard que lui.

Mais la Chose, comme on appelle pudiquement la décharge, peut aussi être le théâtre de situations graves et violentes ; et quand Nero sera kidnappé et torturé, que Iac sera pris à partie par des personnes dont on sait que leur venue vise à camoufler des déchets interdits, le pompier solidaire et salutaire, Lorenzo, tentera d’aider la communauté, tout en sachant qu’il ne pourra rien faire de majeur, car s’il en dit trop leur situation pourrait même empirer, et s’il n’en dit pas assez, la gangrène de la peur, de la crainte et du mal pourrait revenir…

Au milieu de cette chaîne de vie entre acceptation que des humains vivent au milieu de déchets et de gravats, comme existait l’accoutumance des années 50 et 60 pour une vie dans les bidonvilles pour un pan entier des citoyennes et citoyens, entre considération que l’enfouissement de déchets ménagers et de déchets totalement toxiques, en un seul et même lieu, peut bien être tolérée, tant que l’on ne voit pas ou que l’on ne découvre pas trop de choses pénibles, l’on trouve un médecin plasticien de chirurgie esthétique qui demande à sa femme de jouer les rabatteuses de clientèles lors de soirées, et pour lequel l’importance majeure ne réside qu’à montrer un corps parfait et sans tâche, entre suffisance et fatuité…

Le livre se termine sur une analyse d’articles sur la confiscation mafieuse de la gestion des décharges, en Italie, avec la complicité des édiles.

Un livre que l’on verrait bien en mise en scène filmée, poignant, fort, émouvant, très efficace dans sa force narrative et qui aide à réfléchir sur les priorités humaines, entre nécessaire solidarité première face à ceux qui souffrent mais qui n’attendent rien des autres et qui savent se débrouiller pour survivre, et superficialité de personnes qui ne vivent que pour se repaître d’un corps qui ne peut connaître aucune aspérité.

Entre corps à l’écart en abandon et en tension permanente de survie, en la décharge, et corps à l’écart pour décharger une impression de perfection…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Corps à l’écart

Elisabetta Bucciarelli

Traduit remarquablement de l’italien par Sarah Guilmault

Asphalte Editions