Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

février 2020

Frida Kahlo de Vianney Aubert

Frida Kahlo m’a toujours fasciné, par la constance de ses engagements, par son courage à toute épreuve, par ses talents magnifiés et inspirés artistiques et pour sa liberté absolue, dédiée au combat des femmes pour la reconnaissance affirmée de leurs droits à égalité avec les hommes, à l’indépendance financière, à l’autonomie de vie pour que cessent les préjugés et ragots inconséquents patriarcaux.

Rien dans sa vie ne se place en indifférence, en opportunisme ; tout est maîtrisé, organisé, pensé, assumé, pour la plénitude de son art pictural, mais aussi pour vivre, malgré les douleurs physiques souvent insupportables, avec des moments émotifs, chaleureux, de partage, pour construire un destin imbriqué avec des chemins déterminés et des décisions prises en connaissance de cause.

J’ai vu plusieurs expositions qui lui ont été consacrées, les dernières sur Hambourg, en 2006 et sur Lyon, en 2018, et les petits formats et autoportraits qu’elle affectionne se structurent toujours avec plusieurs degrés : avec un renvoi de son image en instantané du moment vécu, mais aussi et surtout avec une juxtaposition de messages souvent épurés peints dans les différents recoins du tableau qui constituent des indices ou des métaphores pour cerner ses déceptions, tensions et convictions.

Le livre qui lui est consacré dans la collection « femmes d’exception » retrace sa vie, concentré de blessures rudes et compliquées, de combats acharnés, de volontés percutantes pour que sa flamme inspirante soit toujours conquérante, inventive et en prise permanente avec les réalités sociales de son pays, le Mexique, pour lequel elle sera toujours à la fois fervente patriote, indépendantiste affirmée et soucieuse des transmissions des civilisations magistrales qui s’y sont succédées.

Il ne serait pas convenable, en cette modeste chronique, de tenter de résumer la vie d’une personne aussi exceptionnelle, que j’aurais tant aimé rencontrer, ne serait-ce qu’un court instant, mais je me permets, humblement, sous forme de petites séquences transmises, de vous parler de ce qui me touche et m’émeut à chaque fois que je lis un ouvrage la concernant ou quand je parcours les expositions qui lui sont consacrées.

Frida, je vais l’appeler par son prénom, a connu la polio dans l’enfance, et sa jambe droite restera atrophiée ; elle sera l’objet de sarcasmes de la part de ses camarades de classe pour sa claudication et elle fera toujours en sorte de placer sa « mauvaise jambe » de telle façon, sur les photographies, que son handicap n’apparaisse pas visible. Et elle vivra avec son handicap, en cherchant à l’oublier, « parce que l’on ne peut faire autrement », comme elle aime à le rappeler, sans fatalisme, car il vaut mieux s’assumer en ses limites que d’attendre un appui extérieur hypothétique.

Frida est reconnue par son père comme la plus intelligente de ses enfants et, avec une sollicitude plutôt rare pour l’époque pour que sa fille devienne indépendante et ne vive pas dans l’attente d’un mariage à venir, lui permet de suivre les cours de la prestigieuse Ecole Nationale Préparatoire de Mexico, où elle est quasiment la seule jeune femme, ce qui ne lui pose pas de problèmes, car elle aime se frotter et se comparer aux garçons et rivaliser avec eux, ce qu’elle fait avec talent évident, aussi bien en ses réflexions et productions, que dans ses propos incisifs et directs.

Elle fera la rencontre de Diego Rivera quand ce dernier travaillera sur une fresque sur l’histoire de son pays, en un des bâtiments universitaires, et elle l’observera sur ses échafaudages, non pas par admiration du maître, ce que ce dernier flatté imaginerait aisément, mais pour affermir son expérience et sa connaissance technique artistique et par goût du débat et du partage.

Elle vit un amour passionnel avec un jeune condisciple, tout en lui expliquant qu’elle ne serait jamais la femme d’un seul homme, puisque de toutes façons tous les hommes Mexicains ne représentent jamais la monogamie fidèle et que la réciprocité doit s’affecter pour l’égalité des droits, et ils partagent leur liberté libre Rimbaldienne jusqu’au drame du 17 septembre 1925 où elle est la victime d’un très grave accident de tramway, qui marquera son corps meurtri à vie, avec opérations répétées, besoin de port de corsets créateurs de contraintes et douleurs vives récurrentes, faisant d’elle une mutilée, condamnée à la souffrance, qu’elle ne peut qu’évacuer que par une force de pensée magnifiée.

Elle peint son premier autoportrait pendant sa longue convalescence, communiquant par la fenêtre de sa chambre à son double imaginaire, mais aussi inspirant d’élévations ; elle décide qu’elle s’exprimera par la peinture.

Elle rencontre de nouveau Diego Rivera et ils vivront une relation amoureuse, tumultueuse, difficile, souvent violente dans les sentiments exprimés, mais contrairement à ce qui est souvent relaté faussement, Diego Rivera ne repérera jamais Frida comme une assistante de génie, comme quelqu’un qui puiserait dans ses mannes artistiques pour déployer son œuvre, mais bien comme une artiste unique, avec sa ligne et son autorité.

Diego ne se considérera jamais comme un guide ou un maître à imiter, dans lequel on pourrait se plonger, mais bien comme un ami artiste qui laisse Frida créer ses propres sillons, qu’il détermine rapidement comme majeurs, différents, originaux, et porteurs de sens pour l’histoire de l’art moderne.

Oui Diego sera volage et injuste, souvent rude et sans scrupule, mais il aima Frida, et Frida aima Diego, même si elle disait plus souffrir de lui que des contraintes de son corps déchiré.

Lors des demandes Américaines pour les fresques muralistes que Rivera sait réaliser avec passion et talent de conteur d’histoire, Frida rencontre un médecin, Leo Eloesser, chirurgien, qui sera son médecin et son homme de confiance, durant toute sa vie, et auquel elle ne cachera rien, de ses déceptions, douleurs, attentes ou doutes.

Les journalistes des USA viennent souvent interviewer Rivera mais ils remarquent très vite que Frida n’est pas seulement la femme ou la compagne de Diego, et qu’elle n’est pas là (même si elle s’en occupe avec brio) pour gérer l’assistance et l’accompagnement des affaires du maître, mais qu’elle peint aussi, avec une sensibilité exacerbée et une fougue émotionnelle à nulle autre pareille.

Elle ne pourra avoir d’enfant, après plusieurs fausses couches consécutives à son bassin déformé des suites de son terrible accident ; elle se ne renferme pas sur cette nouvelle épreuve, prend cette réalité comme une donnée de vie, et fréquente les milieux artistiques Américains, avec une objectivité toujours dégagée, en réfutant les compromis ou invitations qui ne la laisseraient pas libre, sans jamais se permettre une once agressive, car on peut avoir des convictions et les exprimer posément et clairement, sans arrogance. Elle se crée aussi sa voie et elle affirme ainsi, en montrant ses œuvres, sa reconnaissance artistique.

Quand Diego aura une liaison avec sa sœur Cristina, avec laquelle l’unissait une relation fusionnelle, la déchirure deviendra récurrente et, même si elle vivait dans une maison atelier avec Diego, où chacun occupait une partie des locaux, en totale indépendance, rien ne sera plus comme avant, et elle prend ses distances et quitte la maison atelier.

En 1938, à 32 ans, elle expose ses toiles pour la première fois, au Mexique et aux Etats-Unis, elle affirme son indépendance financière, elle divorce de Diego, et vit sa vie avec des aventures sentimentales qui ne seront jamais des moments d’instants, mais bien des partages amoureux forts, qui resteront gravés et pour lesquels elle conservera des correspondances enjouées.

Elle assume aussi sa liberté en ayant des relations homosexuelles.

On retiendra une relation forte et épanouie avec le photographe Nickolas Muray, qui a saisi de manière unique les espaces, respirations, émotions de Frida, par ses clichés au travail ou dans sa vie, et une autre avec Chavela Vargas, son amie, dont l’intimité lui apportera une force positive et une envie de joie, par delà les douleurs indicibles du corps ravagé.

Elle aura une liaison avec Trotski qui est venu au Mexique trouver refuge, grâce à Diego et Frida, pour appuyer aussi sa démarche de nouvelle internationale, même si Frida reste plus communiste orthodoxe que Diego qui a pris ses distances nettes avec le stalinisme.

Mais il ne s’agit pas pour Frida de résumer son engagement sociétal sur des bases d’appareil ; elle considère la société injuste et croit que le communisme va changer la donne pour un meilleur partage et la force du parti communiste doit être tournée vers ce changement impérieux.

Elle préfère être engagée et utile, en son intérieur de parti, que de communiquer sur des querelles idéologiques mondiales qu’elles résument comme des ego d’hommes avec une virilité mal placée.

Elle rencontrera Breton, qui la considérera toujours comme surréaliste, mais son intellectualisation la barbera et elle n’appréciera pas son séjour en France, où elle se sent cloisonnée et jaugée, par des personnes imbues d’elles-mêmes et suffisantes ; elle préférera, de loin, revenir vite au Mexique, épouser la cause des populations opprimées, défendre les femmes et continuer son chemin artistique, sans influence, sans chapelle, en indépendance totale et en insoumission.

Les années quarante seront des périodes où elle exposera et produira beaucoup, où elle souffrira en intensité, en devant passer plusieurs fois sur le billard des opérations médicales chirurgicales, où elle se remariera avec Diego, car elle l’aime et qu’il l’aime, envers et contre tout, et où elle passera un temps long et permanent pour que son pays soit reconnu avec la force des civilisations qu’il a connues, pour une affirmation de son indépendance face à l’Oncle Sam au tempérament de colonisateur.

En 1953 elle vit une consécration avec l’organisation d’une rétrospective de ses œuvres au Mexique, souvent entrelacées d’autoportraits et de messages à codes et à thèmes sur la douleur de la chair, sur l’amour trahi, sur la domination masculine, sur les jugements de valeur, sur la perte du contrôle de son corps, sur la présence de la douleur physique lancinante, et elle poursuivra le combat pour la cause sociale avec le parti, pour lequel elle défilera jusqu’au dernier souffle, pour 47 ans, quasiment jour pour jour de vie passionnée, impétueuse, intense, et de combat artistique, pour que son œuvre soit l’emblème universel de la lutte des femmes.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Frida Kahlo

Collection Femmes d’exception

Editions RBA

9,99€

Vianney Aubert, pour la rédaction traduite et l’adaptation de cette belle collection catalane Barcelonaise.

 Frida Kahlo, copyright

Autoportrait avec singe en haut, avec références féministes.

Autoportrait avec singe, ci-dessus, en 1945, en pleines douleurs physiques indicibles vécues.

Autoportrait avec petit chien, ci-dessus, en portant les robes Mexicaines qu’elle affectionnait tant, en référence à l’art de couture populaire de son pays.

Séville 82 – Le match du siècle – par Pierre-Louis Basse

 

Récemment, Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai assisté, à l’Institut Lumière de Lyon, à la présentation d’un film documentaire porté par Hervé Mathoux, le journaliste sportif de Canal plus qui anime les soirées dominicales de championnat de France, depuis plus d’une décennie, dénommé joliment « Ce n’est pas grave d’aimer le foot… » et analysant, avec forte précision et détails, les réalités sociologiques, ethnologiques et sociales de ce jeu, que j’ai toujours apprécié, et qui – malgré ses tentations permanentes à la marchandisation sans limite – continue à me procurer sensations et plaisirs.

En me rendant à la librairie ambulante de l’Institut, mis en place dans le cadre du festival entre filmographies et sports, organisé sous cinq jours, entre la fin janvier et le début février, j’ai pu repérer un opus, paru il y a déjà quinze ans, et dont le titre ne pouvait que m’émouvoir…

Il se voulait un rappel narré et conté sur ce fameux match du 8 juillet 1982…

J’avais dix-huit ans, je n’étais pas beau comme un enfant (je n’ai pas pu résister à cette référence à Dalida)…, et je travaillais au Crédit Agricole de Saint-Yorre (oui la ville de la Source d’eau minérale, bien connue…) entre ma première année d’université validée et la deuxième à venir, et je me trouvais, en ma maison familiale, près de Vichy, lors de cette retransmission quasi homérique.

François Mitterrand vivait lui-même le match en un restaurant de Budapest, et il a été déclaré qu’il mordillait sa serviette fréquemment ce soir-là…

Ce match fut épique.

D’abord parce que la France était opposée à ce qui s’appelait alors la République Fédérale Allemande et qu’elle n’avait que rarement damné le pion aux solides et entreprenants joueurs de la Mannschaft.

Ensuite parce que la France jouait une demi-finale de coupe du Monde, ce qui ne lui était plus arrivé, depuis 1958 (je n’étais pas né, je le précise…) et qu’elle s’y trouvait, à la fois par un brin de chance et des talents reconnus.

A cette époque, on jouait d’abord une poule de quatre équipes, puis en terminant premier ou deuxième du groupe, on rejouait en une poule de trois équipes, avant de passer aux éliminations directes, seulement en demi-finale…

En ayant été battu, lors du match d’entrée dans le tournoi par l’Angleterre, en gagnant contre le Koweit, où le cheick manager avait voulu demander à son équipe de ne plus être sur le terrain lors d’un but validé, alors qu’un membre du public avait simulé le sifflet de l’arbitre, rendant l’action litigieuse et les acteurs empruntés, et en faisant match nul contre la Tchécoslovaquie en étant à deux doigts de se faire éliminés en fin de rencontre, les débuts furent poussifs et la qualification compliquée…

Puis notre équipe a poursuivi sa route, en ayant rencontré et battu, au deuxième tour, l’Autriche et l’Irlande du Nord, qui auraient pu être remplacées par la RFA justement et l’Espagne organisatrice, mais l’Espagne malgré un arbitrage plus que favorable n’avait pas d’équipe suffisamment vaillante, et la RFA avait clairement validé sa qualification au détriment de l’Algérie, en une rencontre, au premier tour, contre l’Autriche, scandaleuse et arrangée, puisque le score organisé permettait aux deux équipes d’aller plus loin dans la compétition… Oui, je sais, ce fut ridicule, mais à cette époque les derniers matchs de poule n’avaient pas lieu aux mêmes horaires…

Puis ce match de légende s’est organisé avec un scénario renversant : une équipe de France menée en première mi-temps, puis qui revient au score par un maître penalty de Platini et qui connaît une seconde mi-temps exceptionnelle et magistrale, où elle devait l’emporter, avant de mener de deux buts dans la prolongation, puis d’être reprise au score à égalité, avant des tirs au but où elle mène, avant de céder et de perdre avec des regrets immenses et éternels…

Ce match est surtout connu pour cet épisode quasi dantesque avec l’agression du gardien de la RFA Harald Schumacher, qui vient au contact plus que fougueux, en sa surface de réparation, contre Patrick Battiston, qui filait au but, et dont le tir touche le poteau alors qu’il vient d’être percuté par la gardien, et qui s’effondre, tombe dans le coma, la mâchoire fracassée, qui est placé en une civière inanimé, avec Platini qui lui donne la main, totalement inquiet et hagard, pendant que le gardien Allemand ne viendra jamais prendre de nouvelles de son adversaire qu’il a blessé sérieusement, sans que l’arbitre de la rencontre ne daigne sanctionner le gardien d’un carton, ni siffler un penalty indiscutable pour une telle faute.

Il ne s’agissait plus seulement de football mais de défense quasiment des patries, de nécessité de faire triompher la justice face à l’inconséquente violence, de montrer que les talents inspirés de joueurs Français véloces et habiles pouvaient répondre de la rudesse, de la tactique et de l’endurance des Teutons, et surtout de permettre qu’une nouvelle fois David finisse par battre Goliath, pour que l’intelligence du beau jeu porte le flambeau du football face à la seule puissance physique.

Le livre est à la fois un condensé de mémoires vécues, car nous nous rappelons tous où nous étions ce soir là, et d’émotions répétées des séquences cultes de ce match génial, et dont on parle avec des trémolos dans la voix, maintenant, près de quarante ans après, alors que nous avions la vraie détresse et gueule de bois (alors que je ne buvais aucune goutte d’alcool à cette époque) à la fin de la rencontre, et pour des journées lourdes plus tard, en ce mois de juillet.

Je vous livre quelques instantanés que le journaliste sportif Pierre-Louis Basse, devenu excellent auteur depuis plusieurs ouvrages, décortique et décante, pour notre rappel mémoriel, et même commémoriel, parfois :

  • L’infinie douleur que je vécus quand Horst Hrubesch marque le tir au but vainqueur et que l’on ne comprend pas comment, alors que la finale nous était promise de si près, nous pouvons être éliminés, ce qui nous oblige pèle-mêle à copieusement injurier les attitudes arrogantes d’un gardien de but dressé à mordre, à contester rudement des décisions arbitrales assez incompréhensibles et néfastes à la sécurité physique des joueurs, à rudoyer les joueurs bleus en incapacité de tenir un résultat, à préférer l’euphorie du tout devant plutôt que de s’en tenir à un catenacio à l’Italienne, en finale, malgré un début de Mondial souffreteux…
  • La montée en exergue de ce match qui donnait une impression de revisiter l’histoire avec des Germains qui veulent occuper le terrain et des Français désireux de se faire la malle et de se libérer de leurs filets… Oui, je sais, la comparaison paraît audacieuse et même déplacée, mais il y avait de cela, de la rivalité nationale, sans pour autant oublier que le jeu n’est pas et ne doit jamais être la guerre…
  • L’assurance que l’Allemagne, emmenée pourtant par un Paul Breitner plutôt acquis aux idées sociales, de concorde et généreuses, se transformait en un « kommando » de tricheurs, après le match arrangé et cette sinistre entente entre Frères Germains Autrichiens et Allemands du premier tour, et la volonté déclarée, avant match, de donner de la semelle pour faire mal et blesser des joueurs Français plus en verve de technicité mais plus fragiles et friables.
  • La détresse de Didier Six, attaquant de Stuttgart, rare Français de l’époque jouant à l’étranger, et qui voulait tirer le dernier penalty, avant que Platini lui rappelle sèchement que c’était lui qui officierait, et qui, penaud et agacé, s’avancera trop vite pour tirer le sien, la caméra l’oubliant, pour un ratage absolu et un pseudo-tir, sans conviction, qui lui vaudra de lâches et viles communications de « Collabo » quelques semaines plus tard, en France…
  • Le plaisir d’un milieu à quatre épatant et tonitruant avec un Bernard Genghini marquant deux coups francs de maître dans la compétition, un Jean Tigana, poumon de l’équipe, volontaire, décidé, impliqué, sérieux et émotif, un Michel Platini exceptionnel de maîtrise et d’inspiration et un Alain Giresse, flamboyant et se déplaçant, « comme un avion sans ailes » du Charlélie Couture de l’époque à la voix rauque, cassée, mais douce comme un poème sensoriel (copyright de la chanson, en fin de chronique).
  • L’impression aussi de vivre une ode non pas au sport, mais à la contemplation filmique, en ce mois de juillet 82 qui fut aussi celui du départ, trop tôt et trop vite, de Werner Fassbinder dont les réalisations m’avaient subjuguées, avec son refus des approximations, sa contestation des certitudes et sa socialisation narrative pour préférer toujours l’analyse de la complexité au jugement de valeur.
  • Le but magnifique, en reprise de volée, à la manière d’un avant-centre, de Marius Trésor, libero, qui ouvre les bras comme un enfant et court vers le paradis (revoyez le film des prolongations et la 92ème minute).
  • Le but tout aussi magnifique de Giresse, qui nous fait sortit du réel pour tendre vers la douce folie, où l’on aimerait rester, et où l’équipe de France restera perchée en oubliant les minutes qui restent à jouer (revoyez la 98ème minute)…
  • L’envie de se plonger en la pelouse du stade Sanchez Pizjuan de Séville, et de refaire les mêmes gestes que ceux de Platini à la fin du match, enlevant son maillot, le regard ailleurs et l’impression de vivre un désastre, de Bossis ratant son pénalty et les mains au sol, sachant que l’inéluctable injuste va arriver, et de Schumacher, avec son regard suffisant, conscient de sa faute mais montrant sa certitude de l’impunité…
  • Tenter de comprendre pourquoi l’arbitre Néerlandais, Monsieur Corver, se sentira obligé d’écrire à Patrick Battiston pour lui dire qu’il « aime la France » alors qu’il découvrait (donnons lui la perception de ne pas être coupable par conviction) la réalité de la faute du gardien et l’inconséquence de sa non décision en match ; on lui reprochera surtout son attitude décontractée avec les joueurs Allemands, ce que nous avons pris pour une réalité nette et fiable de partialité, et donc d’injustice, face à nos Bleus.

Le livre possède deux intérêts : l’un de nous faire remémorer un moment de grâce et de douleur mêlées, et l’autre de nous faire réfléchir sur la réalité du sport-jeu, où celui qui gagne n’est pas forcément le plus talentueux, où celui qui gagne ne l’emporte pas sur des critères forcément justes, et où la nécessité de trouver un vainqueur ne doit pas faire oublier les valeurs de partage et de combativité, dans le respect de l’adversité, sans querelle nationaliste de bas étage, qui peut faire rejaillir en tribunes les plus bas instincts de l’espèce humaine.

Comme Pierre-Louis Basse, je me place comme supporter impétueux et engagé, mais en considérant que si le sport fait vibrer et dynamiser des moments majeurs, l’on doit toujours se rappeler qu’il ne représente que du sport, ni plus, ni moins.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Séville 82 – Le match du siècle

Pierre-Louis Basse

Collection de poche La petite vermillon

Corps à l’écart d’Elisabetta Bucciarelli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne sais pas si vous vivez parfois ces mêmes réalités, mais il peut m’arriver qu’un livre, qui me soit proposé lors d’un salon ou d’une rencontre, rejoigne une étagère de ma bibliothèque, mis en valeur pour une prochaine rencontre, et que je ne le retrouve finalement que plusieurs temps après, ayant priorisé la pile près de mon lit qui m’attend en permanence, sans cesse renouvelée…

En mettant un peu de cohérence (je n’ose parler d’ordre, et le terme même d’ordre m’offusque, quand on parle livres et littérature…) en ma bibliothèque, récemment, j’ai retrouvé un livre qui m’avait été dédicacé (et donc suggéré, et je la remercie) par Estelle, des éditions Asphalte, lors du salon du livre de Paris de 2015.

Oui je sais cela date, cela fait cinq ans bientôt…

Je ne l’avais pas encore lu et j’avoue que j’ai eu quelque honte à imaginer avoir laissé vieillir ce roman qui m’attendait ; je pourrais m’en sortir, certes, en disant que comme le bon vin, la littérature peut s’affermir par un peu d’attente, mais cela serait une sorte de turpitude de ma part…

Le livre est tout simplement magnifique, il est écrit comme en plans de séquences filmées, en petits chapitres incisifs et précis, directs et percutants et il décrit des réalités de vie à la fois difficiles et terrifiantes mais qui renferment aussi des instantanés d’espoirs et de solidarités.

Tout le roman prend place en une décharge à ciel ouvert, d’une superficie très importante, en Italie.

Cette décharge semble être pour une petite partie contrôlée par les services d’ordures ménagères et de déchetterie, mais elle sert aussi, et par fréquences régulières, de lieux de stockage pour produits toxiques ou dangereux, car il est tellement plus facile de les laisser  s’enfouir en ce lieu que de respecter les obligations réglementaires…

Cette décharge constitue aussi le lieu de vie de Saddam le Turc, sorte de Sage claudiquant qui a construit, sur site, son habitation, avec des tapis, couvertures et cartons trouvés sur place et qui associe ingéniosité – car on peut y dormir, y manger, y trouver des tas de choses utiles ou qui pourront l’être plus tard – et organisation, car du sommet d’une sorte de butte constituée par l’accumulation d’humbles protections, il peut, comme en une ziggourat, observer ce qui se trame et se met en scène en ce lieu sordide, mais qui lui assure une demeure, un chez soi et éviter ainsi la rue et ses cortèges de violences…

Cette décharge recense aussi la présence du Vieux, sale de vomissures et d’excès d’alcool, préoccupé à dormir en récurrence sous ses couvertures, celle d’Argos, un colosse du Zimbabwe chargé de vendre sur les marchés les produits retrouvés et encore utilisables ou recomposés ou recyclés par ses soins, avec l’aide de Saddam, celle de Lira Funesta, jeune homme à la fois presque poète en ses expressions et naïvetés, facile à la discussion, à qui l’on reproche de trop en dire et celle de Iac, en fin d’adolescence, en crise avec sa mère et avec l’institution scolaire, débrouillard, volontaire et qui essaie de donner le change à Silvia qu’il apprécie observer, regarder, en espérant secrètement qu’elle puisse penser la même chose, sans pour autant s’en faire un défi systématisé, car ses journées doivent d’abord lui permettent de se nourrir…

L’auteure embrasse ses protagonistes et leur donne corps et chaleur, en insistant sur leurs limites et fêlures, mais aussi sur leurs ressorts permanents.

Saddam veut conserver son lieu de vie, et se contentera de ce qu’il peut avoir, car il sait que s’il ne peut y rester, il vivra encore plus difficilement, sans toit ou en un lieu indéfini, entre foyer de zonards et combat personnel pour exister. La sécurité se trouve bien mièvre en la décharge, mais le lieu de vie créé lui appartient et tel est l’essentiel.

Et que l’on ne compte pas sur lui pour déclarer à quiconque ce qu’il peut voir quand des camions clandestins déversent des déchets que l’on imagine illégaux et toxiques à souhait.

Argos fut adopté en provenance du Zimbabwe, mais il a quitté sa famille – qui semble pourtant vouloir connaître de ses nouvelles en venant sur le marché de revente des produits rebâtis ou reconsolidés – il a le sens commercial et se contente de vivre de ce talent, considérant comme Saddam que la vie pourrait être pire, du côté d’une rue menaçante…

Iac ne va plus à l’école, il sait que sa mère ne s’intéresse plus à lui, il aime son petit-frère mais ne supporte pas qu’il le rejoigne à la décharge, et il peut lui dire violemment qu’il s’en retourne ailleurs, car la présence du frangin le positionne en détresse absolue, à la fois comme celui qui ne peut plus vivre à la maison et qui n’y est plus le bienvenu et comme le grand-frère qui n’a pas encore la forte capacité autonome pour s’en sortir seul et qui n’a pu que trouver des expédients au milieu des immondices.

Mais il a toujours le pouvoir d’être le grand-frère de Tommi, qui le vénère, quand il lui effectue un tour de magie, toujours le même, mais qui sait le fasciner.

Iac aime bavarder avec Silvia, quand elle sort de l’école, quand il s’y rend ; il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit, il paraît gauche et emprunté, mais elle sait qu’il a le cœur doux pour elle et qu’il essaie de lui apparaître positif et bienveillant ; il va même lui faire visiter tous les recoins de la maison de Saddam, devenu le lieu central de vie de toute la troupe de la décharge.

Iac aime aussi caresser Nero, chien corniaud qui l’accompagne souvent et tout aussi débrouillard que lui.

Mais la Chose, comme on appelle pudiquement la décharge, peut aussi être le théâtre de situations graves et violentes ; et quand Nero sera kidnappé et torturé, que Iac sera pris à partie par des personnes dont on sait que leur venue vise à camoufler des déchets interdits, le pompier solidaire et salutaire, Lorenzo, tentera d’aider la communauté, tout en sachant qu’il ne pourra rien faire de majeur, car s’il en dit trop leur situation pourrait même empirer, et s’il n’en dit pas assez, la gangrène de la peur, de la crainte et du mal pourrait revenir…

Au milieu de cette chaîne de vie entre acceptation que des humains vivent au milieu de déchets et de gravats, comme existait l’accoutumance des années 50 et 60 pour une vie dans les bidonvilles pour un pan entier des citoyennes et citoyens, entre considération que l’enfouissement de déchets ménagers et de déchets totalement toxiques, en un seul et même lieu, peut bien être tolérée, tant que l’on ne voit pas ou que l’on ne découvre pas trop de choses pénibles, l’on trouve un médecin plasticien de chirurgie esthétique qui demande à sa femme de jouer les rabatteuses de clientèles lors de soirées, et pour lequel l’importance majeure ne réside qu’à montrer un corps parfait et sans tâche, entre suffisance et fatuité…

Le livre se termine sur une analyse d’articles sur la confiscation mafieuse de la gestion des décharges, en Italie, avec la complicité des édiles.

Un livre que l’on verrait bien en mise en scène filmée, poignant, fort, émouvant, très efficace dans sa force narrative et qui aide à réfléchir sur les priorités humaines, entre nécessaire solidarité première face à ceux qui souffrent mais qui n’attendent rien des autres et qui savent se débrouiller pour survivre, et superficialité de personnes qui ne vivent que pour se repaître d’un corps qui ne peut connaître aucune aspérité.

Entre corps à l’écart en abandon et en tension permanente de survie, en la décharge, et corps à l’écart pour décharger une impression de perfection…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Corps à l’écart

Elisabetta Bucciarelli

Traduit remarquablement de l’italien par Sarah Guilmault

Asphalte Editions

La Llorona, film de Jayro Bustamante, Guatemala

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais faire une très légère entorse en mes habitudes, en cet humble blog, en ne vous parlant pas littérature, pour cette chronique, mais en souhaitant cependant instamment que vous suiviez mes pas, pour aller voir le film prenant, émouvant, porteur et marquant de Jayro Bustamante, La Llorona.

Selon une légende indienne autochtone d’Amérique Centrale et Latine, la Llorona est une pleureuse, au sens poétique et métaphorique du terme, qui se reconnaît comme une force de mémoire vive, qui rappelle les martyrs ou douleurs vécus, et fait resurgir celles et ceux qui sont partis sans retour, ont disparu, qui manquent terriblement, car leur deuil n’a pu être fait avec la tendresse attendue, et sur lesquels l’on se doit de veiller, par respect des âmes errantes…

La pleureuse peut aussi s’associer à une sorte de spectre qui recherche surtout les traces des enfants disparus ou décédés…

En le film, elle pleure celles et ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas ixil dans les années 80 au Guatemala.

Le général, responsable du massacre, reconnu coupable par les tribunaux, mais acquitté par une Cour Constitutionnelle corrompue, aux ordres des anciens militaires, est aussi hanté par une Llorona, en sa demeure coloniale immense, qui pourrait prendre les traits d’Alma, la nouvelle domestique indienne.

Il convient de revenir quelques instants sur l’histoire tragique du pays, et notamment sur les meurtres de masse perpétrés dans les années 80, sous l’égide du dictateur Rios Montt.

Les territoires ancestraux des indiens mayas ixil étaient convoités par les sociétés pétrolières du fait de la richesse de leurs sols en hydrocarbures.

Les militaires au pouvoir ont rapidement cerné la manne financière dont ils pouvaient s’accaparer et ils n’eurent aucune vergogne à chasser de leurs terres ces indiens, toujours repérés comme sauvages ou sans assimilation avec la civilisation soit disant porteuse du progrès…

Les indiens se sont forcément opposés à ces mesures infamantes, vexatoires et de confiscation.

L’armée a donc décidé d’utiliser des moyens terrifiants pour « neutraliser » les récalcitrants, en associant les indiens mayas ixil à des communistes investis, désireux de renverser le pouvoir issu des bases conservatrices, et s’en emparer pour s’allier avec les Sandinistes du Nicaragua ou avec les Castristes de Cuba…

Et du coup l’armée, recevant le soutien quasi officiel de la CIA – qui n’a jamais cherché à vérifier la crédibilité de ces raccourcis inconséquents et insupportables – avec la validation toute aussi repérée de l’Administration Reagan, va méthodiquement massacrer les populations qui ne livreraient pas ceux qu’elle appelle des insurgés et des factieux, en prônant et encourageant le viol des femmes indiennes, livrées à la prostitution dans les casernes, et en n’hésitant pas à tuer les enfants devant les yeux des familles, si les informations livrées, concernant les soit-disant rebelles indiens, ne convenaient pas…

Cette atroce réalité s’est délivrée sous les yeux de la communauté internationale, sans réaction majeure, et il fallut le courage et la pugnacité de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992, pour rappeler les droits des peuples premiers, leur importance dans la vie du pays sur l’étendue de son histoire et en sa réalité contemporaine, la nécessité de concorde et de communion, pour que les choses puissent évoluer, avec la primauté de reconnaître officiellement le génocide organisé (volonté sciemment manifestée de détruire un peuple, selon les termes en vigueur par les Nations-Unies).

En 2013, le général en charge du pays dans les années 80, a été condamné par la justice de son pays, grâce à la ténacité des familles des victimes, au courage de procureurs indépendants aux pressions et menaces, comme de défenseurs des droits de l’homme, alors que le Guatemala a toujours fait preuve d’impunité pour les crimes assumés commis contre des mayas toujours marginalisés.

Le film se place à la fois comme une reconstitution historique du procès du sinistre Montt, mais surtout comme une parabole inspirée sur la nécessité de justice pour qu’un peuple composite puisse retrouver son unité et la paix.

Oui, la fille du dictateur continue à soigner son père malade et à lui donner ses marques d’affection, mais elle se pose de sérieuses questions sur les crimes et tragédies qui lui sont reprochés et qu’elle a du mal à imaginer comme chimériques…

Surtout elle est marquée, en son âme, par les récits déchirants des femmes violées, souillées et humiliées et qu’elle ne pourra jamais considérer comme des femmes de mauvaise vie, comme les soldats les ont cantonnées dans leurs bas messages, depuis des lustres.

Elle est aussi plus qu’intriguée par la disparition de son mari, que son père n’aimait pas, et que l’on aurait tendance à assez vite considérer comme potentiel factieux, quand elle demande de ses nouvelles…

La femme du dictateur reste très conservatrice et assurée de sa supériorité, elle garde la tête haute et froide, en se plaçant dans le déni total sur les crimes évoqués, mais comme son mari est à la fois volage et ne la regarde plus, sa jalousie et son humiliation peuvent, peut-être, faire varier son regard.

Et la nouvelle domestique, Alma, qui a réussi à être très appréciée de la petite-fille du dictateur, qui parle peu, mais dont le regard vif et perçant sait percuter et cingler, représente les forces de celles et ceux qui ont disparu, qui doivent marquer de leur présence incessante les devoirs de mémoire enfouis des militaires, qui ont commis l’irréparable et voudraient faire fi de leurs responsabilités.

Avec une chanson magnifiée lors du générique de fin, la présence de regards acérés des indiens déployant les photos de leurs disparus et se plaçant en un silence de plomb sous les fenêtres du général dictateur, avec la présence de Rigoberta Menchu dans une scène du début du film excessivement émouvante du récit d’une femme livrée à toutes les infamies, le film déploie une intensité exceptionnelle et il fait œuvre de réussite cinématographiée, de plans et séquences oniriques, cernant les tragiques.

Et le film conserve la puissance d’un espoir possible, à la condition du rappel que le tiers de la population maye ixil fut décimé et qu’on lui doit justice.

Ce film est majeur car il permet de rappeler que le génocide fonctionne toujours sur le principe de meurtres en masse, que l’on s’évertuera toujours ensuite à nier, pour faire mourir les victimes une deuxième fois, ce que la pleureuse n’acceptera jamais..

Eric

Blog Débredinages

Chronique dédiée à mon ami Michel, avec lequel j’ai partagé ce moment fort, mardi passé !

La bande originale de Pascual Reyes est exceptionnelle et reprend, en version lancinante, étouffante et d’une poésie incarnée tragique, cette chanson traditionnelle Mexicaine, proposée ci-dessous, via youtube en copyright.

 

Date de sortie du film  : 22 janvier 2020 (France)

Réalisateur : Jayro Bustamante

Bande originale : Pascual Reyes

Scénario : Jayro Bustamante

Producteur : Gustavo Matheu

 

 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑