De Gérard Philipe, je n’ai pu approcher que le mythe qui s’est emparé sur son aura, après sa disparition beaucoup trop tôt, à 37 ans, comme Raphaël, comme Van Gogh, comme Rimbaud, comme si cet âge de floraison de jeunesse où le génie s’incarnait en force et fougue devait être le dernier, pour ne pas s’atténuer et se perpétuer…

Je voyais ses photographies dans les classiques d’études des grands textes et auteurs de collège et lycée (cela remonte aux années soixante-dix, pour moi…), et notamment celles emblématiques de son rôle titre dans Le Cid où il avait retrouvé, selon les critiques de l’époque, et notamment celles de son ancien professeur du Conservatoire, Georges Le Roy, les préceptes théâtraux que Corneille avait annotés pour le jeu de Rodrigue.

Comme Jean Vilar avait refusé toute forme de captation des représentations en Avignon ou au TNP, car le théâtre ne peut que se vivre en direct, et pas de manière filmée, il ne nous est pas permis de revoir Gérard Philipe en sa majesté, mais je suis toujours aussi troublé par son jeu à la fois si simple et si captivant, en revoyant par fréquences Le Diable au Corps, où il magnifie le personnage dévorant et sans complexe que Radiguet (lui aussi parti tellement jeune…) avait su décrire avec une emphase majeure, en déclenchant un scandale chez la bien-pensance de la sinistre chambre bleue horizon, qui glorifiait les morts de la Grande Guerre et oubliait leurs martyrs et les idéaux de concorde et de pacifisme que les Poilus tombés avaient tant réclamés…

Le livre de Jérôme Garcin se lit comme un récit des derniers moments de Gérard Philipe , mais surtout comme un roman picaresque, car l’aventure du comédien va se terminer douloureusement et pourtant elle ne se clôturera jamais, car la force du don théâtral perdurera.

On suit les dernières semaines et derniers mois comme un concentré de vie et de vigueur et non comme une attente de fin de vie en soins palliatifs, et l’on finit même par apprivoiser la douleur indicible de la mort, qui là arrive vraiment trop tôt, en considérant qu’elle n’oubliera jamais l’incarnation d’un homme de théâtre aussi lumineux.

Gérard Philipe ressent de violents maux de ventre et des douleurs lancinantes qui l’empêchent de se mouvoir comme il l’entend pour entreprendre les travaux du jardin ou de la maison de Ramatuelle, en cet été 1959, où il passe des moments heureux avec son épouse, Anne, et ses deux enfants chéris et choyés.

Les visites des amis et les baignades à Pampelone rythment ces moments de ressourcement où Gérard passe un temps incessant aussi à relire des classiques et à annoter les pièces qu’il compte interpréter ou mettre en scène.

Il revient sur Paris, fin août, et donne son énergie pour remettre en état une maison repérée à Cergy, en bord de rivière, et qui s’imagine comme un lieu familial de respiration face aux densités Parisiennes, mais surtout comme un endroit de partages dédié à la création sous toutes ses formes, où les artistes s’installeront et se placeront en une sorte de résidence permanente.

Il revient Rue de Tournon, en son appartement personnel et familial Parisien, proche des nouveaux locaux des annexes du TNP et il reçoit beaucoup, de René Clair qui ne peut concevoir un film sans l’associer en rôle titre, ou de Jean Vilar qui lui demande en récurrences de songer à interpréter Dom Juan.

Il lit avec frénésie et prend des notes, surligne, souligne, pour donner corps et cœur à des imaginaires futurs, élançant de nouvelles entreprises théâtrales et la manière de les préparer, en jeu, en présence, en incarnation des textes originels.

Il sait qu’il veut interpréter Hamlet, qu’il a une proposition pour devenir Edmond Dantès du Comte de Monte-Cristo et surtout il lit et relit les tragédies grecques pour puiser à la source de textes socles du théâtre immémorial.

Mais il se sent fatigué et doit consulter, et il a pris rendez-vous en la Clinique Violet où il n’arrivera pas sous son identité livrée, pour que l’on puisse lui laisser conserver une intimité, même si le personnel médical assurant discrétion vient régulièrement le saluer et lui demander des dédicaces de revues consacrées à l’idole théâtralisée et cinématographiée.

Il vient pour un mauvais abcès, mais le médecin analyse, en voulant l’enlever, une forme foudroyante de cancer qui n’est pas opérable et dont le pronostic terrifiant se place en netteté, l’assurance de la mort entre une quinzaine de jours et six mois.

En accord avec le personnel médical et Anne, l’épouse attendrie, toujours revitalisante, en écoute permanente, qui a toujours insufflé à Gérard de faire des choix exigeants et de ne pas vivre sur ses talents pourtant tellement éclatants, il est décidé de cacher la vérité à l’acteur et de l’accompagner au mieux pendant son restant de vie.

Anne devra composer, donner le change, faire le lien et se placer en illusion avec les amis, les enfants, la famille, la Maman de Gérard à la fois excessive, possessive et fantasque, pour que Gérard reste vivant, ne se morfonde jamais et continue à entreprendre et à imaginer, tourné vers la création jusqu’au bout.

Ce livre est exceptionnellement écrit, car il nous fait vivre de l’intérieur des intimités sans voyeurisme, il nous raconte les complexités qui attendent Anne et le corps médical mais qui assurent à Gérard la perception qu’il pourra se « refaire » et qu’il doit continuer à annoter, analyser et lire, pour que son œuvre soit fléchée par la force des esprits et pour un avenir indéterminé, mais long…

Surtout il pénètre un personnage intense et qui a vécu une vie fascinante, en une concentration surdimensionnée et qui reste aujourd’hui, soixante après son décès, comme un modèle pour une présence artistique à la fois populaire, exigeante et ouvrant en permanence le champ des connaisseurs.

Jugez du peu :

  • Gérard Philipe n’a jamais renié son père, collaborateur notoire, condamné à mort par contumace et réfugié à Barcelone ; il fera toujours en sorte qu’il ne manque de rien. Et pourtant Gérard Philipe a récusé clairement les engagements de son père, a participé avec les forces de la création à la Libération de Paris et s’est positionné nettement comme une personnalité compagne de route du communisme et des idéaux révolutionnaires, passionné de l’œuvre de Lénine, et en visite enthousiaste sur Moscou, Pékin et Cuba, où il est devenu, et où il est toujours resté, une icône internationaliste.
  • Gérard Philipe pouvait jouer sur une même journée deux rôles titre de pièces classiques, toujours en se réinventant, toujours en se réincarnant, toujours en recherchant une amélioration du jeu.
  • Gérard Philipe voulait à la fois interpréter au théâtre et au cinéma, mettre en scène, reprendre des textes anciens et les replacer en une écriture plus contemporaine, s’assurer des conditions de travail des personnels du spectacle vivant en les représentant syndicalement, voyager et découvrir le monde et notamment les terres dites de progrès et d’humanisme et se donner entièrement pour les siens et pour ses amis.
  • Gérard Philippe ne pouvait être dans l’attente, mais nécessairement dans le mouvement ; il ne pouvait être dans la concrétisation consommée, il devait engager des projets et chantiers multiformes, à la fois pour donner sens à sa force créatrice et il devait agir, être acteur et ainsi perpétuer la flamme du don de soi.

On n’imagine mal aujourd’hui ce que représenta sa disparition, pour la France et le Monde, et les hommages qui lui furent rendus, dignes d’un Chef d’Etat émérite, car il avait su réconcilier l’humanité avec la volonté de vivre, après deux guerres mondiales, en plaçant la création comme la découverte du beau et comme la capacité à cerner les essentiels de nos vies et actions ; en ce sens il a su être à la fois populaire, sans être populiste et proche des gens, sans se livrer à la moindre facilité mièvre.

Un livre qu’il faut lire avant de saluer Gérard Philipe, à Ramatuelle, en se rappelant, comme le souhaitait Anne, qu’il repose avec le costume du Cid ; il est certain que là-haut, il a pu interpréter son rôle phare pour le plus grand bonheur des forces de l’esprit…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le dernier hiver du Cid

Jérôme Garcin

Nrf Gallimard