Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ce début d’année, permettez-moi de consacrer cette humble chronique à l’un de mes auteurs contemporains fétiches, Sylvain Tesson.

J’ai toujours apprécié son écriture poétique, sa capacité contemplative à nous promener ou nous faire errer entre escapades (toujours à pied, bien évidemment) physiques – où l’on s’abandonne à l’écoute des essentiels, en faisant toujours corps et cœur avec la nature et ses environnements – et rappels de lectures enrichissants, prolongeant les débats pour aller toujours plus loin.

Je vénère surtout sa volonté précise et acérée de dire ce qu’il ressent, par delà les convenances et les certitudes, en considérant que la conviction passe d’abord par le respect magnifié de toutes les cultures accumulées solidement par des siècles d’histoire.

Quand son ami Vincent Munier lui propose de l’accompagner sur les hauts plateaux du Tibet pour tenter d’apercevoir, d’observer la panthère des neiges, l’auteur n’hésite pas longtemps, même s’il ne pourra pas, à la différence de ces trois autres compagnons, porter de lourdes charges, du fait d’un squelette bien endolori suite à une chute en été en Montagne, il y a cinq ans, alors qu’il tentait d’escalader un toit de chalet, après avoir bu plus que de raison…, ce que Sylvain Tesson sait aussi apprivoiser, souvent avec délices, parfois avec caprices, notamment dans les Forêts de Sibérie, où isolé en une cabane au bord du lac Baïkal, en un opus que j’avais lu avec frénésie, il déclamait son amour immodéré pour la vodka…

Quand Vincent, Sylvain, accompagnés de Marie et de Léo, en bande, décident, tous quatre, d’aller aux affûts de la panthère des neiges, ils sacralisent ensemble quelques principes de camaraderie et d’exigence bien trempés :

  • intégrer la patience et la nécessité d’attente, car la panthère ne se laisse pas aisément approcher, et il est possible que certaines nuits ou journées n’apportent aucun message de sa part…
  • savoir faire face au froid endurci et excessivement rigoureux de plusieurs dizaines de degrés en dessous de zéro, en faisant en sorte cependant de ne pas se découvrir ou se mouvoir, quand les membres commencent à s’engourdir ou à se geler, car cela pourrait entraîner un signalement, aux animaux, de la présence humaine…
  • organiser la vie, en lien avec la nature et ses obligations, avec le respect de la parcimonie, de la rencontre avec les rares personnes en élevage sur ses hauteurs, en reprenant scrupuleusement leurs usages, en ouvrant grand les yeux pour cerner les immensités et dénicher ainsi, en leur sein, les parcelles de vie d’animaux qui se fondent parmi les environnements avec une dextérité et une malignité qui forcent l’admiration.

L’auteur sanctifie la nécessité d’une approche mûrie et réfléchie qui passe par une connaissance assouvie des lieux (Vincent Munier et Sylvain Tesson sont venus plusieurs fois au Tibet et ont en permanence noté et annoté leurs visions des territoires) et par la création d’un centre de vie qui passe par une organisation structurée des quatre protagonistes : à Vincent la capacité étincelante de déclencher une image par son instantanéité à en mémoriser les motifs, à Marie et Léo le soin de préparer les affûts et de vérifier les appareils et à Sylvain de décrire ou prolonger les intensités des affûts par son écriture ou certaines déclamations ou liens culturels.

Sylvain Tesson sait raconter la découverte de pistes de loup, la présence des yacks, animal emblématique de ses contrées, à la fois domestiqué et tellement libre, et il savoure, par une plume toujours pénétrante et enlevée, la beauté pure de paysages envoûtants, en des altitudes oppressantes et vertigineuses, qui se modifient sans cesse, alors que le blanc étincelant semble immaculé, inaccessible et sans évolution apparente…

L’auteur valorise les étapes qu’il faut entreprendre avec méthode, sans bousculer le programme établi, avec minutie, pour appréhender les silences, le froid, le respect des traces, la capacité à observer et à regarder en permanence, même dans les endroits déjà pénétrés aux regards précédents.

Il rappelle qu’il faut prendre le temps d’écouter, de repérer que l’on est soi-même observé, et pour analyser les choses qui font qu’un enjambant un espace, en montant en altitude, en changeant d’orientation, on découvrira d’autres sites, d’autres lieux, malgré leurs similitudes, avec une faune aux aguets, des yeux animaliers qui font face, des espèces différentes mais qui s’auto-émulent, entre rapaces, carnassiers, herbivores et animaux isolés ou fonctionnant en groupe.

L’auteur dissèque avec concision, sens du verbe, et ne boude pas son plaisir, pour décrire les apparitions qui lui seront permises de la panthère des neiges, qui peut même apparaître sur une photographie sans être visible au premier regard, tellement elle fait corps avec les éléments et les reliefs, et il prend le temps de la contempler, de fixer son regard, son pelage, sa beauté encore plus raffinée par une rareté qui en accomplit un animal quasi mythique.

Il associe à ces moments de forte intensité la délicatesse qui semble unir Vincent et Marie et les réflexions souvent décalées, mais tellement à propos pourtant, d’un Léo dont les études philosophiques sur le sens de la vie et des traces prennent ici toutes leurs ampleurs.

Et l’auteur clôture ce livre flamboyant et fascinant par des pages sublimes sur la source du Mékong, fleuve de référence qui nous ramène en boucle au Cambodge et à la fantastique civilisation Khmère.

L’auteur rappelle toujours en convocations des lectures qui parsèment son parcours et qui peuvent aussi prolonger son récit : Héraclite et sa vision métaphysique, Nietzsche et sa fougue de volonté, Walt Whitman (poète préféré de Neruda) que je vais m’employer à relire, avec le recueil Feuilles d’herbe que j’ai toujours trouvé étincelant, ou Jules Renard qui le premier avec ses Histoires Naturelles a rappelé que le monde n’était pas composé que d’humains et que toutes les espèces y étaient fondamentales.

Ce livre est à la fois un récit d’aventures, un conte onirique, une histoire d’amitiés vives et il sanctuarise le talent de Sylvain Tesson qui romance la poésie ou poétise le roman et sait dire à fleuret moucheté des choses essentielles en un concentré malaxé de concision, d’élégance majeure et de profondeur.

Chapeau bas, l’artiste !

 

Eric

Blog Débredinages

 

La panthère des neiges

Sylvain Tesson

Prix Renaudot 2019

Nrf Gallimard

Offert à Noël par mon Cher fils aîné, que j’embrasse !