Pierre Assouline avait noté que rares furent les écrivains qui refusèrent de publier durant les années d’occupation ; Jean Guéhenno, comme René Char, fait partie de cette exception littéraire qui considérait que tant que le pays ne serait pas libéré et ne redeviendrait pas en maîtrise de son destin, elle ne désirait pas publier, par une réfutation absolue à pactiser avec des autorités qui avaient renié les principes de République libre en France.

En relisant Pierre Assouline, j’ai noté qu’il citait abondamment le Journal des années noires de Jean Guéhenno, que je n’avais jamais lu ou même parcouru, et comme le message de l’un de mes auteurs favoris m’y invitait, je m’y suis plongé en une lecture émouvante, forte et absorbante.

Jean Guéhenno est professeur de littérature à Normale Sup et il forme ce qu’il est convenu de référencer comme l’élite de la Nation, quasi exclusivement masculine en ces périodes…

Il a vécu la demande d’armistice et la transmission des pleins pouvoirs à Pétain comme une offense ignominieuse aux idéaux Républicains de liberté et d’indépendance et comme une démission vile et abaissante des principes de refus des obscurantismes et des totalitarismes.

Il décide, souvent en camouflant ses écrits, en veillant à ne pas citer les identités de ses sources ou réseaux, en agglomérant des réflexions de portée politique ou internationale à des considérations sur la vie quotidienne ou l’exercice de sa profession, à rédiger un journal, ne souhaitant nullement le publier avant que le pays ne recouvre sa liberté et ses idéaux démocratiques.

Ce journal est exceptionnel et je regrette qu’il ne soit pas plus magnifié et étudié dans les analyses historiques contemporaines.

Il recense, en une écriture toujours alerte et pesée, toujours calibrée et incisive, toujours élégante et littéraire, les ressentis d’un homme engagé mais qui ne participera pas à la Résistance, d’un acteur qui vit les réalités de l’occupation dans sa chair et ses quotidiens, sans cependant être le plus à plaindre car il reste bourgeois aisé, et les positions d’un intellectuel qui ne supportera aucune compromission sur ses idéaux démocratiques et républicains mais qui ne réfutera jamais un débat, surtout avec ceux qui pourraient le pourfendre ou le mettre en tension.

Il n’est pas possible et il ne serait pas convenable de tenter de résumer ce livre d’une haute facture et profondeur, qui sera publié grâce à l’entregent de Jean Paulhan et de ses mérites inspirants auprès de la Nouvelle Revue Française de Gallimard juste en après-guerre, mais il m’apparaît important, Chère Lectrice et Cher Lecteur, de vous en donner les messages les plus marquants pour moi et les plus en invitation pour nos introspections historiques :

  • La perception que la jeunesse intellectualisée considérait le régime démocratique comme bavard et insuffisant, laissant trop la conduite du pays à des considérations générales et peu inspirées, et du coup elle imaginait la nouvelle Europe en construction dans la seconde guerre mondiale en cours comme un sursaut quasi romantique qui ferait s’élever la France et lui assurerait un retour de grandeur… Drieu la Rochelle a beaucoup écrit sur ce qu’il appelait le « romantisme d’assainissement »…
  • Jean Guéhenno pourfend beaucoup les auteurs, entre Proust et Gide, qui ne parlent que d’eux ou de leurs individualités et n’invitent les lecteurs qu’à l’accoutumance de ce qu’ils vivent ou vivront, en ne participant pas aux débats sur l’amélioration des conditions humaines ou sur la création de nouveaux partages redistributifs, mais il n’est pas tendre non plus avec un Julien Benda qui apprécie trop son confort intellectuel et sa compétence et qui écrit pour critiquer, sans s’engager…
  • La lâcheté de tous les organes de presse écrite ou radiophonique qui ne diffusent que de la propagande, qui donnent du relief à des mièvreries et qui endorment les citoyens, sans les mettre en capacité de cerner ce qui les environne, ou même de donner des clefs pour appréhender les complexités du moment…
  • La détresse des conditions de vie et d’obtention des cartes de ravitaillement, l’impossibilité de communiquer par courrier qui est toujours censuré, la prépondérance de cartons pré-écrits que l’on doit biffer ou valider pour donner des nouvelles aux proches, les limites d’un quotidien où l’on manque de tout.
  • Le courage de celles et ceux qui combattent et qui meurent fusillés ou qui partent dans des convois, avec une accentuation marquée, car ils forment les victimes les plus nombreuses, pour ceux qui se réclament du communisme ou pour celles et ceux qui sont de religion juive.
  • La difficulté à imaginer que les forces Allemandes ne puissent être vaincues et les découragements récurrents quand les annonces de Radio-Paris retracent les progrès de l’armée du Reich et de ses alliés, et les limites à l’espoir quand cette même armée semble piétiner…
  • Les tensions quand des amies et amis sont en arrestation et l’humiliation personnelle quand ses cours en Normale lui sont retirés et qu’il est dégradé pour enseigner à des collégiens.
  • La capacité de l’auteur, quand la liberté revient, à ne pas vouloir procéder à des jugements sommaires et à souhaiter que l’avenir ne soit pas un règlement de compte mais surtout une volonté indéfectible de remettre sur rails une République vivante, une démocratie assumée et une Liberté ceinte des vertus de la compétence éclairée, de l’enrichissement par la différence et du plaisir du partage contradictoire.

Un livre à lire, relire, étudier, prendre en référence et qui illustre bien mes vœux pour vous, Chère Lectrice et Cher Lecteur, pour 2020 : une année propice, valorisante et reconnaissante où comme le disait Voltaire, « il vaut mieux préférer l’analyse de la complexité que le jugement de valeur péremptoire qui réfute toute nuance ». Sus à tous les procureurs de circonstance…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Jean Guéhenno

Journal des années noires 1940-1944

Folio