Attention Chef d’œuvre !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai pris un plaisir avide et palpitant à lire ce livre, totalement déjanté, décalé à souhait et irrésistiblement inclassable, écrit avec un style virevoltant et une tonicité décapante.

Arseni Andréiévitch Iratov gagne plus que fortement bien sa vie, il est devenu architecte, un peu par hasard, en reprenant pour lui des plans réalisés par son Père, d’inspiration futuriste ; il a échafaudé bien des combines, a participé sans complexe à de nombreux trafics, en cette période de fin de règne de feu l’Union Soviétique et de reprise en main autoritaire des oligarques qui oublieraient de respecter le pouvoir des nouveaux Tsars de Russie…, il vit une sexualité débridée et aime marquer sa force et sa réussite financière en étalant son argent et ses possessions.

Un jour il constate qu’il n’a plus de sexe, que son attribut n’existe plus, qu’il a bel et bien disparu. Il consulte un de ses amis médecins, qui imagine une potentielle prothèse lui permettant de donner le change, notamment avec sa compagne du moment, qui aimerait bien un enfant de lui et qui l’affectionne de toutes ses tendresses, même s’il met un point d’honneur à vivre seul au rez de chaussée et à solliciter le premier étage pour son aimée, car son indépendance personnelle se voit solidement indépassable et indiscutable…

Surgit à des centaines de kilomètres du Moscou où vit Arseni, une sorte de gnome – concrètement un homoncule – reprenant les réalités de l’attribut perdu et qui se transforme en jeune homme à la beauté magnifiée. Le gnome est récupéré, recueilli, par la jeune Alissa, scolarisée mais en intérêt très ponctuel pour les études, qui doit affronter toutes les intempéries pour faire le chemin entre école et maison familiale, en utilisant le char d’un paysan de voisinage, le plus souvent entreprenant et mal famé, ivre en permanence… La jeune fille retrouve sa grand-mère, pas particulièrement portée sur l’ouverture d’esprit et le solidaire, qui la rabroue sans ménagement, mais Alissa peut aussi répondre avec force désinvolture à son aïeule…

Le gnome initie Alissa aux essentialités des découvertes personnelles, si l’on me permet cette sorte de parabole digressive, mais avec déception pour la jeune fille, étant devenu jeune homme saisissant rapidement, l’homoncule prend le chemin pour la Grande Ville, pour vivre ses propres aventures.

Ces éléments posés, l’auteur nous entraîne en un tourbillon magistral, souvent improbable, inventif et saisissant de ferveurs, tensions, incohérences et boulimies de farces, qui enchante et aiguise nos appétits, en nous faisant à la fois tordre de rire, mais aussi en y entremêlant la nécessité d’une prise de recul sur nos actualités, sur les rapports humains contemporains, où les machinations, manipulations, hypocrisies et lâchetés se forgent de manière récurrente un vrai premier rôle.

L’auteur aime le truculent et notamment des parties de jambes en l’air, avec souvent multi partenaires assumés, qui assure à Arseni (quand il est équipé…) ou à son double essentiel, si je peux m’exprimer ainsi, une ferveur marquée, appréciée surtout pour le physique de performance.

L’auteur démontre que tout est fiché et référencé et que la relation – fusse-t-elle intime – ne résiste à aucune forme de sentimentalisme quand les inspections des services analysent la façon dont les personnes s’inclinent ou pas par rapport aux dogmes édictés par toutes les autorités…

L’auteur aime évoquer la chose militaire et la vie en caserne, où les autorités par grades veulent conserver intacte leur force hiérarchisée, souvent au seul bénéfice de quelques privilégiés, en ignorance totale de la masse soldatesque.

L’auteur aime parler des commémorations ou vénérations, notamment en jardins de tombes, proches des églises orthodoxes, endroits qui peuvent être autant des pèlerinages ou des recueillements que des lieux de rencontre sournois, propices à toutes les malversations ou à l’imagination coupable et malfaisante.

L’auteur aime parler des magasins où l’on ne paye qu’en devises, et pas en roubles, où les clientèles sont triées sur le volet, surveillées et espionnées, où l’on trouve tout ce qui n’est pas découvrable ou cernable ailleurs, ce qui accentue les privilèges et rentes, étalés de la fin de la Nomenklatura aux inspirations Mafieuses contemporaines.

L’auteur, surtout, devient exceptionnel dans sa narration quand il met en place la rencontre, que la lectrice ou le lecteur attend pour son plus fort ravissement, entre Iratov et l’homoncule devenu jeune homme, double direct d’Iratov, où s’agglutinent toutes les possibilités : combat entre la jeunesse et la vie plus expérimentée, dualité sur la compagne d’Iratov qui retrouve avec l’homoncule – devenu beauté masculine incandescente – ce qu’elle a oublié de son Chéri initial…, explosion des réalités familiales, nécessités de faire les bilans de vie en n’omettant pas les erreurs et errements et en ne fuyant pas les responsabilités sachant que le jeune arrivant peut tout faire remémorer au vieil en puissance… et agrément de totalités de personnages dithyrambiques, drolatiques à souhait, et notamment la présence d’un coiffeur Grec, bien silencieux, mais pouvant se placer comme un réel et bel allumé…

Ce livre est pour moi un vrai coup de cœur et représente ce que j’affectionne plus que fortement dans la littérature : le plaisir d’une histoire ciselée et dynamisante, la profondeur d’une réflexion sociétale, la critique des convenances et des éléments parvenus et la présence omnipotente d’un humour sans concession et sauvage.

Là, en ce livre, j’ai été plus que servi.

Je vous invite à acheter ce livre pour les fêtes, à l’offrir pour vos vraies amies et vrais amis, celles et ceux qui savent rire d’un rire de qualité, exigeant et salvateur et qui apprécient la littérature intelligente et différente.

Merci, encore une fois, à Nadège Agullo et son équipe, pour son travail investi permettant de dénicher de telles pépites.

Éric

Blog Débredinages

 

L’Outil et les Papillons

Dmitri Lipskerov

Agullo Fiction

Agullo Éditions

Traduit du russe (bravo émérite encore à elle) par Raphaëlle Pache

22€