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Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous le savez, en me suivant en cet humble blog, je suis passionné de lectures d’auteurs souvent contestés, à la morale ou au parcours pas forcément reluisants, mais qui n’ont jamais créé d’indifférences…

Paul Morand avait bien ri quand Arletty, lors de son procès, juste au moment de la Libération, avait déclaré au Président du Tribunal, en réponse à sa question sur « comment elle se portait », « qu’elle n’était pas très résistante… ».

Paul Morand était à la fois écrivain de talent et diplomate et il souhaitait continuer à poursuivre sa carrière, quelles que soient les circonstances…

De la Roumanie où il se trouvait en 1940, où il alliait frasques et combines, en même temps qu’il représentait la France, il trouva plutôt intéressant de se rendre à Vichy, de marquer allégeance à Jean Jardin, l’éminence grise de Laval, et servir l’État Français, lui qui rêvait d’une Europe nouvelle, même s’il n’en a jamais souhaité de contours dictatoriaux ou déshumanisés.

Il se retrouva affecté en  Suisse, pays neutre pendant le conflit, et il put continuer à mener sa plume et rester sur place, notamment dès la publication de la liste des écrivains inciviques en laquelle il figurait bien nettement, dès 1944.

L’homme était un dandy et un intellectuel brillant, mais sa carrière et sa position lui importaient plus que la rigueur morale ou les principes éthiques. Sans lui accorder de circonstance atténuante particulière, car il s’est mis en retrait quand tant d’autres risquaient leur vie, il a toujours conservé les amitiés qu’il avait contractées et a toujours défendu celles et ceux en qui il était redevable, sans pour cela avoir le courage d’affronter la justice post Libération, préférant les hôtels de Berne et la fortune de ses conquêtes aristocratiques récurrentes…

J’ose cependant apprécier sa plume que je trouve exceptionnelle, car il écrit avec verve, chatoiement et précision, se plaçant toujours en érudition, en mêlant la Grande Histoire avec les petits moments de vie et en ayant la capacité de décrire le réel en le romançant à satiété.

J’ai déniché en un bouquiniste de Saint-Raphaël, proche de la gare de Valescure, un livre de 1963 du club de la femme, illustré d’un cahier sur l’auteur et sur son œuvre, relié en pleine toile, pour la somme modique d’un euro, et j’ai pénétré avec plaisir un roman qui décrit toute la dynastie des Habsbourg, en évoquant des faits, en intégrant le réel effectif, mais en ouvrant des pistes pour tous les imaginaires.

L’auteur avait décidé d’écrire ce livre pour que le lecteur contemple « de belles ruines, au bord de l’orient de l’Europe, à la frontière d’une civilisation millénaire ».

Il rajoutait que personne ne pouvait imaginer ce que pouvait être la Vienne Impériale ni repérer « comment tant de pays vivaient sous un seul prince »…

La Dame Blanche est bien la maison d’Autriche qui paya du prix du sang ses fiertés implacables.

Paul Morand aime évoquer que l’amour a fait parfois perdre des raisons et rationalités aux Habsbourg mais qu’ils ont toujours récupéré en territoires… ; il n’est pas possible de tenter de puiser des anecdotes croustillantes, la cour d’Autriche édifie le mariage avec une morale janséniste avec les principes édictés d’union dans l’honneur, quasiment sanctifiée…

Les Habsbourg se devaient d’être Impériaux et mariés et appréciaient un mélange de solitude et de bals rares.

La Vienne de ces époques était bigarrée avec des palais à cent serviteurs qui baisaient la main de leurs maîtres (Küss die Hände) avec des jardiniers tchèques, des caméristes dalmates, des précepteurs triestins, des pâtissiers transylvains et des marmitons hongrois…

Et Paul Morand, qui s’y connaissait en stratégie des alliances, aime préciser qu’ils furent internationaux trop tôt, avant la création de l’Europe, et nationaux trop tard, après l’Anschluss… Mais Metternich disait aussi que le « vrai chef d’œuvre est de durer » et les Habsbourg ont duré plus de mille ans…

Paul Morand narre le destin de François II, qui fut le beau-père de Napoléon, quand il épousa Marie-Louise. Pendant les Cent Jours Napoléon pensait avoir joué les Habsbourg, il sera joué par eux.

François II tiendra Marie-Louise et le Roi de Rome et ne les lâchera pas. Borné et retors, perceur de dossiers, il réussit cependant à éviter des banqueroutes récurrentes et à héberger près de quatre cent cinquante personnages et leurs suites au congrès-gala de la paix de 1814/1815, en consacrant  l’hospitalité Autrichienne et ses féeries.

Même si Marie-Louise ne parla de Louis XVI qu’en évoquant « notre malheureux oncle », elle ne déjuge pas cependant son époux Napoléon, et quand son père François II retire son accord d’avec la France, et fait la guerre contre la France, en 1814, elle précise à son Cher Papa « qu’il n’en tirera aucun profit… ».  Il reste qu’elle ne répondra jamais aux lettres enflammées que Napoléon lui enverra d’exil et elle l’oubliera avec un prince qui la battait…

Napoléon réserve au Roi de Rome la moitié de l’Europe, de Séville à l’Illyrie, en 1811 et dix ans plus tard, à Longwood, sur Sainte-Hélène, il lui lègue sa seule maison d’Ajaccio… Le Roi de Rome, devenu Duc de Reichstadt n’en verra jamais la couleur. Fils de monstre sacré, il ne devait rien lui laisser de son péché originel, un péché qui ne pardonne pas. L’Aiglon a eu une vie courte et triste, sans amour, et on le traitait en prisonnier d’État. Seule l’archiduchesse Sophie lui donnera quelques gages d’apaisement et de tendresse.

Morand, toujours avec son sens de la formule, déclama que Napoléon II aura pu nous épargner Napoléon III, et que son masque mortuaire ressemblait à s’y méprendre à Napoléon au Pont d’Arcole…

Selon Morand, ce n’était pas une idée de fou ni d’imbécile que de vouloir barrer la route aux Etats-Unis sur leur propre continent car profiter, si l’on peut dire, de la guerre de Sécession, pour refaire dans le nouveau monde une sorte d’empire latin, sous l’égide conjointe de la France et de l’Espagne pouvait même être consacré, comme une idée profonde.

François-Joseph n’appréciait pas Maximilien et a accepté d’éloigner son frère mal aimé à la condition qu’il renonçât à tous ses droits sur la couronne d’Autriche, ce que Maximilien accepta, obtenant ainsi un appui pour rejoindre un corps expéditionnaire au Mexique, à la grande joie de son épouse Charlotte, malgré la défection de Napoléon III qui avait pourtant tout fait pour concrétiser ce projet, en assurant de son permanent appui Maximilien.

Bazaine sur place, homme de lige de Napoléon III, n’a jamais été loyal avec Maximilien et n’a rien fait pour empêcher son exécution, Charlotte déjà partie et sombrant dans une folie de persécution et empreinte d’oublis. Et l’on dit encore aujourd’hui qu’une armée Mexicaine n’a aucun sens, alors qu’elle a pu battre une armée de Napoléon III…

François Joseph a toujours été jeune mais imperméable aux idées modernes, il transcendait son autorité uniquement par les bals de la cour en prenant un temps récurrent pour valider les présents, qui passaient un examen avec le « hoffähig », qui s’assurait de la nécessité d’être bien né et de forte empreinte catholique.

Il ne souhaitait rien de moins que d’être intronisé à Prague, Budapest et Vienne pour slaviser la monarchie, trop magyarisée selon lui.

L’archiduc Rodolphe a été immortalisé par Mayerling, et ce colonel de vingt ans avait besoin d’embardées en amour, en se détruisant tout en détruisant les autres ; il fut un « Philippe Egalité qui devait voter sa propre mort », selon Morand.

Un livre précieux, rare et captivant, mais il vous faut accepter d’intégrer un style maniéré et parfois pompier, qui renferme cependant une très vive poésie.

Eric

Blog Débredinages

La dame blanche des Habsbourg

Paul Morand

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