Grâce soit rendue, encore une fois, aux bouquinistes de la place Jean Macé, de Lyon 7ème, qui, chaque premier dimanche du mois, nous présentent des pépites et raretés.

En juillet dernier, j’ai déniché un exemplaire de 1966, en collection du Livre de Poche, reprenant les illustrations originales de Benett pour la collection Hetzel, d’un livre de Jules Verne, que je n’avais pas encore lu, et qui m’a tenu en intérêt, surtout quand on l’affecte en l’historique de sa sortie, en 1879.

La Bégum, veuve de Rajah, avait épousé un Français devenu capitaine instructeur de l’armée Indienne, puis citoyen Britannique ; ils ont eu un enfant qui mourut en 1869 ; la société Trollop, Smith and Co s’est donnée comme mission essentielle de rechercher les héritiers de la Bégum, ce qui permit au docteur Sarrazin, hygiéniste, de bénéficier, pour sa plus grande surprise, d’une somme de 527 millions de francs, soit un coup de fortune prodigieux…

Mais le Professeur Schultze, d’Iena, conteste cet héritage exclusif et produit une attestation prouvant qu’il est le petit-fils de la sœur aînée du capitaine instructeur de l’armée Indienne…

La société Trollop propose une transaction aux deux héritiers qui s’emparent d’une somme rondelette pour tout un chacun.

Ainsi démarre le roman…

Nous sommes en 1879, et la douleur des Provinces perdues, comme de l’occupation Prussienne, et la défaite de la guerre de 1870/1871, résonnent fortement dans l’inconscient national.

Jules Verne, en Républicain volontaire, souhaite mettre sa plume au diapason d’idéaux nationalistes, même s’il restera toujours opposé à la force et aux instincts grégaires et belliqueux, pendant toute sa vie.

Le Docteur Sarrazin désire que tout son héritage soit consacré à l’édification d’une Ville nouvelle qui réfuterait les conditions d’hygiène déplorables des Urbanités de son époque, avec une absence d’air et de lumière ;  il souhaite tracer le plan d’une cité modèle fondée sur des rigueurs scientifiques.

Et cette ville s’appellera France-Ville, Cité du bien-être.

Le Docteur a un fils, Octave, plutôt peu porté sur les études et soutenu en permanence par Marcel, son condisciple, orphelin Alsacien, qui a tenu, bien que très jeune, à participer aux combats pour le maintien national de sa Province natale dans le giron Français et qui s’affecte comme quasiment le fils adoptif de la famille.

Marcel semble aussi très épris de Jeanne, la fille du Docteur.

Cinq ans ont passé et France-Ville a pris place dans l’Oregon, sur la côte ouest Américaine et les personnes qui présentent « de bonnes références » et qui peuvent exercer « une profession utile », en s’engageant à observer les lois de la ville se trouvent accueillies ; tous les bâtiments ont été édifiés avec luxe, entente et convenance hygiénique, en insistant sur la propreté permanente chargée de détruire les miasmes, avec une centralisation des égouts et la présence d’une eau récurrente.

Le Professeur Schultze a, lui, investi toute sa fortune léguée pour la construction d’une cité de l’acier, une Oberland, « aux coups sourds du marteau-pilon et des détonations étouffées de la poudre » et la cité de l’acier se situe à quelques encablures de France-Ville…

Ce roman peut apparaître ingénu et un brin caricatural, car bien évidemment le Bon est caractérisé par le Docteur Sarrazin, Français scientifique, généreux et ouvert au Monde.

Il se pose en créateur d’une société progressiste et épanouissante.

Verne intègre ici les principes qui ont guidé ceux que l’on a dénommé, souvent avec indélicatesse ou volonté péjorative, « les socialistes utopistes », qui rêvaient d’une cité idéale où le travail, la culture, les valeurs financières seraient mutualisées pour un partage harmonieux des compétences et connaissances.

Les phalanstères, les idées de Fourier ou Saint-Simon, la création de New Lanark en Écosse par Robert Owen, ont certainement inspiré Verne qui se place dans le sillage des hygiénistes qui connaissaient les ravages causés par les pandémies alimentées par l’absence d’air, de lumière et d’eau potable.

Et le méchant Allemand est bien Prussien, le Professeur Schultze, qui se cantonne en un belliciste, qui ne pense qu’à la production industrielle, à la capacité à armer et à dominer par la force, et pour lequel la science ne peut qu’être qu’au service de la puissance.

Marcel va s’infiltrer en cet Oberland et prendre le temps de se faire reconnaître et apprécier, puisque sa maîtrise de l’Allemand est évidente, dans tous les corps de métier, en grimpant rapidement toutes les hiérarchies, pour devenir un conseiller de Schultze, dont il devine les intentions d’autoritarisme et de dictature pour anéantir France-Ville…

Mais le roman doit surtout être lu, avec avidité, pour plusieurs essentialités :

  • La comparaison, peu flatteuse, des assureurs Britanniques, qui recherchent surtout à ne jamais dire les choses de la même façon à leurs interlocuteurs, et où « le diviser pour régner » devient une règle d’organisation ; en ce sens Verne nous alerte sur les dissimulations et les décisions qui s’affectent sur le seul angle de l’apanage financier.
  • L’évocation admirable du jeune Carl qui travaille dans le puits Albrecht, pour faire vivre sa Maman, alors qu’il est encore enfant et qui s’attache à faire des études en son sous-sol pour tenter d’élever sa condition. Cet enfant prodigue, auquel un malheur arrêtera les prétentions et envies, illustre les habitudes de Verne de stopper le travail chez l’enfant et la nécessité de pousser l’instruction et la connaissance. On retrouve ici les thématiques qu’il a orchestrées dans Fils d’Irlande, dans le droit fil de Dickens qu’il admirait, alors qu’il détestait Zola…
  • La présence de serviteurs zélés, Arminius et Sigimer, prêts à mourir pour leur maître et qui œuvrent sans moralité et sans se poser de questions, ce qui permet à Verne de rappeler à son lecteur, et notamment à son jeune lecteur, l’importance majeure du libre arbitre et de l’émancipation pour ne jamais vivre en devant quoi que ce soit à quiconque.
  • La primauté de la rigueur scientifique, car il n’est pas envisageable que le pire advienne et que le méchant triomphe, et s’il n’aboutira pas à ses fins, c’est surtout parce qu’il lui manque la cohérence d’analyse, la relecture de ses perceptions, et qu’il consacre un amateurisme sûr de lui alors que la science demande modestie et expérimentation.

Ce livre se lit avec plaisir, en le replaçant dans son contexte historique, même si l’on doit accepter des raccourcis, des facilités dans les caractères des personnages, des évidences trop directes sur le parti du Bien et le parti du Mal et une certaine tendance à considérer celui que l’on doit combattre comme une personne sans vergogne, sans état d’âme, sans compromis et sans humanité.

On préfère le Capitaine Némo en toutes ces acceptions et diversités, car il est mieux de choisir la complexité que le jugement de valeur.

Amitiés vives.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Les 500 millions de la Bégum

Jules Verne

3en collection de poche de 1966, chez les bouquinistes de Jean Macé, à Lyon