Est-ce possible que le tourisme de mémoire, pour rendre le vécu indicible de celles et ceux qui partirent pour les camps de la mort, encore plus repérable ou identifiable pour les générations actuelles, se transforme en pèlerinage morbide, voyeur et inconséquent ?

Est-ce nécessaire pour toucher les tréfonds des horreurs, que l’on soit dans l’obligation de supporter brimades, privations, coups, quolibets et que l’on soit aussi en situation de vivre en communauté de tensions, pour repérer si le solidaire l’emportera face à l’individualisme ou si le fort aidera le plus faible ou se considérera comme prédateur utile pour sa propre et unique sauvegarde ?

En lisant et relisant le fort livre de mon amie auteure, Chris Simon, qui sait si bien décrire les psychologies de l’insondable, je revoyais le film « I comme Icare » avec Yves Montand, de la fin des années 70, où un test s’organisait avec deux personnes et la perception pour l’un des protagonistes qu’il adressait une décharge électrique à l’autre personne quand elle ne répondait pas correctement à une question. La personne qui recevait des décharges électriques était un comédien qui simulait, mais son comparse ne le savait pas et rares étaient les personnes qui décidaient de stopper l’exercice avant une intensité électrique réputée forte ou qui le stoppaient avant qu’il ne démarre…

Patrice décide d’offrir un voyage surprise à Hélène ; elle ne doit rien savoir et tout ce qui est organisé doit rester secret.

Le voyage commence assez mal lorsque les personnes chargées d’accompagner Patrice et Hélène, pour les amener à leur point de départ, directement de leur domicile, se comportent comme des gougnafiers et s’en prennent violemment au chat de la maison qui en reste interdit…

Ils rencontrent, pour « embarquer », Laure et Mathieu ; Laure veut « immortaliser » le voyage à venir par des séquences récurrentes qu’elle postera sur les réseaux sociaux, alors que l’on apprend que les téléphones et engins de communication se trouvent rigoureusement interdits et le contenu des bagages plus que limités…

Les volontaires pour le « voyage » partent de Drancy, lieu sinistre où les trains à destination des camps d’extermination et directement en partance pour la solution finale ont été à l’œuvre entre 1941 et 1944 ; une guide explique historiquement la réalité des lieux et les « voyageurs » attendent le train, en se questionnant quand même pour cerner si la reconstitution des convois horrifiants du passé n’allait pas s’organiser en une sorte de tourisme de réalité directe plutôt inquiétante et sordide…

Le train s’ébroue et tous les voyageurs sont enfermés en un wagon fermé, avec l’obligation de s’asseoir sur le dur du revêtement au sol ; quelques optimistes s’imaginent en réalisation de documentaire instantané sur les traces de l’innommable et d’autres, dont Hélène, commencent sérieusement à se demander ce qu’ils viennent faire en cette galère, sans hygiène, en pleine promiscuité, sans possibilité d’aller aux latrines avec un rudiment d’intimité, en suffocation, sans air et sans savoir ce qui se déroulera en les heures à venir.

Si tour-operator il y a, il pousse le vice et le bouchon très loin, en imaginant reconstituer un train en partance pour le supplice de la Shoah, alors que, même en 1944, les Nazis prendront toujours soin de préciser aux personnes en convoi qu’elles allaient en camp de travail… Et les accueils au son des orchestres devant la sinistre banderole du « Arbeit macht frei » se voulaient accréditeurs de cette volonté « d’apaisement », pour mieux gérer ensuite l’organisation terrifiante du meurtre de masse des internées et internés.

L’auteure sait glaner sans concession les réalités d’une vie en groupe, en ce convoi insupportable et pourtant parti du plein gré de ses voyageurs.

Elle évoque la fébrilité de Christine qui se sent tellement terrorisée par ce vécu, en ce wagon d’inconvenance qui la déchire, qu’elle finit par s’uriner dessus ; elle parle de Bastien qui rapidement cherche à s’échapper, elle transmet le message d’un joueur de cartes, un peu rouleur de mécanique, qui finit par s’adonner à ses excréments dans le wagon et qui en dissimule une honte absolue…

Oui, on peut refaire revivre un train où le groupe réuni alternera des volontés d’entraide pour partager l’eau et conserver des réserves et des moments de déchirement où les injures et le chacun pour soi l’emporteront sur l’once de raison.

L’auteure déploie en son écriture une énergie sauvage où l’humanité ne fait plus sens, où toutes les relations bienveillantes sont anéanties, pour tendre vers la seule sauvegarde de chacune et chacun, prête ou prêt à piétiner l’autre pour conquérir une part de pain supplémentaire ou une respiration d’un peu d’air plus frais.

Et si toute la force émotionnelle de Chris Simon environne son roman pénétrant, elle ne conclut pas par la positivité…

Car ce voyage ne pourrait n’être qu’une mauvaise farce, un sinistre passage ou une tentative de reflux psychologique pour analyser les potentiels comportements de ceux qui sont partis et ne sont jamais revenus…

Et même si l’auteure plaide pour la concorde et l’amitié solidaire, elle ne se méprend pas sur la réalité de la nature humaine, qui peut à la fois se placer en ouverture et en égards mais aussi se cantonner à l’absence totale d’égards, avec la lâcheté de ne pas écouter, repérer et voir ce qui se passe à côté, pour s’auto-conserver, au mépris de toute compassion ou tolérance.

On ne ressort pas totalement indemne de ce roman, mais il est important de le lire et de l’utiliser en philosophie et en science cognitive, car il décrit ce qui est et ce qui fut, sans ambages et sans fioriture.

Il n’insiste pas pour tenter d’améliorer les choses ou de faire en sorte d’éviter le pire mais clame que « la bête immonde » Brechtienne d’Arturo Ui peut toujours revenir et qu’il convient de savoir dire non et parfois, même en documentaire circonstanciel, réfuter ce qui se propose ou se présente.

Et surtout l’indicible n’a pas besoin de commentaire, il est pénétré en nos esprits et cela suffit.

Merci Chris et reçois toutes mes amitiés et affections.

Éric

Blog Débredinages

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