En mars dernier, au salon du Livre Paris 2019, j’ai salué l’équipe d’Agullo Éditions et elle m’a ardemment conseillé de découvrir l’univers de Frédéric Paulin, qui s’est attelé, en une trilogie dont deux tomes sont parus à ce jour, à décrire, sans concession, l’Algérie des années 90 jusqu’en nos réalités contemporaines, entre attentats terroristes, montée de l’islamisme radical et collusion trouble entre pouvoir et forces régaliennes du pays avec les mouvements intégristes.

J’ai suivi ce conseil et ai acheté le premier tome.

Je n’ai pas eu le loisir de rencontrer l’auteur pour quais du Polar sur Lyon, en début de printemps 2019, où il obtint, et je l’en félicite, le prix des lecteurs, mais ce n’est que partie remise, car j’aime les auteurs qui utilisent, en source d’inspiration, les réalités du vécu historique, les interpellent et les interrogent pour en dénouer les fils et les actes enfouis.

Ce livre est une vraie réussite investie, tant sur le plan de la narration du roman noir que sur sa force contributive au débat, pour que les consciences atomisées par la chape de plomb des discours officiels reprennent vie et pour que les victimes oubliées ou disparues ne soient pas abandonnées…

Ce livre s’affecte d’abord comme un roman noir de qualité littéraire mais il sait aussi pénétrer des pistes longtemps mises en jachère, et, en ce sens il contribue à revisiter une Histoire récente dont les stigmates s’avèrent toujours présents mais dont la scrutation restait à opérer.

Tedj Benlazar est rattaché à la DGSE et opère en Algérie ; il connaît bien le pays, parle l’arabe, y a aussi ses origines personnelles ; de sa vie intime l’on sait qu’il semble joindre sa femme et prendre des nouvelles de ses deux filles quand il est en mission…

Il est soutenu par son « chef », Rémy Bellevue, qui apprécie son flair et son sens d’initiative à toute épreuve, et il le couvre fréquemment, quand sa façon d’enquêter peut mettre à mal les postures diplomatiques.

Lui-même a presque quasiment toujours vécu en Afrique, y a rencontré Fadoul et sait que l’on ne peut servir une mission que si l’on respire le pays de rattachement par tous ses pores et que si l’on s’y engouffre.

Tedj apprend vite que les sphères du pouvoir Algérien, et notamment les militaires et agents de renseignement, veulent « délégitimer » les islamistes qui avaient gagné les élections – avant qu’un coup de force, pour ne pas dire coup d’État organisé par des généraux appelés « janviéristes », les en aient chassé – en les infiltrant dans leurs maquis, pour que tous les crimes commis (y compris par les relais de ces agents du pouvoir) salissent les islamistes et leur organisation référente, le FIS.

Tedj connaît l’existence d’Aïn M’guel, zone qui servit au pouvoir Gaulliste pour les essais des premières bombes nucléaires dans le désert du sud Algérien, et reconverti en camp d’internement depuis l’indépendance, tellement isolé que l’on ne sait ce qui s’y pratique, mais l’on imagine que le pire peut s’y tenir et qu’il peut accroître encore son inanité…

Quand Tedj assiste à un interrogatoire plus que musclé d’un potentiel terroriste par les forces militaires Algériennes, au nord du pays, mais qu’il repère une personnalité qui semble elle-même dans la mouvance islamiste que l’on respecterait avec un certain égard, il place un de ses indicateurs pour suivre un véhicule qui va en direction du Grand Sud pour tenter d’en savoir plus.

Mais l’indicateur ne donne pas signe de vie et Tedj sait ce qu’il lui est arrivé… et il décide de passer à l’action, seul, ne voulant plus mettre en péril les personnes qu’il mandate pour l’aider et le renseigner.

La jeune et belle Gh’zala, étudiante, indépendante, très volontariste sur sa capacité à s’affirmer et à revendiquer une place pour la femme dans le pays, ne sait plus ce qu’est devenu son « promis » Raouf, qui a flirté avec les islamistes, plus par dégoût des caciques du FLN et de leur veulerie, que par conviction ; il a été arrêté, mais aucune demande sur son sort ne reçoit de réponse et le frère de Raouf, militaire, est aux ordres du pouvoir.

Elle passe régulièrement saluer et prendre soin de la Maman de Raouf, pour garder lien avec la famille qu’elle pensait intégrer…

Le roman décrit les fonctionnements des chefs militaires qui ont bien cerné que la terreur renforcerait leur pouvoir d’ordre et que personne n’imaginerait que les attentats islamistes pourraient être fomentés ou même aiguillés, en sous-main et en infiltration, par l’armée ou les services de renseignement.

En arrêtant des islamistes, en rasant des villages suspectés de les appuyer ou de les cacher, en organisant avec certains islamistes, et en s’associant à eux, des attentats touchant notamment des intérêts étrangers (surtout Français), ils pouvaient légitimement demander des appuis et des soutiens extérieurs et renforcer leur pérennité, en cultivant ce double jeu.

Tedj n’est pas dupe et les chefs militaires locaux l’ont bien repéré, mais il n’est pas aisé de détrôner la vérité officielle quand la France préfère soutenir le pouvoir de la force, le considérant, comme beaucoup moins néfaste qu’un pouvoir islamiste…

Mais les liens du FIS avec de jeunes Français et notamment en certains quartiers de Vaulx en  Velin ne cessent d’inquiéter Tedj qui mesure ce que représenterait la poursuite perpétuée des attentats hors territoire Algérien…

Est-ce que le pouvoir Algérien organiserait aussi des possibles conversions d’apprentis terroristes en France pour que la France sache bien qu’elle ne peut être qu’unie avec le pouvoir militaire…

Quand des Français sont kidnappés et qu’ils sont retrouvés trop rapidement par les forces militaires, Tedj imaginera que la duplicité peut aussi se placer sur les angles les plus cruels pour magnifier la volonté d’un pouvoir de perdurer, en acceptant toutes les lâchetés et compromissions.

Tedj sait que Gh’zala est en danger et il veut la faire sortir du territoire, et il ne peut que se remémorer le terrible attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983, où des militaires Français avaient été sauvagement assassinés en un attentat ; Tedj y était et depuis lors il se sent toujours porté par la nécessité de secourir les personnes avec lesquelles il se sent en lien et dont il repère la potentielle fragilité, même à leur corps défendant ; Tedj renferme aussi un secret plus que douloureux qui magnifie aussi sa volonté de bravoure et d’entraide, malgré ses fêlures et sa prise de boisson trop récurrente…

Le premier tome qui s’ouvrait sur le coup de force des janviéristes se clôture avec l’attentat de l’été 95 au RER Saint-Michel et les soubresauts de Khaled Kelkal qui agissait au nom du FIS en France, enfin au nom du FIS et-ou de ses éventuels alliés militarisés…

Le livre intègre subtilement, et avec force, des personnalités réelles et ayant existé et ne camoufle rien, ni des enlèvements odieux avec décapitations à la clef ou de ceux fomentés pour prouver que le pouvoir Algérien peut retrouver des étrangers sains et saufs, ni des généraux et militaires dont les volontés de commandement intègrent toutes les panoplies des doubles jeux, ni les mouvements islamistes dans toutes leurs différentes acceptions, qu’ils s’imaginent de politique pure ou de combat armé ou de djihad.

Un livre marquant et percutant et plus qu’important en son sujet traité.

Je vais maintenant lire le second tome ; à bientôt pour vous en parler.

Éric

Blog Débredinages

La guerre est une ruse

Frédéric Paulin

Agullo Noir – Agullo Éditions – 22€