Vichy Vertigo : Une Mémorielle Damnation, de Robert Liris

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai été élève, en classes de 4ème et de 3ème, au Collège Jules Ferry de Vichy, entre 1976 et 1978, et j’ai eu Robert Liris comme professeur d’histoire et géographie.

Il fut, sans allégeance circonstancielle liée à cette humble chronique, un constructeur et un passeur de savoirs, pour moi, et il m’a marqué vraiment, en étant en permanence en recherches d’élévation pour nous, en classe.

C’est lui qui m’a fait découvrir le TNP de Villeurbanne, pour une rencontre sur Sartre, au printemps 1978, en un voyage scolaire, un samedi… et c’est lui qui m’a initié aux mystères enfouis de l’Ile de Pâques ; si je m’y suis rendu intensément et passionnément en 2008, c’est un peu aussi pour me placer sur ses traces, en mémorisant nos discussions communes, entrecoupées d’arabesques portant sur la mise en scène de « Songe pour une nuit d’été » du Grand William, que l’on avait vue au théâtre, sans se concerter…

Je le savais taquiner la muse, car il avait déjà écrit des poèmes quand j’étais élève, mais je n’avais plus vraiment de nouvelles de lui, si ce n’est sa passion indestructible et tenace pour les éléments inexpliqués qu’il a toujours voulu affronter rationnellement, tout en se persuadant que la rationalité ne guette pas fréquemment les décisions…

L’on m’a offert récemment son dernier opus, avec une dédicace sur notre passé commun très affective en ma direction et en celle de mon Cher Papa, et ouverte sur l’avenir, considérant que le livre de nos souvenirs ne sera jamais fermé et qu’il reste encore des pages à créer ou à conquérir…

Son livre n’est pas de lecture aisée, mais il se mérite, et quand on s’y implique en profondeur, comme en apnée, on pénètre sa force émotionnelle, son intensité réflexive et ses marques d’attention.

Je suis né à Vichy et je sais ce que signifie la représentation de la Cité dans notre inconscient collectif.

L’auteur, qui y vit et y travaille depuis des années, avait en germe la volonté d’analyser ce qui s’adosse sur le nom de la Ville et qui la place, souvent de manière systématisée, au ban de l’Histoire ; en aucun cas l’auteur ne souhaite interférer une quelconque nostalgie d’une Vichy reine des villes d’eau et encore moins une compassion avec des heures qui ont dénigré les droits humains, mais il désire que l’on parle de la Cité, en toutes ses acceptions, en s’enfouissant dans toutes ses réalités et en toutes ses organisations.

La Ville est d’abord une ville d’eau, une ville thermale, mais qui ne s’est pas composée d’un luxe architectural récurrent ; elle ne fut magnifiée que par Napoléon III, dont le médecin traitant lui avait recommandé les bienfaits, en se trompant de destination, car l’Empereur était malade des reins, et à Vichy on apaise les contraintes de foie et de digestion…

Toutes les flâneries possibles du curiste s’attachent à des découvertes des styles Belle Époque, mais en remontant 150 ans en arrière, au maximum ; auparavant la ville n’était pas destination hôtelière.

La Ville a été capitale de l’État Français mais ne dispose pas de musée digne de ce nom capable d’analyser avec cohérence, objectivité et mise en perspectives, son histoire et son passé, et c’est bien regrettable, car on ne peut faire l’économie d’un diagnostic ou d’une introspection, surtout quand on sait ce que représente le nom de la Cité en l’histoire contemporaine.

Le Corbusier, architecte de Pétain, pendant quelques mois, et laudateur du réalisme socialiste, avait un projet pour organiser la Cité, soutenu par Giraudoux, son voisin de Cusset, pour en faire un exemple de l’urbanité de la rénovation nationale.

Mais Pétain était à la fois trop ruraliste et peu porté sur la grandiloquence et il assista, assez affligé, aux données des propositions, et comme souvent il ne décida rien mais ne programma rien non plus, et la Cité Nouvelle potentielle ne vit jamais le jour, pour le plus grand bien de « son périmètre réduit » actuel qui fait de Vichy une ville de bâti décoratif, plutôt passive mais contemplative…

L’auteur évoque souvent l’Opéra de Vichy en son livre, à mi-chemin entre récit et essai, où le 10 juillet 1940, sous l’impulsion de celui que l’on surnommait Bougnatparte, Pierre Laval, voisin de Chateldon, la République se sacrifia, avec seulement 80 députés pour refuser les pleins pouvoirs au Maréchal.

Vichy se voit hériter de l’épithète « capitale » et Paris de l’attribut de « libération » et pour ne pas accabler Paris, où l’Administration restait en puissance et en collaboration active entre 40 et 44 quand même…, l’Histoire retiendra seulement la parenthèse non Républicaine de « régime de Vichy ou de gouvernement de Vichy » lui léguant les infamies pour l’éternité…

Or on a aussi résisté à Vichy, d’abord avec la ligne de démarcation située à moins de 50 kilomètres ou quand les habitants de la Ville se sont élevés pour protester souverainement contre la destruction, pour récupération du bronze, de la statue d’Albert Ier de Belgique, grand amateur de la ville d’eau et compagnon lors de la Première Guerre Mondiale des forces alliées.

Vichy se voulait cosmopolite et pacifique et avait donné à ces artères de référence les noms du Président Wilson, orchestrateur de la Société des Nations et d’Aristide Briand, pionnier de la paix universelle et de la nécessaire réconciliation Franco-Allemande.

Mais Vichy ne s’est jamais enthousiasmée pour une race unique et pure ou pour une Grande Allemagne, au contraire elle a toujours été ouverte aux Nations et aux Francophonies, comme une ville de croisements internationaux.

La Ville s’est creusée pour sacraliser les rites des soins, de la santé, du sport et de la culture, pour célébrer à la fois le repos des esprits, le bien-être et la nécessité d’ouvrir les yeux, d’observer les extérieurs ; si les défilés de culture gymnique dans les années 40 symbolisaient clairement l’adhésion de l’État Français aux thèses totalitaires, la Ville les vivait plus comme la nécessité de donner force et conviction à la santé et à la beauté, comme pour la structuration ultérieure de ses laboratoires de produits cosmétiques. Mais elle n’adhérait pas aux thèses de domination ou d’inégalité des Peuples.

La Ville était ouverte aux Nations, elle a été capitale abusée d’un État refermé, et elle a voulu reconquérir sa quête prédestinée d’être une Desti-Nation.

Le Maréchal rêvait d’être intronisé à Versailles ; se rendre à Vichy avait été vécu comme une cure de rétrécissement ou d’amaigrissement de ses ambitions…

Ville de pacifisme et de neutralité, toute en références Helvétiques, Vichy endure le nom affecté d’un régime désastreux, déshonorant et tombé en abîme et elle en souffre.

L’auteur fait aussi référence au monument aux morts de la Cité, édifié après la première guerre mondiale qui retrace un guerrier au repos juché sur un autel triomphal, mais qui ne veut rien célébrer, car les guerres rendent les foules et les hommes asservis ; or le guerrier les guide pour qu’ils aient toujours l’âme ouverte à la désobéissance face à la tyrannie et à la volonté de fraternité envers et contre tout.

L’auteur dont j’apprends, sans en cerner la raison, ce qui nécessitera une rencontre prochaine que j’attendrais comme une retrouvaille de nos discussions datant de plus de 40 ans, qu’il a été consul de Serbie en Auvergne, compare le monument aux morts de Vichy avec celui de Belgrade, où le guerrier se place aussi en bouclier pour une paix perpétuelle et où l’arme se baisse car elle devient inutile…

L’auteur milite pour que la Cité redevienne une ville d’eau, pétrie de charme en ses parcs et jardins, tournée vers la santé et le sport et pour que, comme il l’exprime joliment, la Ville reste « une ville de guérison et pas de garnison ».

Partageons avec lui cet espoir de reconquête et remercions-le pour sa plume aiguisée, culturellement offerte et ouverte, pénétrante d’idées et contributrice au débat, puisque seule la psychologie des Peuples en temps dédié permet de comprendre l’Histoire qu’ils créent.

Merci Professeur !

Éric

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