Très intéressante collection que celle de L’âme des peuples que j’ai découverte en flânant au Salon du Livre Paris 2018.

Un auteur, écrivain ou journaliste, ou cumulant les deux forces narratives, décrit ses retours de vécus d’un pays et les confronte avec des entretiens, avec des acteurs investis, pour une nouvelle donne dans l’évolution de ce même pays, et il en retire des enjeux pour un avenir plus égalitaire et tolérant ou ouvert.

J’ai lu avec passion le livre consacré au Cambodge.

Ce pays a développé la civilisation Khmère aux flamboiements magnifiés, notamment sur les sites proches de Siem Reap, avec le fabuleux  temple d’Angkor Vat, que j’ai eu le bonheur de contempler dans ses détails inspirés en 2014.

Ce pays a aussi vécu un génocide atroce broyant le quart de sa population, entre 1975 et 1979, quand les sinistres Khmers Rouges ont, de manière structurelle et hallucinée, torturé et massacré les intellectuels, les éventuels opposants et tous les rétifs à la construction d’un homme nouveau pensé sur les théories ou préceptes Maoïstes, avec un nationalisme intransigeant qui excluait tout contact avec un extérieur.

Comment un pays aussi calme et posé, où les pêcheurs du lac Tonlé Sap ou des bords du Mékong peuvent s’adonner à l’attente des poissons en écoutant les bonzes désireux de quêter leurs parts, tout en titillant une petite sieste, où les regards et sourires du Bayon et des Apsaras tendent vers une inclinaison d’apaisement et de positivité, a-t-il pu tomber dans un registre aussi terrifiant et d’une inconséquence meurtrière d’une ampleur si horrifiante ?

L’auteur tente quelques explications :

  • La suprématie nationaliste érigée comme dogme de domination avec Pol Pot qui clamait, en tant que Frère N°1 que « le peuple qui avait édifié Angkor était capable de tous les exploits » et donc même d’obéir aux préceptes les plus abjects…
  • La volonté de se débarrasser des esprits gardiens de la terre (neak ta) qui promeuvent une énergie sacrée pour soumettre tous les habitants à la lecture du seul dogme installé : celui de l’obéissance aux décisions des soi-disant Frères…
  • L’absence récurrente de dialogue et d’échange qui intègre que l’on ne commente pas ce qui se produit et du coup, que l’on ne se révolte pas, ou que l’on ne connaît pas ou que l’on réfute les actions collectives

Le pays peut-il, après cette détresse densifiée, repartir sur des rails apaisés, de concorde, d’appui et d’accompagnement aux créativités ou aux innovations ?

L’auteur évoque plusieurs pistes enrichissantes :

  • Le travail de mémoire inlassable de Rithy Panh dont la famille a été emportée, sous ses yeux, quand il avait treize ans, en une cruauté insupportable, et qui travaille en ses films, documentaires et réalisations pour comprendre la thématique Khmère Rouge qu’elle parle du tortionnaire de S21 Douch ou des sbires encore vivants ayant travaillé, si j’ose dire, sous l’égide de Pol Pot
  • La dynamique d’Ou Ritthy pour mobiliser les jeunes et les inviter à partager leurs analyses et convictions autour d’un café ou d’un thé, en créant des associations porteuses d’idées ou de projets, en contestant ou en proclamant des différences aux préceptes du Premier Ministre en place depuis plus de trente ans, Hun Sen, qui reprenait les refrains du Roi Sihanouk avec le positionnement de proposer aux habitants « de faire ce qu’on leur dit pour assurer leur bonheur à venir…
  • La volonté de faire bouger le pouvoir par l’arme des arts, très en vogue notamment par le renouveau des chorégraphies assises sur une histoire magnifiée par les Asparas dans les temples, car la politique manque de vision et d’innovation, et elle replie les identités sur des territoires que l’on décerne à des sortes d’alliances familiales dénommées Oknhas qui financent des services publics mais qui sont surtout capables de servir de potentats aux sbires du régime installé, quand il faut confisquer des terres…
  • Cette volonté est celle de Phloeun Prim qui veut recouvrer les vestiges de la tradition artistique du pays et qui aspire à créer deux grands centres artistiques, eux-mêmes en relais internationaux avec des investisseurs, notamment de la scène New-Yorkaise

Parce que ce pays mérite d’aller tout simplement mieux, en confrontant en devoir de mémoire ce qu’il a enduré pour construire un espoir par la communion, la discussion libre, l’envie de débattre et la proposition de projets collectifs, il est important d’appuyer les initiatives du Mékong pour que les douleurs vécues, qu’il ne faudra jamais éluder, donnent aussi place à des signes de renaissance et de retour à l’excellence Khmère qui a dominé l’Asie pendant des siècles et dont le drapeau du Cambodge s’enorgueillit.

Éric

Blog Débredinages

Cambodge – Maîtres de la terre et de l’eau

Collection L’âme des peuples

Jean-Claude Pomonti

9€