Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous adresse tous mes vœux pour une année 2019 propice, agréable et sereine, appuyée aussi par des promenades littéraires invitantes à la découverte.

Ma première chronique de cette nouvelle année consacre un roman écrit à la perfection stylisée, et mené avec intensité, tant dans sa narration que dans l’enchevêtrement permanent de ses personnages aux fêlures majeures, enfouies pour partie par le temps, mais toujours dévastatrices, car jamais cicatrisées…

Billie est partie de V., village dont nous ne saurions rien, si ce n’est par touches pointillistes, avec sa localisation qui se placerait dans l’arrière pays de la Côte d’Azur et qui s’ouvre entre ruelles, place principale et maisons hautes et peu larges, sur des montées abruptes et sur une rivière à rochers et cascade, appelant aux songes, à la rêverie et où les meilleurs des sentiments peuvent aussi se transformer en tensions, lourdeurs et déchirures…

Elle est devenue artiste-peintre, habite en surplomb du cimetière du Père Lachaise où elle contemple une statue penchée sur une tombe avec deux couronnes mortuaires qui sollicitent son imaginaire et ses bouillonnements intérieurs, et elle croise Paul, son amant, qui ne lui accorde que peu de temps…, mais dont elle paraît s’enivrer avec la passion de l’instant, sans rechercher plus longtemps une volonté romantique…

Quand elle apprend le décès de Louise, sa Maman, affectée en hôpital spécialisé car victime d’une maladie cérébrale, qu’elle n’avait plus vue depuis trois ans, car sa dernière rencontre avait été douloureuse et violente, Billie retourne chercher les affaires de sa mère, apprend les détails de sa mort due à une noyade dans la rivière qui longeait la résidence clinique après s’en être échappée, et elle met le cap pour V. pour assister aux obsèques de celle qu’elle avait quittée, à dix-sept ans, sans espoir de retrouvailles et qui ne l’a jamais vraiment accompagnée et aimée avec la tendresse attendue.

Elle avait reçu un message sur son répondeur de Suzanne, l’amie de Louise, sans savoir comment elle avait pu se procurer ses coordonnées, et elle n’imagine pas ce retour à V. autrement que comme un épisode terminal, avec la volonté de ne croiser et rencontrer personne et même de se camoufler face aux protagonistes du village qui pourraient sensément la reconnaître…

Le cadre de l’histoire est placé, et Caroline Caugant va sublimer par une écriture rare, toujours apurée, toujours limitée à l’essentiel, sans fioriture, avec le choix du bon mot et avec une orchestration minutieuse de sa vocalité, une progression narrative qui vous emportera et qui vous pénétrera. Vous pourrez même – j’ai testé cette réalité et je vous assure qu’elle est plus que convaincante – déclamer à haute voix la musicalité de l’écriture de l’auteure (comme le faisait Flaubert, en son « gueuloir ») et il est évident que son roman trouvera place pour une adaptation filmique, j’en suis certain.

Billie renferme en tout son être une déchirure lourde liée à la perte de son amie intime Lila.

Est-ce que le départ sans retour de Billie, pour Paris, à dix-sept ans, est directement centré sur la douleur du décès de son amie, est-ce qu’elle intègre au fond d’elle-même une perception de culpabilité ? En tous cas, elle considère qu’un nouveau contexte permet, si ce n’est d’oublier ou de se reconstruire, de prendre un nouvel envol et de figer les songes dévastateurs en une part de la mémoire que le temps étiolera…

La cicatrice sur la nuque de Louise, les venues chaque été de l’oncle Henri, le dernier message de Louise avant sa décision plus ou moins consciente d’en finir à l’hôpital où elle demande de protéger un soldat, sonnent comme des messages, des indices, des petits cailloux qui composent une somme d’histoire familiale difficile, complexe, qu’il n’est pas aisé d’analyser de front, qu’il est plus facile de masquer en croyant que le temps fera son œuvre, mais qui doit aussi un jour se dévoiler et s’affirmer en écho, pour éviter des cassures plus denses et encore plus soutenues ou insupportables.

Billie et Lila avaient décidé d’opérer, en enfance, un échange de chevelures et leurs Mamans respectives avaient peu apprécié cet éclat décisif de vie ; Billie avait trouvé une cachette pour conserver quelques mèches de blondeur de Lila et quand, avant de quitter sa maison d’enfance après les obsèques, elle voudra tenter de les retrouver, elle tombera sur un cahier bien ancien, aux écritures soignées mais délavées et son histoire personnelle s’ouvrira sur des connaissances nouvelles qui pourraient expliquer des « choix redoutables » qui pourraient s’égrener sur des générations…

Ce roman inspiré, très travaillé dans sa saveur d’écriture, s’ouvre sur trois profondeurs : celle d’un roman noir où les réalités de vie de personnages croisent les petites lâchetés quotidiennes qui parsèment nos vies et nos mémoires et qui obligent par étapes à des introspections, si l’on veut éviter les dérapages ; celle d’un roman où la génétique pourrait signifier des héritages lourds à porter et que seul le regard incisif déterminé à surmonter les épreuves peut transcender et celle d’un roman porté vers le bonheur des « Heures Solaires », celles qui rayonnent et qui font baigner des moments de tendresses, de jouissance, de ferveur, entre danse avec une robe aux motifs Vichy, plaisir de nager dans une rivière en se laissant emporter par le courant, ou appréciation de la réception de la chaleur en une journée d’été…

Et je salue la création d’une nouvelle collection chez  Stock, dénommée Arpège, ce qui prélude bien à la volonté magnifiée de proposer des livres aux musicalités étonnantes, différentes et aux accords littéraires majeurs. Et je salue aussi la qualité de la conception des livres qui y sont attachés, excellemment mis en valeur et beaux écrins.

Que Les Heures Solaires prennent place en cette collection répond parfaitement de la ligne éditoriale définie, car « la petite musique » de Caroline Caugant sait parsemer des notes virevoltantes où s’agglutinent des rythmes vivaces et intenses, des temps de silence et des portées magnifiées.

Un livre qu’il vous faut vraiment découvrir, lire, écouter, en toute ses musicalités !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Les Heures Solaires

Caroline Caugant

Stock Editions

Collection Arpège

18€

Sortie du livre ce jour, ce qui prouve que 2019 commence fort, avec en plus cette photo collector personnelle, avec l’auteure, en une brasserie Parisienne, en septembre 2016.