Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai pénétré pour la troisième fois l’univers de cette auteur Russe, que j’ai eu le vif plaisir et le privilège de rencontrer également trois fois, pour deux discussions à Quais du Polar, à Lyon en 2015, et cette année, et au Salon du Livre Paris, au mois de mars dernier.

J’avais été fortement saisi par sa capacité à enchevêtrer ses personnages aux prises avec des situations de crise, de catastrophe, en montrant que les instincts grégaires et individualistes l’emportent souvent sur le fraternel et le solidaire, et en observant également que même dans la négation la plus impitoyable de la déshumanisation, on retrouve aussi des interstices positifs, capables de redonner si ce n’est confiance à la tolérance, en tous cas de ne pas percevoir une fin indépassable ou sournoise dans la relation à l’autre…

Vongozero, son premier roman analysait la fuite de personnes de mêmes réseaux ou familles, avec leurs atermoiements et déchirures, leurs fêlures et leurs failles, qui pour échapper à un désastre de pandémie impitoyable mettent le cap pour le Grand Nord, à la limite de la Finlande, pour tenter d’échapper au pire…

Le Lac, son deuxième roman, sorte de constitutif du premier, décrit le vécu des exilés et naufragés et entre enfermement, tensions, désespoir et incommunicabilités, essaie d’ouvrir une porte de sortie pour une libération des entraves comme des obligations de rester en isolement.

On retrouve dans ce nouveau roman, dense, ciselé, excellemment traduit par Raphaëlle Pache, une nouvelle fois, au talent de restitution parfait (enseignant moi-même les langues, j’ai eu une longue conversation avec Yana Vagner à Quais du Polar sur l’importance d’une traduction fidèle et ciselée aux préceptes de l’auteure), les mêmes vertus nourricières de la prose de Yana, qui associent une profonde désillusion sur la capacité à vivre en commun de manière désintéressée en respect des différences, une capacité indéniable à forger des caractères et personnages pétris de richesses mais surtout envoûtés par leurs petites lâchetés récurrentes, et une volonté de construire, avec un sens de l’humour certain, une histoire solide, dont on ne percevra pas la fin, si la notion de conclusion peut éventuellement s’imposer…

Une bande d’amies et d’amis – enfin que l’on peut décrire comme telle si l’acception du mot « ami » résonne comme un lien de connaissance et de nécessité de rencontre, sans profondeur, sans assurance de répondre en permanence aux besoins de bouée que suscite naturellement l’amitié solidaire et désintéressée – au niveau de vie plutôt bien garni, travaillant dans le cinéma, la production, la scénarisation et le juridique de l’activité artistique, décide, sous l’impulsion, d’Ivan, le chef de bande, de passer une semaine en la montagne enneigée d’un endroit dont on ne connaîtra pas l’identité, mais qui peut ressembler à la Pologne actuelle (je prends le pari), car ce pays apprécie peu les Russes et les Allemands… Les Russes, car ils furent dominateurs et inquisiteurs du pays et les Allemands, parce qu’ils furent des envahisseurs…

Quand la bande arrive à destination, en jet privé, elle n’attend qu’une chose : rejoindre un hôtel d’altitude, réservé exclusivement pour les neuf personnes constitutives de l’équipée et qui veulent profiter de la vue, du charme du paysage et vivre intensément et avec bonheur, en étant en certitude de pouvoir se rassasier et boire à foison, avec des victuailles et alcool ouverts pour eux à satiété.

Mais quand ils arrivent à destination, accueillis par leur hôte, Oscar, taciturne et sur la réserve, bien que courtois et à leur service indéfectible, ils sont coiffés par une sorte d’avalanche ou de chute de neige imprévue, d’une densité impitoyable, qui entraîne que le téléphérique qui les a transportés ne peut plus fonctionner et que toute électricité rend l’âme ; ils se trouvent livrés à eux-mêmes, sans repère, sans captation de réseau de portable, sans assistance, au milieu de nulle part, avec juste la possibilité de se chauffer au charbon, d’utiliser par fréquences rares un groupe électrogène et en obligation d’attendre que le temps se radoucisse et que les choses s’apaisent…

Dans cette correspondance plutôt névrotique, en une arrivée nocturne rude, l’équipe monte dans ses chambres respectives et le lendemain matin, une de leur amie, Sonia, est retrouvée, quasi congelée, en contrebas d’un précipice, visiblement assassinée car sa poitrine revêt la marque d’un bâton de ski.

L’auteure nous transmet juste un indice, l’assurance qu’Oscar a vu ce qui s’était passé, mais n’est pas intervenu ou n’a pas voulu intervenir ; il était à la fenêtre quand il a repéré les conditions du crime.

Yana nous emporte pendant 500 pages, qui se lisent avec passion, de manière virevoltante, sur les traces des protagonistes qui cernent très vite que leur amie n’a pu être tuée que par l’un d’entre eux ou par Oscar, et elle effectue des flash-back incessants entre leur vécu en l’hôtel, leur passé récent et leur histoire personnelle et professionnelle, sentimentale et familiale, souvent déchirée, complexe et où ils ont tous dû, à un moment donné, décider de choisir entre compromission et vérité, volonté de se placer pour vivre de manière plus aisée et acceptation d’être privée d’une partie de libre arbitre, en plaçant le collectif de l’équipe en supériorité de leur indépendance ou de leur jugement.

Lisa apprécie faire la cuisine et aime que tout soit ordonné, mais on ressent assez vite que son bonheur de voir toutes les choses structurées ne se place qu’en façade et qu’elle n’assume pas une capacité à vouloir franchir les lignes ou sortir d’un carcan qui la réconforte mais qui lui pèse aussi.

Macha s’adonne à la sentimentalité et à la douceur, mais elle peut aussi réfuter, s’irriter, et elle renferme des éléments enfouis qui la traversent et l’empêchent de se définir.

Lora renferme un secret de jeunesse lourd, et quand elle est devenue la petite amie d’Ivan, elle est apparue écervelée et décalée, et elle sait que se faire une place dans l’équipe restera une gageure.

Tania essaie de se comporter en bonne copine, ouverte et réconfortante, mais elle n’arrive pas à se positionner et elle se place entre lucidité introspective momentanée et ouverture sur un avenir radieux potentiel qui n’arrivera pas.

Ivan sait que sa richesse le rend maître de toute situation et qu’il peut tout mettre en œuvre ; s’il partage sa fortune de manière volontariste, il ne résiste pas au retour qui lui parvient fréquemment d’acheter les amitiés et de faire taire les déchirures par son fric…

Égor assume sa capacité à dire les choses et à aller au combat, mais il n’est pas en mesure de décider et de faire des choix et quand la clarté s’ouvre à lui, le principe de conservation du confort l’emporte sur toute autre libéralité.

Piotr se positionne comme un volontariste, un costaud, un imaginatif, un décideur, mais sa dynamique systématisée ne cache-t-elle pas une boulimie frénétique du paraître et de l’envie qu’on l’aime…

Vadim répond en permanence aux caractéristiques de l’alcoolique qui se perd et qui se noie, dans tous les sens du terme, et le roman dévoile souvent ses douleurs, ses contraintes et lui apporte à la fois appuis et soutiens, mais aussi démarcation de ses insuffisances et de ses inconséquences qui le livrent aux abymes.

Et Oscar, qui se place comme l’hôte circonstanciel, renferme une histoire qui s’étale sur la Grande Histoire de son territoire, avec ses fosses à purin et ses moments de sublime et s’il assiste au déséquilibre et au désastre de la palanquée de Russes riches, il ne peut ni s’en satisfaire, ni le regretter et l’on sent qu’il vit sa vie comme une ascèse compliquée…

Prenez tous ces personnages avec leurs déchirements, associez leurs drames et tensions enfouis qui ressurgissent avec sagacité en cette histoire sordide de séjour qui tourne au cauchemar, assaisonnez avec le talent de l’auteure pour développer des chausse-trappes et ponctuez la lecture par une bonne dose d’humour noir, ravageur assumé, et vous recevrez cette offrande romanesque comme un vrai plaisir de lecture, qui transcende tous les codes du roman noir, du sociétal à la Daenincks, de l’historique à la Indridason, jusqu’aux saveurs d’un Agatha Christie que l’on relit avec bonheur, en se remémorant des antiennes et des passerelles conservées en nos mémoires.

Un livre fort et marquant, qui amplifie le talent inspiré de Yana, qui m’a précisé que le premier auteur de roman noir était Dostoïevski, ce qui m’a ramené à le relire, cet été, et qui me permet de pouvoir envisager aussi une prochaine conversation avec l’auteure, facile au dialogue et à la culture littéraire invitante, comme on dit dans la Belle Province.

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’Hôtel

Yana Vagner

Traduit magistralement du russe par Raphaëlle Pache

Mirobole Éditions

Photo avec l’auteure, au Salon du Livre Paris, en mars dernier