Amie Lectrice et Ami Lecteur, il n’est pas si fréquent qu’un opus puisse associer, avec réussite marquée, force narrative et analyse approfondie d’une réalité sociétale.

Le dernier roman d’Olivia Koudrine atteint, avec vigueur, cet objectif, et démontre ses qualités littéraires assumées de conteuse d’histoire et de sensibilisatrice d’un sujet souvent refoulé : le cancer du sein.

Par un entrelacement enchevêtré, l’auteure décrit les univers de quatre femmes, aux parcours différenciés et aux vécus diversifiés, mais qui vont toutes être touchées par la maladie, exposées aux thérapies rudes comme aux regards des autres ainsi qu’aux contraintes profondes de l’évolution de leurs corps et de leurs intimités…

Charlotte vit dans le sillage d’un mari, doté d’une situation professionnelle brillante et financièrement aisée, mais elle s’ennuie ferme… et si elle apprécie les réalités économiques qui lui sont offertes, on ressent de manière de plus en plus prégnante, en avancée du récit, qu’elle ne se sent plus très à son aise au sein des mondanités obligées ou des dîners apprêtés. Aussi quand la destinée place sur son chemin un jeune homme fringant, beau comme un Dieu, qui la respecte et la contemple, elle considère que cette vie sentimentale, avec un amant, donne un nouveau sens à ses horizons, et elle n’en éprouve aucune culpabilité particulière car l’on sait bien que les dissensions dans un couple ne se placent pas en responsabilité unique, surtout si l’un ou l’autre prend un virage…

Fanny s’est cherchée pendant pas mal d’années et elle a brûlé sa jeunesse, mais comme le disait joliment Oscar Wilde « il vaut mieux avoir brûlé sa jeunesse que de ne pas en avoir eu du tout… » ; elle est devenue coiffeuse en un salon où elle s’accommode tant bien que mal des minauderies et des insipidités des clientes, et elle alterne des moments de passion avec des hommes virils et désinvoltes, auxquels elle se raccroche, par besoin d’amour, et des crises récurrentes avec un fils qui s’éloigne, aux fréquentations potentiellement inquiétantes…

Gislaine travaille en hôpital, s’occupe du mieux possible de sa famille avec un mari qui attend qu’elle prenne tout en charge… et deux filles aux caractères bien différents qui ne la ménagent pas,  notamment l’aînée, qui communique avec elle en mode d’affrontement permanent ; Gislaine découvre un secret de famille bien enfoui et ne sait si elle le conservera, pour elle, définitivement ou si elle se devra de le délivrer…

Simone a vécu dans le sillage d’un mari avare, s’organisant comme un Harpagon des temps modernes, qui l’a maintenue dans des contraintes et infantilisations pendant des années. Sa mort, observée sans regret particulier, par Simone, redonnera sens à sa vie, en lui ouvrant des perspectives avec la possibilité de développer des réseaux d’amitié au travers de soirées, voyages et découvertes culturelles. Son ancrage familial, lié à la tragédie de la shoah, parsème avec douleur les récurrences de ce flamboiement vital tardif et lui donne l’assurance que comme le pire peut arriver, on doit profiter de l’intensité du présent apprécié…

Ces quatre femmes, avec leurs légitimes limites ou fêlures, mais aussi leurs fortes opiniâtrés, dignités et volontés, constituent un quarteron d’héroïnes très attachant, dont on suit les évolutions avec le souhait que notre accompagnement de lecture leur permette de vivre leur épanouissement de manière plus positive, aérée, et bienveillante.

Elles vont toutes vivre le drame de l’annonce d’un cancer du sein.

L’auteure, qui a rassemblé des témoignages de femmes qui ont vécu ces réalités, qui a rencontré des médecins, intègre, en son roman, toutes les étapes qui se structurent et s’amoncellent quand cette maladie survient, et elle en parle avec aménité, en n’éludant nullement les parcours de soins aux effets secondaires difficiles, les déchirements des potentielles mutilations corporelles et les douleurs des reconstitutions organisées pour réapprendre à s’approprier un corps qui vient d’être frappé par la maladie, alors que les soins, pour tenter la guérison, obligent à des interventions opératoires rudes…

Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour avoir approché le cœur de ces réalités, par deux fois, avec ma belle-mère, opérée d’un cancer du sein en 1997, et dont la recomposition corporelle a été ressentie douloureusement avec cette amputation d’elle-même et de sa féminité qu’elle n’évoquait que rarement mais qui l’a profondément marquée, et du fait du cancer qui emporta ma chère Maman, dont les soins devenaient tellement insistants et usants qu’elle finit par solliciter que l’on la laisse en paix… ce roman m’a profondément pénétré. Et le personnage de Simone, en son abnégation finale, se rapproche totalement des résolutions de ma Maman, pour que l’on vive du mieux possible, en attendant une fin annoncée, quitte à se fâcher avec la bien-pensance, y compris médicale…

Je vais évoquer avec le corps médical du centre Léon Bérard de Lyon l’importance de ce roman et apprécierais – je vais m’y atteler – qu’une conférence associe la présence d’un médecin spécialiste de ce type de cancer et l’auteure, Olivia Koudrine, dont je connais la sensibilité, la force émotionnelle et surtout la volonté de caractériser un message toujours féministe : permettre aux femmes de s’accomplir, en repérant leurs voies, en faisant fi des convenances et en acceptant de prendre force et plaisir dans toutes leurs entreprises, en n’oubliant surtout pas l’amour épanoui et la liberté des sens… Et si l’on peut prolonger ce moment par une dédicace, ce serait parfait…

Charlotte n’imagine pas que son amant puisse la contempler avec la même énergie, avec cette déchirure médicale et corporelle, et elle prend une décision radicale, que l’on espère secrètement, en lecture, non définitive ; Fanny rencontre un thérapeute qui sait la comprendre et l’écouter et cela lui fait un bien immense, surtout quand il lui précise qu’elle doit aussi savoir dire non pour s’assumer et retrouver lien avec son fils ; Gislaine découvre les mystères d’un amour qui la magnifie, même si elle tend en permanence à le dénigrer et qui participe beaucoup à sa reconstruction ; Simone décide de laisser libre cours aux évènements car le parcours de soin devient trop systématisé et pesant et ce détachement courageux et un brin « bras d’honneur » se terminera avec humeur, au moment où ses amies et amis lui rendront ce que l’on appelle le dernier hommage…

Ce livre s’avère fortement précieux car il assure au lecteur un plaisir de lecture et une intégration dans la vie des personnages conséquente et appréciée, mais il donne aussi à réfléchir sur l’annonce d’une maladie inquiétante, sur les réalités de parcours de soin différents d’une patiente à l’autre, avec une acceptation plus ou moins marquée de ce qu’il recouvre, tant pour les patientes que pour les proches, sur les mutilations souvent nécessaires pour vaincre « le crabe » qui entraînent des déchirures et tensions…

Ce roman est surtout lumineusement féministe, dans l’acception la plus dynamisante du terme, car il sacralise la nécessité pour chaque femme de définir ses choix pour vivre intensément, aimer et se sentir reconnue, conquérante et donc en plein épanouissement.

Merci Olivia, pour ce nouvel opus convaincant et percutant, et avec toutes mes affections !

 

Eric

Blog Débredinages

 

De cinq à sept

Olivia Koudrine

Cherche Midi Editions – 19€