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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

juillet 2018

Sauvage par nature de Sarah Marquis

J’ai découvert assez tardivement les univers percutants et passionnels de Sarah Marquis ; c’était à Noël 2016, quand un de mes fils m’a offert son livre Déserts d’altitude, où elle raconte avec force, fougue, émotion et partage, les 7000 kilomètres qu’elle a parcourus, à pied, dans la Cordillère des Andes.

Mon fils savait que je ne pouvais être insensible à un périple Andin…, sur la trace des Incas, développé à pied, comme en l’habitude des civilisations précolombiennes.

Sarah est Suissesse, et elle est donc voisine de ma bonne ville de Lyon ; elle s’est donnée comme objectif de parcourir le monde à pied, et ce depuis vingt-cinq ans, elle qui atteint les 46 ans cette année…

Ce livre raconte son périple, en solitaire, de la Sibérie en Australie, sur une période de 3 ans.

Je ne vais pas dévoiler l’intériorité intégrale de cette forte promenade, cela ne serait pas convenable, car il faut suivre pas à pas (et cette acception est à prendre à la lettre) son parcours, qu’elle nous fait ressentir, percevoir ; elle réussit à évoquer son vécu pour que le lecteur se place en son sillage et avance, avec elle, en ses conquêtes, en ses moments de joie, en ses doutes,  en ses craintes et en ses colères.

Je n’ai jamais rencontré Sarah, mais j’espère avoir ce plaisir prochain, car je suis certain de pouvoir dialoguer avec elle avec conviction, car je partage avec elle une volonté ermite de voyageur impénitent qui peut totalement s’apprivoiser à la solitude, mais je n’aurais jamais son cran, ses capacités introspectives pour faire face aux éléments et donner corps et cœur, sans relâche, à sa seule volonté de marcher et ainsi de s’accomplir.

Et pourtant j’aime marcher en solitaire, je parle souvent à haute voix, cela contribue à réfléchir, à se poser, à donner force à l’essentiel et à se retrouver, pour se réorienter, pour fuir les instantanés coupables d’assaisonner des principes édictés que l’on finit par façonner ou auxquels on adhère par facilité…, en oubliant la prise de recul et la nécessaire respiration…

Je vais donc tenter de vous narrer tout le bien que je pense de ce livre mémoire de marche au long cours, de voyages inattendus, et j’espère bien pouvoir croiser Sarah, pour prolonger le débat lancé par cette humble et modeste chronique qui vise cependant à lui rendre un hommage marqué et révérencieux (si, si !) car elle identifie l’essentiel de nos vies : vivre intensément ce qui nous conduit à nous ouvrir à l’autre, pour s’enrichir de ses/nos différences et ainsi construire une émancipation libre.

Sarah aime le thé, il la rassérène, il lui procure un temps de pause et de repli, il pénètre ses entrailles pour un vigoureux appui face aux denses efforts et il lui assure l’équilibre corporel par sa saveur diffusée, en association avec les paysages rencontrés. Je suis aussi amateur et même amoureux du thé, boisson la plus bue dans la planète, après l’eau. Dans nos réalités professionnelles, on vous assène souvent d’un  « voulez-vous un café ? », je n’ai pas de scrupule à boire parfois cette boisson noirâtre, mais sans envie ou aménité. Boire un thé place le temps en suspension, il faut le laisser infuser et attendre ; il permet aussi ce moment de respiration pour se plonger un instant en rêverie ou en contemplatif, ou en révision de ce que l’on a fait ou que l’on devra mettre en place…

Sarah n’aime pas les manques d’élégance, les oublis de la communion et de la concorde, moi non plus vraiment ; elle est capable de se fâcher et de changer de chemin si elle côtoie des personnes qui réfutent de la considérer ou de répondre à une de ses questions, qui se positionnent face à elle en la repérant en position infériorisée, car sa condition de femme ne pourrait revêtir une réelle indépendance… Elle ne supporte pas d’être caractérisée par un jugement de valeur inconséquent sur son expédition ressentie comme saugrenue et inutile ; elle peut même faire face et front auprès de personnes qui pourraient s’en prendre à elle, en violence, car elle sait que si l’on ne réagit pas pour dire que l’on n’accepte pas la désinvolture ou la soumission, la destruction de son ou de notre identité guette…

Sarah sait s’arrêter pour fixer les plénitudes, qu’elles soient liées à la captation d’une si rare panthère des neiges en photographie, qu’elles correspondent à la rencontre avec un nomade, qu’elles s’identifient avec l’immensité du désert de Gobi où l’on fait corps avec la nature sans repérer âme qui vive, qu’elles drainent sur les traces d’un ancien temple dans la jungle Thaïe ou qu’elles s’associent aux retrouvailles avec un petit arbre fétichisé en Australie. Oui quand on se promène, il faut fixer les moments de beauté et se remémorer sans cesse le fait d’avoir fait face à cette beauté magnifiée.

Sarah sait parler des animaux, et notamment des chevaux sauvages ou domestiqués, qu’elle croise en sa longue route ; elle évoque des moments forts avec son chien resté sur place en Suisse et avec lequel elle communique par téléphone, par instants, en ayant la douleur de le savoir si loin et en ayant le bonheur de comprendre qu’il sait qu’elle lui parle en direct.Le passage du livre où elle apprendra sa mort représente des pages de littérature majeures qui portent – par la force des esprits – son D’Joe comme elle l’appelle – très haut son affection pour son chien tant aimé.

Sarah sait évoquer les cheminements intérieurs : elle parle de décroissance, sans considérer qu’elle se place en vérité, elle veut que les peuples de tradition et autochtones puissent conserver leurs rites et leurs communions avec les natures, mais elle ne veut pas replier les développements qui leur procureraient un mieux-être dans la qualité de leur vie quotidienne ;  elle se pose des questions sur la pertinence de sa quête, se distend, se questionne, mais elle va de l’avant, car tout retrait serait aussi une forme de commisération et elle ne peut envisager la vie sans en être actrice et sans s’impliquer pour la rendre plus positive et alerte.

Sarah sait surtout nous transporter pour que nous soyons attentifs à la flore, à la faune, à la communion vers l’autre et pour que nous nous fixions des challenges et pas des limites, des ouvertures et des passerelles et pas des murs ou barrières, et pour que nous participions à notre propre élévation, pour apporter à l’humanisme ce qu’il a de plus précieux, la volonté de découverte, dans le respect de l’identifié différenciée de l’autre.

« Nous vivons sur une même planète de sangs mêlés » disait Victor Hugo, poursuivons le chemin pour aider à construire une relation plus fraternelle, faite d’écoute et d’empathie, en prenant toujours le temps qu’il faut, et en réfutant les mirages des instantanés, qui empêchent les analyses approfondies et réduisent ainsi les temps de rencontre.

Merci Sarah, et au plaisir de pouvoir partager un thé avec vous, et quelques minutes de communication pour assurer « élévation et respiration », comme on dit au Québec, où la relation à l’autre doit toujours intégrer ces deux paramètres si on la veut confiante et intelligente. Beau programme que je fais mien !

Éric

Blog Débredinages

 

Sauvage par nature

Sarah Marquis

Collection de poche, Pocket

Sarah a reçu le prix européen de l’Aventurier en 2013 ! Bravo à elle !

Les caïds de Mario Vargas Llosa

Belle initiative, mise en œuvre par la collection Folio, de rééditer, en version bilingue, six nouvelles publiées pour la première fois à la fin des années cinquante, quand notre futur Prix Nobel de Littérature s’adonnait à la plume, à vingt ans à peine…, en ses terres et racines Péruviennes.

Mario Vargas Llosa se place d’abord comme conteur, avide de faire découvrir des histoires, mais il sait magnifier ses personnages en les intégrant dans un réel sociétal, toujours proche du vécu et de l’histoire du Pérou, alternant enthousiasmes, fougues et violence indicible.

La première nouvelle qui donne son titre éponyme au recueil, Les caïds, évoque, certainement calquée sur une perception et un ressenti autobiographiés de l’auteur, la difficulté de la relation existante entre étudiants et administration scolaire, avec la primauté donnée à un mandarinat hors d’âge qui réfute toute discussion, qui suggère des soumissions autoritaires et qui développe des contraintes qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion de la sphère d’étude de toute personne qui se permettra la plus minimale des contestations.

Surtout si cette contestation est justifiée par une volonté d’équité et de concorde, la mise en retrait sera implacable.

La difficulté qui s’organisera chez les étudiants, pour conserver la solidarité de leur combat, en évitant toute velléité permettant à l’administration de diviser les jeunes et de couper court à leurs débats, s’exprime en toute sa réalité ; les tensions humaines vécues touchent souvent à la souffrance des âmes.

La nouvelle Le défi pénètre nos sens et s’organise comme un combat permanent et incessant entre la volonté personnelle de conserver sa dignité et sa hauteur, face aux tentations de reculer ou d’accepter si ce n’est les compromissions, tout du moins une marge d’acceptabilité de celle ou de celui dont on considère que le comportement se caractérise par l’indécence ou l’insuffisance…

La fin de l’histoire associe cruauté, crudité mais aussi respect face à celle et celui qui ne sombrera jamais dans l’acceptation de sa destruction humaine, car comme le disait Michel Foucault « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous »…

La troisième nouvelle Le frère cadet se positionne sur les archétypes d’une Amérique du Sud toujours enferrée dans le droit d’aînesse et où le chemin est tracé par une relation systématisée ou « privilégiante » entre Fils aîné et Paternel.

Quand les codes évolueront, grâce notamment à l’appui d’un frère cadet, pour secourir son aîné, en situation d’extrême urgence, on attend que les choses s’organisent différemment en les rapports familiaux, mais entre la pesanteur suspendue et la réalité d’un instant, les résultantes ne se placeront pas toujours dans le progressisme…

La quatrième nouvelle, Un dimanche, se structure sur la même lignée et se déroule en l’immensité du Pacifique, face à la magnifique baie et des falaises grises de Miraflorès, aux surfeurs intrépides, que je vous recommande de visiter un jour, en dégustant un « cebiche » (poisson cru mariné au citron vert et aux herbes).

En les ressorts aventureux du texte, les liens solidaires et familiaux de fratrie sont bien mis à mal par le sentiment de supériorité de certains,  enfouis en des traditions fortement pénalisantes pour les essors des responsabilités ou des créativités individuelles.

La cinquième nouvelle, Un visiteur, prend appui sur les violences intestines existantes au Pérou où les gens du Pacifique se considèrent supérieurs intellectuellement aux gens des volcans (secteur d’Arequipa d’où l’auteur est originaire), qui se considèrent eux-mêmes en supériorité des personnes qui vivent aux abords des montagnes, proches des sites Incas.

Les Indiens de Cusco sont invités à accomplir de basses besognes, et l’on imagine que leur potentielle crédulité les façonnera à la convenance de leurs dirigeants… et quand une expédition punitive est mise en œuvre, l’on repérera que celles et ceux que l’on avait manipulées et manipulés peuvent se résigner, mais que cette résignation donnera des germes à la férocité.

Quand Le sinistre « Sentier Lumineux » éclusera, de sa terreur aveugle, le Pérou, pendant les années quatre-vingt, on objectera la non compréhension d’une telle déferlante négative en un pays paisible… mais ce serait oublier que les rigidités et séparations des relations, proches des castes, avaient instauré géographiquement des humiliations et des injustices récurrentes.

Loin de moi la volonté d’accorder l’once d’une légitimité à ces pseudo marxistes maoïstes, surtout portés par leur violence mafieuse, mais les responsables politiques du Pérou, alertés notamment par Vargas Llosa qui s’était lancé un temps dans la vie partisane et pour les élections présidentielles, ont dû cerner qu’il fallait abolir des traditions insupportables qui mettaient à mal le vivre ensemble ; et le combat n’est pas fini…

La dernière nouvelle, L’Aïeul, évoque l’absence et la rupture, de manière nette, ciselée, précise, sans fioriture et démontre que pour tenter une réconciliation, il faut un chemin volontaire accepté et une capacité d’élévation ou de sensibilité, hors-norme, mais quand il est trouvé, il nous fait grandir fortement et construit une force de caractère.

Lisez ce livre, que vous vouliez vous plonger dans le rédactionnel initial en espagnol du Pérou ou que vous le parcouriez avec la force tragique rendue parfaitement par la traduction, et vous vivrez un moment intense de profondeur, d’émotion et de fugue vers un avant ouvert, que chacune déterminera comme il l’entend, en émancipation personnelle.

Merci Mario ! A vingt ans, le regretté Paul Nizan, disparu trop tôt disait « j’avais vingt ans et je ne laisserai jamais dire à quiconque que c’est le plus bel âge… », Mario, lui, à vingt ans, savait déjà écrire, dire et transmettre et surtout interpeller…

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que je n’aime pas Sartre, dont j’apprécie cependant le théâtre, goûte très peu les romans et abhorre les engagements où il s’est souvent trompé ou fourvoyé, sans regret (notamment ces textes sur les partis uniques, insupportables…), mais comme il était ami avec Paul Nizan, je me dis que Paul aurait pu lui ouvrir l’esprit…

Éric

Blog Débredinages

Les caïds – Los jefes

Mario Vargas Llosa

Traduction de l’espagnol (Pérou) par Sylvie Sesé-Léger et Bernard Sesé, révisé par Aurore Touya

Collection bilingue Folio

Pas de tarif précisé, ce livre m’a été offert par mes fils pour la fête des pères et je les embrasse !

 

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