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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

juin 2018

Le neveu d’Amérique de Luis Sepulveda

Cet auteur m’accompagne en permanence et je le redécouvre, avec intensité, à chaque lecture.

Il sait manier avec élégance, distinction, aisance de la narration, sens de l’humeur, ironie placide ou acérée, tous les genres, du roman noir prenant racines sur les vécus du tragique de son pays, le Chili, jusqu’aux livres d’images de Patagonie qu’il magnifie avec une poésie déployée, aux livres, dits pour enfants, où se côtoient tous les imaginaires et où la fiction se place autant dans le réel que le rationnel potentiel…

Ce livre, présenté ici, couvre une myriade de contes, déclamations, descriptions, qui s’enchevêtrent du retour à la démocratie au Chili, à la fin des années quatre-vingts, jusqu’à la fin du XXème siècle, en notre monde contemporain.

L’auteur évoque le plaisir que son grand-père avait, quand il le contraignait à se restreindre pour uriner… pour lui proposer de se soulager devant la porte d’une église avec l’espoir secret que le prêtre en sorte furieux… Le grand-père défendait ardemment son petit-fils qui finit par proposer à son aïeul de changer de registre, et de lui permettre enfin de choisir des cabinets…

Il précise les réalités de son enfermement, où ses geôliers alternaient entre esprit vif pour toute sorte de torture insoutenable… et envies de discussions, avec lui, sur les films de Laurel et Hardy ou les livres de Stevenson ; triste Chili des périodes dictatoriales où les sbires de l’armée s’employaient, sans contrainte, à anéantir toute flamme de résistance… mais dans le respect de souhaiter une élévation culturelle avec les intellectuels enfermés… Et notre auteur n’hésite pas à préciser que cette alternance relationnelle, si je puis dire, lui a peut-être sauvé la vie…, en ménageant les doses de ses bourreaux dans leur inique mission…

Il parle avec force de l’exil, du sentiment d’oubli, du regard de celui ou de celle qui ne se placera jamais en compassion, du message de celui ou de celle qui se positionne en solidarité et qui indiquera les chemins à éviter d’emprunter, il déclame les rencontres improbables entre pensions populaires, demandes de mariage directes qui lui permettraient de s’installer quelque part et nécessités de trouver comment passer le jour, en recherchant de quoi se nourrir…

Il restera quelques temps dans une ferme avant de comprendre que l’hospitalité de la famille renferme un secret : la préparation de le marier avec une des filles, peu attirante, qui donne de l’ombre aux siens pour ne pas encore avoir trouvé son homme… ; et notre auteur de partir à la cloche avant de ne plus avoir de vrai choix…

Il est merveilleux quand il raconte ses voyages en bateau entre Océans Pacifique et Atlantique aux confins de la Terre de Feu, il nous enivre en nous rappelant que se rendre là-bas nécessite du temps, de la discussion effrénée avec les autochtones, qui seuls décident si l’on part ou pas, en fonction des vents, et où l’on sait que les hôtels n’existent pas… et qu’il convient de vivre simplement avec celles et ceux qui cultivent, sur place, leurs racines et histoires, et qui sont prêtes et prêts à les partager, à condition que l’invité de passage intègre calme, écoute, patience et sourire…

Il est exceptionnel quand il nous narre les exploits d’un homme passionné d’aviation, qui n’a jamais pu accomplir son rêve de pilote en sa jeunesse, car sa famille avait besoin de son salaire dès l’école obligatoire terminée et les études ne pouvaient s’imaginer… Mais l’homme poursuivit son chemin et devint mécanicien d’aviation, puis pilote et finit par créer sa société, un jour où on lui demanda de transporter un corps de défunt pour qu’il puisse être enterré dans son village natal. Il accepta, sans avoir vraiment le choix car s’il était bien payé par la famille, il était aussi un brin menacé… et avec un cockpit macabre, il accomplit sa promesse et devint ainsi le premier transporteur aérien funéraire de l’extrême sud d’Amérique Latine, aux distances infinies…

Il raconte aussi le plaisir partagé de discussions intenses avec un exilé solidaire, positif, pétri de culture, en Patagonie, et dont il apprend un jour le décès mais aussi le passé d’Oustachi Croate, allié des Nazis pendant la deuxième guerre mondiale… L’auteur lui conserve son amitié intégrale car les actes de jeunesse ne répondaient pas au sens de la ferveur communicative de son ami. Cet homme s’est changé d’identité et quand l’auteur a fait le lien sur cette réalité, il s’est tu car qui serait –il, pour qui se prendrait-il pour oser juger ?

Et il retrouve une famille en Espagne, dont le parcours aurait pu croiser le sien, et qui l’accueille sans façon, car entre les continents s’opèrent aussi des liens et des passerelles, et pas forcément des murs et des séparations. Ce chapitre se place en évidence de réflexion, en notre période inconséquente où l’on chasse les migrants en pleine mer et où l’on ose se les transférer de port en port, sans vergogne, sans aucune aménité et sans se dire que l’on pourrait être à leur place, entre tensions de l’histoire et pertes de liberté…

Et si l’auteur raconte des fictions et ne se place pas dans le réel investi de sa vie multiple, ce n’est pas grave, il sait dire les choses, il sait les partager et il sait émouvoir, avec un rire tonitruant pour que vive l’espoir et vive le sens de la communion.

Un auteur rare que j’aime, que j’ai rencontré deux fois au Salon du Livre de Paris et à Quais du Polar  sur Lyon et qui m’a toujours accordé le temps d’une respiration, d’un sourire, d’un regard et d’un remerciement, pour être simplement un humble lecteur fidèle.

Il me reste à le convaincre, un jour, de passer quinze minutes avec moi, autour d’un verre de Carmenere, le cépage flamboyant du Chili, que je vénère, pour l’avoir découvert là-bas, en un voyage porteur en 2008, et qui venait du Bordelais en exportation, mais qui n’existe plus en son lieu initial, emporté et ravagé par le phylloxéra au XIXème siècle.

Lisez Luis Sepulveda, il vous emportera et il vous grandira, croyez-moi !

Amitiés vives.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le neveu d’Amérique

Luis Sepulveda

Traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry

Collection Éditions Points, 6.30€

 

La nature exposée d’Erri De Luca

Quel bel opus poétique, apaisant, positif et humaniste, que je vous invite à savourer à satiété !

J’étais rentré dans l’univers de cet auteur par Montedidio, roman ébouriffant sur Naples et sur les relations tissées et enfouies en les profondeurs de la Grande Histoire et des petites (souvent méchantes) histoires qui jalonnent les tensions entre familles et voisinages.

J’ai retrouvé la ferveur talentueuse de l’auteur, à la fois conteur et passeur de mots et surtout vigie sans égale pour prôner l’entraide, la solidarité, la compréhension de l’autre et l’acceptation permanente des différences pour mieux s’enrichir, en ce roman pénétrant.

On sait qu’Erri De Luca est engagé pour la cause écologiste et pour le maintien d’une agriculture paysanne et qu’il a dû payer, par voie judiciaire de sa volonté de clamer haut et fort ses valeurs et convictions.

En ce roman court, lumineux, magistral, écrit avec un flamboiement percutant, il décrit l’univers d’un homme, passionné de montagnes et de promenades en forêt en nord d’Italie, qui, par solidarité affirmée du lien social, se positionne comme passeur de clandestins.

Sculpteur de son état, il décide de quitter son territoire avant d’être potentiellement inquiété par les autorités… et il trouve, en bord de mer, une petite église au sein duquel le prêtre recherche un artiste capable de restaurer une croix de marbre, avec un Christ vêtu d’un pagne, semblant cacher une nudité virginale lors de la conception de l’œuvre.

S’enchevêtre en ce roman à tiroirs un foisonnement de beautés offertes :

  • La force de la mer associée à la profondeur de la forêt
  • La limite de l’homme dénudé face à la pression de celles et ceux qui jugent, nudité s’entendant comme innocence en son acception large
  • La dynamique de l’artiste face à la critique de la bien-pensance
  • La volonté de la conviction face au jugement de valeur
  • L’amour charnel face à la nécessité de garder la tête froide rationnelle pour mener une vie passionnelle construite sur la durée ; la rencontre entre une responsable de maison d’hôtes et notre héros est racontée avec un romantisme exaltant et une tonalité exceptionnelle
  • Le dialogue entre le sculpteur profane et le prêtre exaltant le sacré, mais qui se retrouvent en des échanges d’harmonie, de félicité, d’écoute et de partage
  • La nécessité de réfuter toute forme d’obscurantisme face aux doctrines assénées
  • La volonté de faire corps et cœur avec les forces humanistes contre l’absence de compassion ou d’empathie

Lisez ce livre, il est beau, il est profond, il fait du bien, il apporte, il construit et il ouvre les esprits !

Une merveille de synthèse pour déclamer l’essentiel en notre monde troublé et incertain.

Mon coup de cœur, que je dédie à ma sœur, qui m’a offert ce livre.

Eric

Blog Débredinages

 

Erri De Luca

La nature exposée

Du monde entier – Gallimard

Traduit magistralement de l’italien par Danièle Valin

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