Amie Lectrice et Ami Lecteur, je me permets de vous susurrer à l’oreille que cet auteur, que je viens de découvrir, mérite votre très forte attention et vous plongera en un univers sans concession et difficile, mais totalement en phase avec nos réalités sociétales rudes…

L’inspecteur Mortka dit « Le Kub » vient d’arriver depuis quelques temps en Silésie, à Krotowice, et même si cette affectation répond officiellement d’une nécessité d’apport de son expertise auprès de ses collègues, il est imaginable de repérer qu’il a vécu des contraintes avec sa hiérarchie passée… et que l’on a souhaité – au moins temporairement – le déplacer… Il ne vit plus avec sa femme, avec laquelle un attendrissement l’unit toujours, mais sans espoir potentiel de le raviver ; et elle est en train de refaire sa vie, lui reprochant de ne pas accorder assez de temps à ses fils, ce qu’il admet volontiers, tout en sachant qu’il ne fera pas grand-chose pour améliorer la situation…

La vie au commissariat de Krotowice s’imagine se dérouler sans trop affaire particulière et l’inspecteur repère une action au travail plutôt morne ou insuffisante.

Quand une adolescente de onze ans est portée disparue, que le signalement d’une femme témoigne de sa prise en charge par un conducteur, tout s’enchaîne pour repérer une possible réalité pédophile.

L’inspecteur a fort à faire en le fonctionnement interne des services de police locaux, car la vérification aboutie des informations reçues, le recoupement des éléments d’enquête ou la volonté de se rendre régulièrement sur le terrain pour analyser des sources et rechercher la vérité ne semblent pas des vertus assumées et intégrées : l’on préfère s’en remettre aux clichés bien enfouis et notamment à la crainte suscitée par les différences, notamment par les communautés Rom, qui ont aussi peu de confiance en la police que la police ne leur en attribue…

Il se sent cependant en affinité avec Lupa, un collègue qui lui-aussi a été réaffecté, mais qui a été reconnu pour ses qualités de policier infiltré dans la pègre du crime organisé, des années antérieures, et ensemble ils partagent une relative indifférence par rapport à leurs hiérarchies, une volonté de faire avancer les choses et surtout une complicité pour boire une bière et écouter tout ce qui se dit en les lieux essentiels où se croisent les gens des cités environnantes.

L’inspecteur vit dans un modeste appartement où il croise Alicja, qui élève seule ses jeunes enfants et à laquelle il s’attache, sachant qu’elle ne semble pas se trouver en indifférence avec lui, lui préparant parfois de quoi se sustenter et lui lavant son linge, en espérance d’un regard plus marqué et d’autres explorations à venir, peut-être…

Lorsque d’anciennes mines de Silésie marqueront la présence de squelettes enfouis, personne ne pourra escompter que la police ne se doive pas d’enquêter et l’inspecteur, par méthode, efficacité, et sens de la droiture, va poursuivre sa route investiguée, à la recherche de signes associant sa quête pour la compréhension de ces environnements sordides… Et ce roman très noir va s’enchevêtrer en des territoires rudes où même les plus fortes complicités pourront se révéler force de duplicité…

J’ai eu le plaisir de rencontrer Wojciech Chmielarz, le 17 mars dernier, lors d’une conférence donnée dans le cadre de Livre Paris 2018 (cf photos), sur le roman noir de l’Est Européen, et j’ai fortement apprécié son sens de l’humeur et de l’humour comme sa faconde répartie pour préciser que les racines de ses inspirations prennent corps et cœur sur les fêlures et tensions vécues par son pays, et qu’en écrivant, il déclame, évoque, suggère, pour que les débats s’ouvrent, pour une écoute plus attentive et réfutant tout fatalisme ou dogmatisme.

Son roman pénétrant, prenant, qui s’appuie sur un style incisif et un suspense haletant, s’offre comme une vraie réussite littéraire, proche des thématiques magnifiées par son compatriote Zygmunt Miloszewski, que j’ai lu avec passion en ses trois romans parus en France, et par Didier Daeninckx qui écrit toujours sous les auspices de son inspecteur Cadin pour déflorer et dénoncer ce que notre histoire a oublié, en ces vicissitudes et insuffisances et que je considère comme un littérateur magnifié, depuis ma première lecture en 1983…

Wojciech sait démontrer que le sens de la justice ne sera jamais atteint sans vouloir rechercher une vérité absolue, même si elle dérange des habitudes, des conformismes ou des réseaux installés. Oui les Roms ne sont pas très appréciés en Pologne et sont souvent parqués dans des secteurs identifiés, mais ils ne seront jamais responsables de toutes les contraintes et de tous les maux rappelle-t-il, même si l’auteur sait aussi dénoncer les mariages Rom arrangés et l’absence de libre arbitre pour les jeunes filles ou les principes d’honneur ou de loi du talion insupportables. Il plaide pour la concorde et la relation et réfute toute dénonciation inconséquente…

Wojciech sait rappeler que les pesanteurs hiérarchiques ou les tensions entre services ne peuvent entacher la recherche de la vérité et la volonté de rendre justice, en respect des mémoires de toutes les victimes.

Wojciech sait aussi que dans son pays, comme dans d’autres, les corruptions ont pu s’installer au sein d’une administration peu reconnue, peu fiabilisée et dont les responsables ne perçoivent pas des émoluments décents, ce qui signifie pas qu’il reconnaisse légitime qu’ils puissent d’écarter de leurs devoirs de probité.

Wojciech sait raconter une histoire enlevée et passionnelle, pour associer sa force émotive à la volonté de plaider pour une société de concorde et transparente et non pour une communication où s’amoncellent des bouc-émissaires, des absences d’objectivité, des pesanteurs, comme des volontés d’oubli par accumulation de lâchetés.

Un livre percutant délivré par un auteur que je vais suivre intensément !

Merci à Nadège Agullo pour son travail investi et de défrichage de talent différencié permanent et toutes mes affections à elle.

Amitiés vives, Cher Wojciech et « à la revoyure », comme on dit à Lyon chez Guignol, où je vous attends pour « Quais du Polar », l’an prochain, sans faute !

Éric

Blog Débredinages

La ferme aux poupées

Wojciech Chmielarz

Traduit du polonais par Érik Veaux (bravo à lui !)

22€

Agullo Éditions – Collection Agullo Noir

Photos personnelles avec Wojciech Chmielarz (auteur), Laurence Labbé (auteure) et votre serviteur et de Wojciech Chmielarz avec Nadège Agullo, son éditrice. Livre Paris 2018. Le 17 mars 2018.