Quand le talent du conteur s’associe à l’originalité narrative comme à l’analyse sociétale, nous nous approchons du plaisir inhérent au coup de cœur littéraire, à célébrer et proclamer, sans réserve !

Sans flagornerie hasardeuse qui ne se placera jamais en l’inspirante et dynamisante maison d’édition Asphalte et sans éloge par trop contempteur de l’auteur, je tiens cependant, en cette humble chronique, à dire pourquoi j’ai fortement aimé le livre et pourquoi vous ne pouvez passer à côté de ce moment rare que vous vivrez, en vous y plongeant, car vous vibrerez en des séquences qui mêleront et associeront émotion, décalage, sens de l’absurde, mais aussi réflexions aiguisées sur nos réalités rudes contemporaines.

J’ai retrouvé, en ce livre, la saveur de Ionesco dans la Leçon et ses multiples rappels « comme c’est bizarre, comme c’est curieux et quelle coïncidence… » et de Rhinocéros où l’implacable inconséquence de ce qui est vécu ne peut être contrariée, même si ce qui se passe apparaît sans repère ni cohérence…

Un figurant cinéphile averti et en connaissance appuyée sur la genèse des films et sur leur analyse inventoriée, tente de survivre, entre castings plus ou moins opérants et sollicitations de Pôle Emploi l’incitant à ouvrir son profil de recherche…

Il répond à une annonce, que son Conseiller l’incite à analyser, et trouve presque surprenant que l’on cherche à le contacter aussi rapidement et directement.

Il se présente en une « Fondation pour la paix continentale » située Place Vendôme, peu évidente à repérer, pas forcément accessible au regard, pourtant en un des lieux les plus voyeurs de la Capitale, et se voit engagé, quasi immédiatement, avec pour missions de microfilmer des documents ou d’analyser des dossiers et pièces microfilmés, mais sans appareil de visionnage encore présent, ni disponible…

En attendant que sa mission première prenne forme concrète, on lui demande de compulser une sorte d’encyclopédie explicative de la Fondation et d’en tirer quelques éléments visant à en faire ressortir des axes de communication exploitables pour des publications.

Ces éléments communiqués, le relief inhérent à ce livre étonnant et fort apparaît sur plusieurs strates, en évocation des personnages :

  • Nadège, la secrétaire de la Fondation, avenante et accompagnante de notre personnage principal, pourra apparaître sous un jour différent en d’autres situations… « Aménité un jour, déshumanité toujours … », disait le regretté Desproges…
  • Celle que l’on peut appeler référente « ressources humaines », Lydie Soucy, se positionne avec une communication retenue, mais qui vogue de l’indifférence au cinglant, et qui magnifie au plus haut moins la densité du travail qui l’attend et par délégation la haute responsabilité qu’elle s’imagine développer…
  • Le directeur de la Fondation, qui n’en est pas le Président, – ce que Lydie Soucy répète à foison, marquant par là-même son attachement à l’autorité suprême et pas à se laisser conter par d’autres moins en référence… – semble errer sans mission définie et pourtant il semble se sentir indispensable, derrière des paravents de fumée de cigare…

Quand un spécialiste du juridique recruté avec verve, passionné aussi de cinéma et échangeant des connaissances avec notre personnage principal, se trouvera vilipendé et même mis en retrait de manière tout à fait insupportable par Lydie Soucy et Nadège… et que notre personnage principal, voulant prendre de ses nouvelles, apprendra avec stupeur ce qu’il est advenu de lui, la perception de la Fondation deviendra, pour lui, bien plus périlleuse…

Et un déplacement à Lisbonne pour remettre des feuillets de dépliants et en une rencontre qui laisse planer tous les doutes potentiels sur l’existence possible, en la Fondation, du secret diplomatique ou des missions discrètes, notre personnage principal errera à la recherche de son Patron, pour finir par revenir sur Paris, sans savoir pourquoi il avait fait le déplacement, ces contraintes ressenties deviendront plus majeures…

Il faut lire ce livre comme une ode à notre vécu d’incommunicabilité, où l’on croise des collègues sans se soucier s’ils vont bien ou pas, où l’on est capable de côtoyer quelqu’un mais ne plus s’intéresser à ce qu’il devient, surtout s’il disparaît de la circulation du jour au lendemain, où l’individualisme prend le pas sur le collégial et où l’indifférence et la déférence règnent en parfaite harmonie, sans approche d’un minimum d’ancrage solidaire…

Il faut lire ce livre comme une oraison à l’absurde, car l’on sait bien que le rationnel n’est pas ce qui guide le plus nos actions et donc que l’inconséquence peut se placer en notre quotidien…

Notre héros peut parfois considérer qu’une journée de travail sans mission s’entend et s’organise, que l’absence de mission définie ne se conditionne pas comme une impasse impossible à gérer…

Mais le livre invite surtout à la réflexion sur la condition au travail de celui ou de celle qui sans repérage de ce qu’il a à faire, sans prise en charge collective de son domaine d’activité, peut facilement tomber dans le désarroi, le doute, le déchirement, le stress et donc la dépression…

Il faut lire ce livre si l’on veut reconnaître la cohérence des lignes de métro Parisiennes, dans leur défilé en litanie, si l’on veut arpenter les cimetières comme un nécrosophe (philosophe de la nécrologie, comme le déjanté Bertrand Beyern, que j’admire, et que j’ai rencontré un jour au Père Lachaise, en 1999) et si l’on veut revoir des films d’auteur de référence, car l’auteur parsème à satiété des messages clairs sur des rappels de séquences qui nous invitent à la projection. J’ai même fait ma liste de DVD pour un prochain anniversaire qui arrive…

Il faut lire ce livre en se disant qu’il ne faut jamais, même sous prétexte de rémunération correcte et de possible sécurité d’employabilité (ce qui représente tout de même un luxe investi pour un figurant) accepter ce que l’on nous présente, sans être capable d’en cerner la signification, l’utilité, la fiabilité et surtout la reconnaissance humaine qui s’attache à celle ou celui à qui l’on confie une tâche. Restons humains et en aménité et détestons la déshumanité !

Merci à Emmanuel Villin pour son style aéré, incisif, poétique, pétri d’humeurs et qui se savoure comme une ode à la fraternité, en prenant un Communard en un Bouchon Lyonnais.

Emmanuel, venez sur Lyon, on flânera et on « bouchonnera » !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Microfilm

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

16€