Amie Lectrice et Ami Lecteur, en lisant ce livre important, à considérer comme « une non fiction », comme on dit outre-Atlantique, on s’imagine revivre, avec contrainte lourde, les époques des châtiments publics et corporels, des flagellations en place publique, des mises au pilori et des humiliations directes, au vu et su de tout un chacun. Je sais bien que notre époque contemporaine renferme toujours des régimes et territoires où les spectres de ces vilenies fonctionnent encore et de manière plus qu’aiguisée…, mais il est cependant communément admis en nos sociétés démocratiques et de libre-arbitre que l’infamie ne représente rien d’autre qu’une atteinte à l’intégrité et à la dignité.

Jon Ronson a décidé d’enquêter de manière fouillée et argumentée sur celles et ceux qui ont été les victimes involontaires ou inconséquentes des réseaux sociaux, souvent après une blague qui a mal tourné ou la publication d’un article de second degré mal orienté ou mal cerné… Certaines personnes ont aussi abusé des réseaux sociaux pour dynamiser des plaidoyers professionnels et pour se positionner en reconnaissance d’expertise et ont ensuite fortement souffert de retombées difficiles, quand leurs pensées étaient jugées plus contestables…

L’auteur évoque plusieurs situations vécues.

Celle de Jonah Leher qui se targuait, en abusant de la toile, d’écrire des conférences et des publications de sa seule main, avec des citations empruntées à des personnalités des arts et lettres ; il était très apprécié, reconnu fiable et intéressant, intelligent et cultivé. Lorsqu’un journaliste lui a un jour demandé comment il avait pu citer Bob Dylan sur une orientation de son parcours de vie, sans qu’il ne retrouve nulle part trace de ce qui lui était prétexté, Jonah s’est replié sur lui-même et n’a pu accepter que l’on découvre qu’il inventait des citations ou des emprunts et que même parfois il recyclait des éléments de la toile pour accompagner son travail personnel. Personne ne l’a caractérisé pour un plagiat mais on lui a fortement reproché d’avoir créé un univers imaginaire en faisant croire qu’il s’appuyait sur des analyses d’auteurs crédibles et réelles. Quand le subterfuge a été repéré, les réseaux sociaux l’ont vilipendé comme un menteur invétéré et il devenait l’auteur à la mode qui avait trahi ses fans et qui devait payer…

Justine Sacco s’envolait pour un voyage en Afrique du Sud quand elle a envoyé, avant de s’endormir dans l’avion un « post » de goût d’humour noir, si vous me permettez l’expression, que certaines et certains trouveront douteux en indiquant « qu’elle ne pourrait être victime du Sida sur place, car elle était Blanche… ». Elle pensait que ce message d’humeur moyenne n’allait être lu que par ses « amis » en réseau social et quand elle a débarqué en Afrique du Sud, elle était attendue par une meute enragée, en l’aéroport, qui voulait « casser la raciste » et surtout qui la vilipendait avec une violence et un appel à la haine extrême, on appelait à la violer, à la tuer…

Lindsay Stone avait l’habitude, un brin crétine peut-être, de se faire prendre en photo en décalage avec les interdictions : elle aimait se faire prendre le portrait sur une pelouse où l’on a pas le droit d’aller, se faire identifier en fumant dans un lieu non-fumeur… Et là elle avait décidé de faire un doigt d’honneur en un cimetière militaire. La photo assez grotesque et provocatrice a été publiée sur son réseau social et elle n’a pas cerné que les re-publications lancées allaient déchaîner les passions et que son humour, qui lui appartient et elle en est libre et heureusement, avait été très mal vu et qu’on la considérait comme non patriotique et donc comme une personne « révulsante », à bannir, et tout ce charivaris insupportable lui coûta son emploi, son entreprise ne voulant pas être associée à son image…

L’auteur a rencontré tous les protagonistes de ces lynchages publics et s’il leur donne de l’empathie, il leur rappelle aussi qu’il faut se garder de tout angélisme ou de toute forme de naïveté, car contrairement à ce que les personnes avaient pu penser, la toile est ouverte, non protégée et tout ce que l’on y met se retrouve et s’utilise et la méfiance ou la prudence s’imposent.

Et il nous met face à nos responsabilités. Deviendrions-nous des adeptes du lynchage généralisé, en nos réalités actuelles ?

Pour lui, on aime crier avec la foule pour :

  • Dénoncer des comportements que l’on juge peu pertinents ; et les cas cités plus haut peuvent s’y rapprocher, mais ils ne mettaient pas en cause les institutions et ne portaient à conséquence qu’au détour d’une plaisanterie mal cernée et surtout publiée sans cohérence. Car comme le dit mon vénéré Desproges « on peut rire de tout, on peut réfuter toute sacralisation, mais pas avec n’importe qui ». Or la toile transfère tout et notamment auprès du n’importe qui…
  • Aller dans le sens de la colère incisive fait du bien au plus grand nombre, cela donne la même force que celle affectée par le Prince dans l’arène quand le public présentait le pouce en position basse pour sanctionner la mort de l’infortuné gladiateur ; on se permet, comme pour certains supporters en stade, de tomber dans la vulgarité la plus écœurante, la plus insupportable et on considère l’autre comme une misère qui ne représente rien et l’on se positionne comme si l’autre devait être la référente bête immonde…
  • Se pourvoir et se mouvoir dans ces agitations négatives permet, surtout si l’on veut se « cogner » à celles et ceux qui ont eu du pouvoir ou de la notoriété, de se sentir acteur lanceur d’alerte, acteur « robin des bois » du futur, redresseur de tort, pourfendeur des corruptions et insuffisances de celles et ceux qui en ont trop profité…

Et il nous invite à considérer que si la toile représente un instrument palpitant et moteur, elle reste aussi un lieu maléfique car toutes les personnes dont il a reçu les témoignages ne pourront jamais plus vivre comme avant, car les moteurs de recherche rappelleront pour de longues années ce qui les représente et leur e-notoriété ne sera que crainte, contrainte et porteuse de messages malsains. Et quand on sait que tous les recruteurs regardent toujours les e-réputations en surfant sur le net, on sait que cela placera les personnes, dont le vécu aura été lourd de passé, dans une situation très pesante et rude.

Un livre qui aide à réfléchir et qui doit vous être approprié avant d’écrire un message sur facebook ou twitter, « quand vous voudrez vous payer quelqu’un » ou quand vous voudrez vous lâcher dans une diatribe contre une personne que vous ne pouvez sentir…

On a le droit de critiquer, pas de placer quiconque en atteinte à son intégrité.

Amitiés vives et faisons en sorte ne pas être honteux d’avoir sali et/ou rendu honteux quiconque !

Je deviens moraliste, rassurez-vous, ce sera tempéré et ponctuel.

 

Éric

Blog Débredinages

La Honte !

Jon Ronson

Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau

Éditions Sonatine

21€