Parler et écrire sur l’indicible ou sur l’enfoui ne représente jamais une chose aisée. On peut facilement tomber dans la mièvrerie ou dans la litanie des bons sentiments de celles et ceux qui se morfondent en se désolant des réalités ambiantes… mais qui n’agiront jamais pour que les choses puissent changer en mieux…

Pour Anne-Catherine Blanc cette gageure se repère plus qu’atteinte puisqu’elle réussit à exprimer le réel le plus rude en témoignant une empathie permanente pour ses personnages tout en clamant la volonté d’un regard positif, précis, qui se transformerait si ce n’est en compassion, tout du moins en accompagnement solidaire.

Elle ouvre ce regard nécessaire vers celles et ceux qui ont quitté leurs terres du fait de la guerre, des souffrances, des manques de reconnaissance, des réalités économiques insupportables et qui ne peuvent jamais être perçus comme des citoyens du Monde, mais simplement comme des gens d’ailleurs, que l’on croise ou que l’on dénigre, mais que l’on ne rencontre pas vraiment pour les découvrir…

Brassens chantait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » avec raison puisque comme le dit son disciple Maxime Le Forestier « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher… »…

Il reste que l’appartenance à un territoire fermé se place comme une réalité assez ancrée et si personne ne considèrera que l’on ne puisse pas s’attacher à des ou ses racines, l’enrichissement par la différence doit toujours prendre le pas sur le repli primaire sur soi et sur l’absence de geste fraternel envers celle ou celui qui vient d’ailleurs parce qu’il n’a pu faire autrement…

Anne-Catherine cherche en ce livre à tenter de sauver les migrants « du deuxième exil, le plus terrible, celui de l’oubli » et d’ailleurs le terme d’exilés s’analyse comme beaucoup plus juste que celui de migrants, puisque l’on s’exile par obligation alors que l’on peut parfois migrer par choix, mais l’on sait que les mots employés se veulent apaisants et politiquement corrects et qu’il est plus simple de se positionner en appui pour « des camps de migrants » forcément temporaires… que de se dire que les exilés doivent prendre place en nos réalités et qu’ils y apporteront leurs concours pour le grand bénéfice « de l’entraide et des croisements » comme le disait le regretté Prix Nobel Georges Charpak, Prix Nobel pour la France, alors qu’il venait d’une famille d’exil…

Comme un opus à tiroirs où s’enchevêtrent les réalités et destins de personnages qui s’entremêlent, Anne-Catherine nous conte les vécus de Mamadou Diamé, obligé de s’engager dans l’armée Française, en tant que tirailleur Sénégalais, puisque s’il n’avait pas fait ce pas là, il aurait été mis face à ses responsabilités pour son village ou sa famille, car les recruteurs coloniaux recherchaient des valides costauds et qu’il en faisait partie et qu’il convenait que chaque localité apporte son tribu à ce qui se préparait en métropole… de Soledad Juarez, dont le mari vient d’être assassiné sauvagement devant les yeux de son fils en pleine Catalogne Républicaine et qui quitte son pays de peur que celui, riche et bien-pensant, propriétaire et fier de lui, commanditaire au moins par collatéralité du meurtre de son mari ne cherche à lui imposer de devenir sa femme et ainsi de trahir les idéaux de son aimé… et d’ Issa Diamé, qui cherche à fuir son Sénégal sans repères suffisants et qui rêve de découvrir et pourquoi pas de conquérir « Londres », dont il a détaché quelques pages de magazine et dont il se repaît souvent pour y puiser la force de partir et l’espoir aussi plus ou moins conscient d’un monde plus porteur…

Ce livre écrit avec tact, avec un style incisif choisi et pénétrant, nous conduit, au fil des différents chapitres, qui parfois et souvent se croisent et s’influencent, à suivre le parcours de trois personnages, dans leurs quêtes désespérées d’un meilleur à venir et dans leurs tensions, contraintes et périodes rudes et insupportées :

  • Mamadou se retrouvera dans un camp à Rivesaltes, en 1938, destiné à parquer les réfugiés du Franquisme et que le Front Populaire devait accueillir en « frères républicains » mais qu’il encerclera, en attendant de voir comment l’Europe évoluera…, alors que l’on savait déjà que la légion Condor testait les armes Nazies et que les impitoyables réalités à venir prenaient déjà corps et cœur, dans le sang, et que Picasso pour l’exposition internationale de 37 avait déjà tout dit avec Guernica… Blum regrettera « ce pacifisme de la lâcheté » et la non intervention solidaire en Espagne, mais comme il l’a dit dans ses mémoires « déjà que l’on me reprochait d’être juif… »…
  • Mamadou se demande ce qu’il fait vraiment sur ce site et s’il accomplit sa besogne de rappel à l’ordre par la force si cela est nécessaire, il ne cerne pas ce que signifie sa mission, si ce n’est qu’il croise un homme de cuisine apaisant et ouvert et un responsable militaire inconséquent et toujours heureux de son piètre pouvoir…
  • Quand il rencontre Soledad, transie de froid en ce camp ouvert aux quatre vents, dont on ne peut se dépêtrer, il lui donne un café qui réchauffera temporairement son cœur et il lui apportera petits sucres et lait pour accompagner le quotidien sinistre qu’elle essaie de rendre acceptable pour son fils Jacinto…
  • Et Issa traversera toutes les péripéties les plus effroyables, entre chavirage de pirogue au large de la Mauritanie et esclavage dit moderne dans une compagnie pétrolière en Libye, pour tenter de joindre sa quête d’Europe et pouvoir ainsi structurer sa vie pour laquelle il ne repère aucun salut et aucun espoir…

Comme dans la vraie vie, on rencontre dans ce livre, prenant et maîtrisé, des personnages sans vergogne comme ce militaire nazi qui voudrait qu’on lui « cède » les Tirailleurs Sénégalais après l’armistice de 1940, comme ce sbire du propriétaire terrien de Catalogne prêt à toutes les lâchetés pour servir en se disant que cela lui procurera une reconnaissance milicienne…, comme ces hommes de l’ordre au Maroc qui effraient les candidats à l’exil pour les ramener sur les eaux territoriales de Mauritanie, car s’ils tombent dans ces eaux-là, ce ne serait plus de leur ressort d’avoir la bonté de les « récupérer »…

Mais on rencontre aussi des hommes et femmes de courage et de dignité comme ce militaire qui ne trahira pas ses hommes tirailleurs et qui se dévoue avec conviction, comme ce vieillard en Mauritanie qui recueille Issa éploré et blessé et lui assure la survie minimale, comme cet ami d’Issa qui lui fera découvrir le camp de Rivesaltes sur les traces du passé, peut-être même familial qui sait… et comme ce dessinateur Catalan qui fait le portrait de ses compagnons d’infortune dans le camps de Rivesaltes et qui remettra à Mamadou son effigie, qu’il conservera précieusement toute sa vie durant…

Il vous faut lire ce livre admirable dans sa sonorité car il clame et décrit le réel pour mieux accompagner et célébrer le geste solidaire salvateur, car il évoque des personnages entiers qui ne se morfondent jamais et qui essaient simplement de se tenir dignes et d’avancer et il place surtout un lien indéfectible, sous forme de passerelles récurrentes, entre exilés, car Mamadou, Soledad et Issa, dans leurs destins croisés et différenciés, donnent aussi naissance à d’autres fougues, fugues et envies comme à d’autres destins, qui seuls permettent au monde de s’ouvrir, de s’émanciper et donc de s’enrichir…

Et comme le disait le Père Delorme au moment de la marche des Minguettes en 1983, « le monde c’est comme une mobylette, il n’avance bien qu’avec du vrai mélange » !

Merci à Anne-Catherine pour cette ode solidaire en ce début d’année où mon vœu se placera, en ses traces, pour que l’on puisse découvrir l’autre, apprendre de lui et construire ensemble avec l’assurance de vivre une expérience porteuse et mobilisatrice.

Un vrai beau livre et un espoir de ne pas oublier les exilés !

 

Éric

Blog Débredinages

 

D’exil et de chair

Anne-Catherine Blanc

Les Éditions Mutine

18€

Pour aller plus loin, allez faire un tour, ou plus, sur le blog inspirant et toujours « recenseur de pépites » de mon ami Yves, appelé Lyvres, et lisez sa chronique sur le même livre d’Anne-Catherine Blanc, notamment, dont voici le lien : http://www.lyvres.fr/2017/12/d-exil-et-de-chair.html

Et j’irai apporter quelques fleurs au mémorial de Chasselay, prochainement, proche de chez moi et en pensant fort à Anne-Catherine et notamment au personnage de Mamadou !