Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous emmène et vous transporte en des sphères différentes, voisinant avec celles si chères à Saint-Exupéry, oniriques, méditatives et réflexives.

J’ai découvert, lors d’une conversation inspirante, en un dîner récent amical en un restaurant Libanais Parisien, que des chanteurs populaires appelés « llaneros », au Venezuela, se livraient de véritables joutes oratoires avec comme seule force vive le maniement de l’improvisation de vers, associée au rythme musical de la harpe, notamment.

Ces joutes poétiques et musicales se nomment « contrapunteos » et elles se déroulent sans limite horaire, avec la volonté effrénée de vaincre l’adversaire, pour la seule glorification de la richesse musicale ou de la narration, et pas pour placer l’interlocuteur en retrait ou pour le vilipender.

Lors de ce dîner amical, nous voulions aussi témoigner de la situation insupportable vécue par le peuple Vénézuélien, privé de tout sur le plan économique, avec une inflation endémique, une variation des prix qui évolue chaque quart d’heure, avec une restriction permanente des besoins alimentaires de première nécessité, avec une famine qui guette et un pouvoir seulement absorbé par sa volonté de s’auto-conserver, en écrasant toute contestation et empêchant tout débat ou réfutant toute critique.

Notre amie au dîner déclamait sobrement que « le pire pour le Venezuela, c’était l’abandon du musical, car le pays ne vivait, en ses pores, que pour la musique » ; mais un pays exsangue qui refuse le débat et se pare de détenir une vérité unique d’officialité ne s’incline pas dans la vivacité musicale.

L’album avec le récit de François Rossé et les illustrations de Carmela Garipoli investit ce sens du poétique, de l’artistique ciselé et du musical et constitue le synopsis, le prélude à une future improvisation et au croisement de regards entre France et Venezuela, en la volonté affirmée de tisser des liens solidaires culturels.

François déclame et Carmela retisse en calligraphie, en un art conjoint consommé du dialogue et du répondant, avec la volonté que la lecture se prolonge par le dessin ou bien que le dessin s’affirme en invitation de la découverte ou de la relecture du texte.

En différence de la plupart de mes humbles chroniques, en ce modeste blog, je ne vais pas déflorer le sens intégral de l’histoire ou son canevas, mais à touches impressionnistes, je vais me permettre de conter les univers, de vous dévoiler mes ressentis et surtout vous exprimer le plaisir passionnel que je vis à reprendre en main chaque jour, en ce livre, en instantané émotif, la force contenue dans les phrases et dans les traits ajustés.

Je vais vous parler d’un périscope qui se reproduit plusieurs fois dans les dessins de Carmela. J’y vois du parabolique. Un périscope vise à cerner ce qui nous entoure, là d’où nous sommes, et que nous ne voyons pas. Il peut donner une envie d’aller ou au contraire une volonté de repli, en fonction de la perception visuelle. Il est une invitation au voyage, une ode à l’ouverture, mais aussi une possibilité de conservatisme, de retrait sur les habitudes à ne pas avancer. Il peut aussi être la boussole de nos sensations pour explorer et analyser.

Le texte part des profondeurs, des enfouissements marins, à une période non identifiée et sans repère sacralisé, mais où « s’enlaçaient les algues vives des utopies », non pas un monde considéré comme un paradis existant ou perdu, mais une réalité du fond des eaux qui donne de la fougue, de la dynamique et où l’on peut imaginer que le meilleur et le juste coexistent et donnent un relief solidaire.

La place du mot « utopies » répétée à foison dans les entrelacements dessinés marque la force de ce mot propice à toutes les improvisations, chant et champ de débats créateurs, où se faufilent poissons, crustacés et mammifères marins en état joyeux, positif et apaisant.

Les instruments de musique, très stylisés en dessin, se glissent dans un essor décoré et leur représentation n’a rien de fortuit en ce milieu marin car l’on sait que les océans délivrent toujours une sonorité captée, propice à tous les imaginaires.

Puis Dieu émerge dans le texte et il s’adonne à fabriquer le monde, il sort des profondeurs par un « bathyscaphe » et repère « le jour céleste » et apprécie son premier jour. Il démarre bien, ce Dieu, il a de l’avenir pour sa semaine de construction. Le dessin le représente androgyne ou féminisé et tant mieux, cela décale des insupportables misogynies du représentatif religieux sacralisé.

La volonté de Dieu de savourer des consistances à sa disposition sur terre et mer ou d’atteindre des montagnes de sable rose, que mon imaginaire personnel m’affecterait dans le Wadi Rum Jordanien en pleine civilisation Nabatéenne, lui assure deux autres jours assouvis ;  et, là, Dieu prend l’image d’un joueur de guitare de référence picturale cubiste avec la belle chair d’un visage de Fernand Léger…

Dieu poursuit ses explorations et intègre les végétations luxuriantes, rencontre des tas d’animaux, se penche vers une certaine féerie l’amenant vers une sorte d’ivresse qui lui fait du bien et il rajoute de l’extase à sa semaine.

Les illustrations de Carmela m’enchantent car, à la manière foisonnante du Douanier Rousseau, elle intègre et malaxe les instruments de musique et les animaux et je repère à chaque regard des réalités que je n’avais pas savourées la première fois, à la manière d’un tableau à thème, qui jamais ne se déplie…

Mais la réalité infernale de l’instantané, de l’immédiateté ou du réseau social, quand il est utilisé de manière incandescente, prend le dessus et Dieu considère que sa création humaine donne dans la force volontariste, mais il ne sait pas ce que sa conception réserve…

Le dessin de Carmela mêle représentation iconique et perte de repères où la création humaine tente de se structurer mais vite se déshumanise.

« Les temps étaient sinistres » et de la verve positive et enlaçante, surgissent « spéculations… bazookas… millions de morts » et l’ultime espoir réside en la plantation d’une vigne par l’humain, dont la récolte pourra peut-être, si elle est partagée solidairement, redonner naissance à une communauté meilleure.

Et le dessin se focalise sur la notion d’estaminet, toute Provençale, régurgite aussi le fameux périscope, car il n’est pas simple de deviner si cet avenir sera plus radieux…

Ce livre se contemple, se lit, se relit, se savoure, se déguste ; il enrichit, il donne du sens, il percute l’imaginaire et il associe une qualité d’écriture magnifiée, des illustrations qui invitent à la contemplation, à la recherche, au croisement des influences et des entrelacements et il fait tout simplement du bien !

Et comme le fruit de sa vente apportera des appuis pour la concrétisation d’une joute à venir en terre Vénézuélienne, pour apporter de la musique à un peuple qui crie sa détresse de se la voir enlever ou confisquer, l’acheter sera votre geste solidaire.

Chronique dédiée à Carmela et Gilles, avec toutes mes affections.

Merci pour ce moment partagé ensemble, avec Janette, en cette soirée de décembre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Allongé sur le divin

Texte remarquable de François Rossé

Illustrations très « invitantes » de Carmela Garipoli

Traduction en espagnol de Dalia Leal

Association Sinayu, collection Contrapuento

 

20à commander à l’association Sinayu, en vous rendant sur le site sinayu.fr