J’ai toujours un plaisir infini à flâner chez les bouquinistes pour découvrir, au hasard des rayons méticuleusement rangés ou au contraire laissés totalement en jachère, le livre découverte d’un auteur qui me parle mais dont je ne connais rien ou si peu ou pour trouver, et éventuellement dénicher, une perle que ma volonté n’estimait même pas pouvoir affleurer…

En balade à Vichy, en ce début de novembre, en lien avec une rééducation métabolique, ma ville natale, au passé tellement compliqué, que je ré-arpentais , j’ai retrouvé les traces de la rue Montaret où j’allais chercher scrupuleusement, quand j’étais adolescent, mes cahiers de musique ou mes diapasons et j’ai repéré un bouquiniste spécialisé dans les éditions de poche des premières années de création.

Mes yeux se sont portés sur une édition rare de 1966 d’un livre d’Yves Gibeau que je n’avais jamais lu et dénommé : La ligne droite.

Yves Gibeau, amie lectrice et ami lecteur, cette personnalité ne peut vous être inconnue et si tel était le cas, suivez mes pas…

Il est l’auteur admirable du célébrissime Allons  z’enfants, qui parle sans nuance des réalités insupportables du vécu des écoles des « enfants de troupe » et qui prend appui sur l’enfance de l’auteur, où son père – qui a passé et ressenti la Grande Guerre comme une valeur héroïque et non comme un gâchis humain – a tout de suite désiré qu’il devienne officier pour conforter la pseudo-glorification familiale, ce dont Yves ne voulait absolument pas…

Ce livre a été aussi magistralement mis en scène par Yves Boisset et certaines images me reviennent sans cesse comme celle où le jeune, lassé des déchirures et des soumissions, indique qu’il va sauter par la fenêtre, avec pour seul message celui d’un adjudant formateur l’en défiant ; le jeune saute en lui disant « qu’il a bien tort » et il s’en remettra de justesse…ou celle où il décide en 39 de partir en mission de transmission, alors qu’il est mobilisé pour la « drôle de guerre », et qu’il n’en revient pas ; son père, à ses obsèques, effectue le salut militaire en déclamant « qu’il aurait pu être officier le bougre » …

J’ai retrouvé les traces d’Yves Gibeau, en me rendant sur le Chemin des Dames, à Craonne, « sur le plateau où l’on y laisse la peau », comme le célèbre tristement et atrocement la chanson éponyme et Yves Gibeau y a arpenté, sans relâche, en ce plateau dit de Californie, la levée du sol, pour en retirer des vestiges et des témoignages, pour donner ainsi réalité vive et mémoire aux soldats combattants obligés, tombés en nombre effroyable, notamment lors de la sinistre offensive Nivelle.

Yves Gibeau est enterré avec une petite tombe modeste et à peine visible sur ce même plateau, pour donner lien de son parcours à ceux qui sont morts en leur juvénilité, pour conserver un bout de plateau dont aujourd’hui l’on perçoit encore les cicatrices atroces et des restes d’éclats d’obus qui ont plus que meurtri et retourné les paysages délavés…

La ligne droite raconte l’histoire d’un jeune athlète prometteur Stefan Volker, coureur de 800m avant la deuxième guerre mondiale et laissé pour mort sur le front de Prusse Orientale, que son entraîneur exigeant et paternaliste Julius Henckel finit par retrouver grâce à un regard volé d’un de ses amis à Münich qui a cru – et avec raison – retrouver l’ancien brillant demi-fondeur et sprinter, mutilé avec un bras en moins, et qui répondait au nom de Sporn, et de son état vendeur de journaux.

Julius Henckel se place comme un brave homme ; il veut aider et appuyer son ancien protégé, il est plus qu’ému de le retrouver et de le savoir en vie, lui qui a sillonné toute l’Allemagne de fin de guerre pour savoir ce qu’il était devenu, surtout depuis que la mère de Stefan est décédée dans les derniers bombardements. Il insiste et réussit, non sans mal, à convaincre Stefan de partir avec lui et d’être choyé, en étant accueilli à bras ouverts, dans la maison de Julius où sa femme apaisante et sans jugement considère Stefan comme un fils prodigue, à qui il est nécessaire de donner du temps pour se reconstruire.

Julius veut remettre son champion en selle, il veut qu’il puisse recourir et il veut aussi le rendre compétitif, mais Stefan ne souhaite qu’une chose, qu’on le laisse en paix et tranquille ; s’il apprécie l’hospitalité donnée, il la veut non pérenne et limitée, et il s’adonne surtout au plaisir de promenades vivifiantes en forêt, avec le chien de la maison, qu’il associe comme confident et ami direct, mais il désire oublier sa vie d’athlète passée, non en se morfondant avec une sorte de délectation morose, mais en plaidant pour le fait de se reconquérir seul, avec sa mutilation, en pensant à ses frères d’arme qui n’avaient rien demandé et qui ne sont pas revenus et qui en plus ont été vaincus…

Julius, aidé par son ami qu’il rabroue souvent de manière injuste, Voldemar, va tout faire pour que Stefan reprenne goût à la course, à sa volonté mobilisée de donner corps à ses sensations en rythme sportif, avec la dynamique de se dépasser pour se prouver à lui-même qu’il est bien toujours vivant malgré les meurtrissures et les infamies et petit à petit, Stefan reprend sens à ses palpitations et arrive à se positionner avec des temps de course appréciables.

Quand un Américain manager propose à Julius d’entraîner aussi un soldat noir des troupes installées dans le pays post libération du 8 mai 1945, et de le mettre en compétition avec Stefan, Julius accepte sans hésiter et perpétue des séances d’entraînement où se malaxent des temps intenses de course, des respirations positives et des élans d’amitié ou d’affection, avec un travail sur le comportemental et l’alimentaire.

Et il sait comment Stefan doit tenter de neutraliser son bras mutilé, son moignon, même s’il va courir avec les valides, les compétitions paralympiques n’étant pas orchestrées en cette fin des années quarante…

Ce livre se place dans le sillage direct d’Yves Gibeau, un homme de tolérance, d’ouverture, de concorde et de générosité, qui réfute toute forme d’enfermement, d’embrigadement, de dogmatisme et qui sait que face à la bêtise des certitudes, il convient de plaider pour un rappel vigoureux des différences, qui, seules, permettent un vivre ensemble intelligent et porteur de sens.

Je me permets de terminer cette modeste chronique en vous livrant un petit secret.

Le livre que j’ai acheté pour 1 euro chez ce bouquiniste comportait une publicité du début des années 70 pour apprendre les langues avec un électrophone chez un institut linguaphone, ce qui vous le repérerez est assez cocasse pour un formateur en langues que je suis… et il contient aussi une dédicace d’Yves Gibeau adressé à l’ancien propriétaire de ce livre, qui a certainement parcouru aussi des écoles d’enfant de troupe, notamment en ex Indochine, et qui évoque «  le souvenir partagé de nos heures de français communes à Nguyen An » et cela date du 29 avril 1970…

Belle parabole pour se remémorer les forts moments de plaisir de lecture, de découverte que les deux amis ont dû passer ensemble, pour oublier les errements du disciplinaire intransigeant et pour pouvoir avoir la force des évasions comme la volonté de se sentir désespérément libre.

Et bien évidemment je continuerai à flâner chez les bouquinistes, à Vichy, ou ailleurs.

Éric

Blog Débredinages

Yves Gibeau

La ligne droite

Livre de poche de 1966, pour un livre paru en 1956, qui a obtenu le grand prix de la littérature sportive en 1957, à l’époque où tous les droits étaient réservés, y compris pour l’URSS…

1 euro chez le bouquiniste de Vichy de la rue Montaret, que je salue s’il parcourt Débredinages…

Chanson de Craonne, à retrouver avec ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=z-yRaEYQNQs