Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avoue, à ma grande honte, que je ne connaissais pas Pierre Charras et n’avais jamais lu du « Pierre Charras ».

L’Avant-dire de Philippe Claudel, dont les univers forts et pénétrants ont toujours été pour moi des sources de réflexion, avec une prédilection particulière pour Le rapport de Brodeck, décrit Pierre Charras comme un auteur « qui s’incruste dans nos vies en invité perpétuel » ; après ma première lecture qui m’ouvre des tiroirs entiers sur l’œuvre de l’auteur disparu – il y a trois ans – je suis certain que l’apport analytique de Pierre Charras saura intelligemment me guider.

Entre les deux tours d’une élection municipale où le Maire de la Ville semble bien mal parti pour l’emporter, alors qu’il a contribué à transformer sa Cité et qu’il la dirige depuis des lustres avec aménité, probité et sens de l’intérêt général, Christian Goneau est appelé à la rescousse.

Il est surtout appelé par les « appareils » car le Maire a préféré se retrancher chez lui et ne supporterait pas de recevoir une personnalité dont l’objectif vise à tout faire pour permettre de redresser la barre et l’emporter, en utilisant toutes les méthodes, même les plus viles, même si tout semble perdu…

Son tempérament désinvolte, aux communications peu fines et perceptibles de sexisme ne correspondent pas aux standards de discussion appréciés par le Maire, comme à sa plus proche collaboratrice, Sylvie Fontanes, dont les relations avec Christian vont virer de la froideur à l’irritation, empêchant malgré des diagnostics partagés, des envies de débat prolongés…

Le challenger du Maire qui semble promis à la « gagne » semble assez sûr de lui, même si son allure et son élan apparaissent à contre-courant des habitudes installées par le Maire à rester sobre, apaisant et désintéressé.

Le secrétaire général, grand ami et intime du Maire, évolue entre la résignation et la lassitude, et son affection pour le Maire ne lui donnera jamais la volonté d’aller s’opposer à lui, ou de lui dicter des messages de Christian Goneau auxquels il adhèrerait, mais que le Maire réfuterait.

Et la femme de ménage de la Ville, qui travaille quand plus personne ne se rencontre, en l’Hôtel de Ville, qui rêve de chanter et de démontrer ses talents artistiques, aime plus que tout se confier au Maire, en solitude partagée, et ce dernier apprécie aussi ces moments directs de retour de citoyenne.

Ce livre court, excellemment écrit en style affirmé, soutenu et ciselé, où rien ne se laisser aller au hasard et où tous les mots s’entrechoquent avec conviction, intègre des ingrédients qui affirment un objet de littérature majeur :

·         Il parle de la petite histoire psychologique et personnelle qui s’invite dans la Grande Histoire et le vécu du Maire qui – promis à un avenir politique certain et même du plus haut niveau, préfèrera néanmoins se consacrer à sa Ville – s’associe à des réalités rudes, enfouies, difficiles, qui obscurcissent les capacités à se construire ou à se reconstruire et l’on sait avec Michel Foucault que la destruction d’un homme finit par la destruction de l’humanité…

·         Le Maire était enfant, à la fin de la deuxième guerre mondiale, et les images qui lui reviennent le hantent, ne peuvent pas s’effacer ; toute sa vie sera liée à ces instantanés où il sera recueilli comme enfant perdu, en toutes les acceptions du terme…

·         Il montre qu’un édile peut communiquer en « parler vrai » à ses concitoyens, s’il y met de l’énergie, de la vérité assumée et qu’il n’attend pas de retour ou de jugement, mais simplement la nécessité du partage des réalités de vie collective et commune ; à l’heure où nos dirigeants considèrent qu’ils constituent une caste éclairée qui détient impérativement le sens de l’avenir ou de sa concrétisation, cette transmission de l’honnêteté, de l’humilité et du savoir-être au service profond du collectif résonne et raisonne avec engagements !

·         Il précise que si la vie s’affiche avec toutes ses complexités, avec ses déchirures, avec ses travers, avec ses amours contrariés ou cachés ou inaboutis et pourtant porteurs, avec ses insuffisances, ses petites lâchetés, il convient de garder un cap en rester droit et libre, en préférant la perte de pouvoir plus que celles de valeurs humanistes et en plaidant pour la concorde et la discussion avec l’autre plutôt qu’avec le refus de la découverte qui conduit souvent à la dénégation, à se sentir en supériorité et en suffisance.

On referme ce livre admirable avec l’assurance d’une lecture plus que marquante et le regret de ne pouvoir saluer Pierre Charras et de prolonger le débat avec lui.

Mais comme il restera « notre invité perpétuel » avec son œuvre, l’on sait que l’on pourra aisément continuer la relation tendue avec un nouveau partage en l’un de ses livres.

Merci à Jean-Paul Liégeois pour avoir contribué à éditer ce roman inédit et avec lequel je vais m’inviter bientôt, pour une prolongation de cette lecture.

 

Éric

Blog Débredinages

Au nom du pire

Pierre Charras

Le Dilettante

16€