Amie lectrice et Ami lecteur, je me dois de vous livrer une forte confidence.

En 1988, affecté dans les collectivités territoriales, j’ai été chargé d’une mission dans le quartier de Kreuzberg sur Berlin, à l’époque limitrophe du sinistre mur, mais aussi siège de toutes les formes de cultures alternatives et libertaires que je côtoyais à satiété.

Les jeunes de mon âge me disaient que les réserves foncières de Berlin Ouest, non utilisées pour l’hypothétique réunification de la ville, étaient totalement inutiles… et qu’elles devaient être reconquises en friches d’artistes ou communautaires, et j’adhérais totalement à leurs messages, et me moquais, avec eux, des plus âgés qui rêvaient d’une Allemagne entre Sarre et Dresde…

Un an plus tard, le 9 novembre 1989, le mur tombait et l’Allemagne engageait sa réunification…

Depuis lors, je me dis qu’il faut toujours se méfier de toutes perceptions rationnelles, péremptoires de certitudes.

Je me suis souvent remémoré cette réalité vécue en lisant le formidable roman à thèmes et à tiroirs de Magdalena Parys, pépite littéraire dénichée par Agullo Éditions, dont je salue le travail d’arpenteur comme de dénicheur.

Le livre suit plusieurs protagonistes entrelacés dans l’Allemagne découpée par la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retrouvée, jusqu’au début des années 2000.

Un ancien collaborateur des services, que l’on pourrait appeler de renseignement, mis à la retraite prématurément avec une certaine rente, doté d’une mémoire prodigieuse et de capacités d’analyse hors du commun, se rend compte de la possible vie d’une personne qu’il croyait à jamais disparue… et il se décide à rencontrer d’anciennes connaissances, à les interroger et ainsi à constituer la substantifique matière d’une enquête fouillée.

On repère un homme, placé comme père de famille traditionnel, bien intégré dans la RDA, avide d’une double vie où il s’adonne à son homosexualité refoulée.

On suit les traces d’un jeune homme, qui demande systématiquement à celle qui ne cache pas qu’elle a le béguin pour lui, de se rendre à Berlin Ouest, sans qu’elle ne puisse imaginer qu’elle retient en ses habits et valises des messages qui pourraient la mettre en péril…

On prend peine pour cette jeune femme qui comprendra tardivement que son amour potentiel ne se concrétisera jamais et qui ne voit pas qu’elle est admirée par un autre homme, le frère du premier, qui n’arrivera jamais à déclarer sa flamme…

On comprend la tragédie d’une famille coupée en deux, après l’édification du mur, puis son impossibilité ensuite pour se recouvrer sans risquer des périls lourds.

Le livre se consacre surtout à la volonté de quelques hommes de creuser un tunnel pour permettre un passage entre les deux parties de Berlin, dont on comprend qu’il doit rester secret et structuré avec habileté, en des périodes où la nuit s’étend et évite des rencontres, et qui doit assurer la venue d’un être cher en passage en terre promise, mais qui renferme peut-être un secret plus large et inavouable, entre compromissions et inconséquences assumées de la sinistre Stasi…

Le livre suit les traces d’une famille Polonaise qui s’est intégrée en Allemagne et qui oscille entre rappel de son histoire et de ses origines et volonté de s’en éloigner, et il parle avec concision, déchirure et élégance de l’impossibilité de cerner une quelconque rationalité dans ce Berlin des années 1961/1989, où chacun essaie de vivre l’instant présent, essaie d’oublier les fractures du mur insultant et essaie de tendre des ponts, au milieu des drames et des contrôles omniprésents.

Pour qui ne connaît pas le Berlin distendu et la réalité de la vie des populations fracturées, ce livre s’affecte comme une offrande à laquelle vous devez vous emparer.

Pour qui apprécie les romans choraux où les personnages se juxtaposent, où leurs évolutions bousculent en permanence les certitudes et qui n’arrêtent pas de livrer leurs fêlures, vous serez comblé.

Ce livre ne peut se résumer et je ne veux pas en livrer les noms des personnages, je vous invite simplement à pénétrer l’univers de l’auteur fait d’intrigues, de méchancetés récurrentes parsemées dans le dédale des rencontres délivrées et surtout catharsis de l’histoire de l’Allemagne entre fin de nazisme, où chacune et chacun a pu se refermer et ne pas observer ce qui se tramait, et ouverture à la réunification ayant délivré le flot de nombreuses années de silence et de réalités épiées.

Un livre percutant et excellemment mis en scène, qui devrait aisément se produire en scène théâtrale ou cinématographiée et qui s’applique comme une version réussie du « Goût des Autres ».

Suivez mes pas et pénétrez 188 mètres sous Berlin !

Éric

Blog Débredinages

188 mètres sous Berlin

Magdalena Parys

Traduit magistralement, du polonais, par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

Agullo  Loir – Agullo Éditions – 22€