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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

octobre 2017

Aux Cinq Rues, Lima de Mario Vargas Llosa

Inconditionnel du grand écrivain Péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, je guette avec attention et impatience toute sortie de nouvel opus, de l’auteur, en me demandant comment cet homme perpétuera son imaginaire comme son réel pouvoir de décapage de ses personnages, en les plaçant, comme toujours, en les réalités de vécu de son pays tant aimé, même s’il vit en Espagne le plus souvent.

En effet l’auteur était ressorti plus que meurtri par une campagne présidentielle, qu’il avait assez mal engagée, en se plaçant sous les auspices du libéralisme assumé et prônant une ouverture du pays généralisée, en 1990, et qu’il pensait remporter du fait de son aura, alors que ses compatriotes avaient préféré suivre un candidat populiste plus recentré sur les réalités nationales et moins ambitieux dans ses perspectives, le plus que très controversé Fujimori…

Son dernier roman ne tranche pas sur son style percutant et toujours acéré et n’oublie pas d’allier une véritable histoire de fiction en l’intégrant dans l’Histoire de son pays, au milieu de ses tiraillements, insuffisances, mais aussi tellement pétri de ressorts, de dynamiques et forces.

Marisa et Chabela s’apprécient et se sont constituées comme de vraies amies, ayant épousé deux hommes qui – eux-mêmes amis d’enfance – se rencontrent régulièrement.

Lors d’une soirée qui s’est un peu éternisée chez l’une d’entre elles, les deux amies décident de rester en commun pour la nuitée, car en cette période de gouvernance Fujimori au Pérou (la décennie 90/2000), le couvre-feu est installé, et quand on dépasse l’heure prescrite, on risque l’arrestation et l’interrogatoire. Elles s’endorment dans un grand lit commun et leur présence commune proche attire leurs sensualités ; elles deviennent amantes et affichent cette relation homosexuelle comme une découverte de plaisirs suaves nouveaux, qu’elles ne soupçonnaient vraiment pas…

Mais elles conviennent de ne rien révéler à leurs maris respectifs, qu’elles aiment aussi profondément et qui ne doivent se douter de rien…

Chabela dispose d’un appartement à Miami assez luxueux, et quand elle invite Marisa pour lui donner des conseils sur son réaménagement, ce prétexte leur permet de donner cours à la frénésie de leurs sens que l’auteur sait présenter avec une écriture enlevée et même malicieuse ou doucement coquine…

Le mari de Marisa, industriel respecté et très fortement investi dans les extractions minières reçoit la visite d’un journaliste, rédacteur en chef d’un magazine dont l’objectif vise à dénoncer toutes les manipulations et perversités auxquelles se livrent les puissants du pays, mais qui n’hésite pas à dénigrer et à déployer sur la place publique tous les arguments pour saper toutes les réputations, en utilisant toutes les vilenies…

Enrique Cardenas ne comprend pas pourquoi ce journaliste lui a demandé un rendez-vous, sachant qu’il représente une presse de caniveau détestée et qu’il considère comme la lie de l’information.

Le journaliste lui présente des photos compromettantes où Enrique s’affiche avec ébats en une orgie ; ce dernier se repère très ému et imagine bien à quel scandale officiel il peut être mêlé ; le journaliste qui le rencontre une deuxième fois lui propose d’investir dans son magazine et comme Enrique Cardenas le renvoie sans ménagement, le journaliste décide de publier les photos pour casser la carrière, la fiabilité, la compétence et la réputation de l’industriel.

Quelques jours après la publication à sensation, le journaliste est retrouvé assassiné, dans des conditions macabres et torturées, et bien évidemment le premier inculpé potentiel ne peut être qu’Enrique Cardenas…

A partir de ce potentiel thriller de presse à scandales mettant en cause les possibles perversions d’un industriel installé, Mario Vargas Llosa réussit la prouesse d’écrire un livre sublime, inspiré, nous invitant à réfléchir sur les réalités de nos environnements, nous poussant à nous engager et à réfuter compromissions et bassesses.

Le mari de Chabela, grand avocat, va défendre son ami, en lui proposant de nier être la personne en vue en les orgies, même si le message ne convaincra que peu son épouse infortunée, qu’elle lui vaudra les foudres de sa belle-famille, une atteinte en ses réseaux professionnels et qu’il ne parviendra pas à ne pas anéantir sa Maman, tellement traditionnelle en ses conceptions…

Mais cette amitié indéfectible, qui ne jugera jamais et qui ne cherche pas non plus à pardonner, permettra d’affronter les tensions et contraintes les plus vives et rudes, et ainsi de faire fi de toutes celles et de tous ceux qui voudraient détruire, blesser éternellement, enfoncer, défoncer et trainer dans la boue, en espérant que le dos rond de leurs victimes les brisera sans qu’elles ne puissent s’en remettre…

Ici l’amitié se place en valeur essentielle incarnée, car elle demeure quelles que soient les ornières ou les circonstances inconséquentes et sa vertu fait du bien et conforte !

Le journaliste repéré de caniveau, dont la plus proche collaboratrice désire qu’il soit vengé et qui n’imagine pas une seconde qu’Enrique Cardenas ne soit pas à l’origine de son assassinat, renferme des secrets plus lourds et le roman nous apprendra qu’il faut éviter les approximations et les assurances déterminées, surtout quand on apprend que l’éminence grise et sauvage du Président Fujimori aurait plus qu’intrigué pour que le magazine à sensation soit pris en main par le régime, pour que ses sbires soient obligés de défaire les réputations que l’on leur dicte, faute de ne plus pouvoir paraître ou même de mettre en danger les journalistes qui ne comprendraient pas la demande directe de soumission aux autorités…

Et si le journaliste qui avait rencontré Enrique Cardenas pour lui demander d’investir dans sa presse avait eu surtout la volonté de solliciter les moyens de devenir indépendant et ainsi de se détacher d’une autorité insupportable qui pèse comme une chape d’acier sur son métier ?

Et si les amours secrets des deux femmes aimantes pouvaient sublimer un nouvel espace amoureux entre Marisa et Enrique, bien mis à mal cependant avec le scandale des photos publiées ?

L’auteur dénonce avec une maîtrise incisive les excès insupportables des années Fujimori, où sous le prétexte de casser le terrorisme des groupes Sentier Lumineux, on autorise les forces de sécurité à toutes les exactions, y compris avec des victimes collatérales qui n’ont rien à se reprocher, où le gouvernement fonctionne par distributions pour celles et ceux qui leur assurent du laudatif permanent et qui inquiète et menace, avec chantages directs envers les récalcitrants…

On ressort de ce livre avec la volonté de retourner à Lima (votre serviteur y a passé plusieurs jours en 2004, avec vif bonheur et intérêt) et de reprendre un « ceviche » devant le front de mer de Miraflores, avec l’assurance que les années Fujimori auront certes ramené l’ordre dans un pays exsangue et soumis à une violence effrénée mais avec pour corollaires la corruption systématisée et le clientélisme pour méthode de gestion installée du pays et avec le plaisir de côtoyer des personnages très différents, où s’enchevêtrent notamment un photographe craintif et attachant, une journaliste volontariste, courageuse et décidée, capable de reconnaître ses torts et un ancien poète, qui perd la tête, mais qui garde son émotionnel et l’assurance de créer du bien autour de lui, en réfutant toutes les méchancetés rencontrées et en espérant qu’un jour justice lui sera faite…

Un excellent roman à la fois débridé, assez déluré, manifeste pour l’amitié vive et qui plaide pour la reconnaissance d’une société ouverte, sans jugement, libérée et constructive d’un idéal d’indépendance et d’éthique.

Une société telle que la souhaite ardemment l’auteur, pour son Pérou chéri.

Éric

Blog Débredinages

Aux Cinq Rues, Lima

Mario Vargas Llosa

Traduit magistralement de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort

Éditions Gallimard (du monde entier)

Merci à mon fils Loïc pour cette offrande !

22€

Au nom du pire de Pierre Charras

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avoue, à ma grande honte, que je ne connaissais pas Pierre Charras et n’avais jamais lu du « Pierre Charras ».

L’Avant-dire de Philippe Claudel, dont les univers forts et pénétrants ont toujours été pour moi des sources de réflexion, avec une prédilection particulière pour Le rapport de Brodeck, décrit Pierre Charras comme un auteur « qui s’incruste dans nos vies en invité perpétuel » ; après ma première lecture qui m’ouvre des tiroirs entiers sur l’œuvre de l’auteur disparu – il y a trois ans – je suis certain que l’apport analytique de Pierre Charras saura intelligemment me guider.

Entre les deux tours d’une élection municipale où le Maire de la Ville semble bien mal parti pour l’emporter, alors qu’il a contribué à transformer sa Cité et qu’il la dirige depuis des lustres avec aménité, probité et sens de l’intérêt général, Christian Goneau est appelé à la rescousse.

Il est surtout appelé par les « appareils » car le Maire a préféré se retrancher chez lui et ne supporterait pas de recevoir une personnalité dont l’objectif vise à tout faire pour permettre de redresser la barre et l’emporter, en utilisant toutes les méthodes, même les plus viles, même si tout semble perdu…

Son tempérament désinvolte, aux communications peu fines et perceptibles de sexisme ne correspondent pas aux standards de discussion appréciés par le Maire, comme à sa plus proche collaboratrice, Sylvie Fontanes, dont les relations avec Christian vont virer de la froideur à l’irritation, empêchant malgré des diagnostics partagés, des envies de débat prolongés…

Le challenger du Maire qui semble promis à la « gagne » semble assez sûr de lui, même si son allure et son élan apparaissent à contre-courant des habitudes installées par le Maire à rester sobre, apaisant et désintéressé.

Le secrétaire général, grand ami et intime du Maire, évolue entre la résignation et la lassitude, et son affection pour le Maire ne lui donnera jamais la volonté d’aller s’opposer à lui, ou de lui dicter des messages de Christian Goneau auxquels il adhèrerait, mais que le Maire réfuterait.

Et la femme de ménage de la Ville, qui travaille quand plus personne ne se rencontre, en l’Hôtel de Ville, qui rêve de chanter et de démontrer ses talents artistiques, aime plus que tout se confier au Maire, en solitude partagée, et ce dernier apprécie aussi ces moments directs de retour de citoyenne.

Ce livre court, excellemment écrit en style affirmé, soutenu et ciselé, où rien ne se laisser aller au hasard et où tous les mots s’entrechoquent avec conviction, intègre des ingrédients qui affirment un objet de littérature majeur :

·         Il parle de la petite histoire psychologique et personnelle qui s’invite dans la Grande Histoire et le vécu du Maire qui – promis à un avenir politique certain et même du plus haut niveau, préfèrera néanmoins se consacrer à sa Ville – s’associe à des réalités rudes, enfouies, difficiles, qui obscurcissent les capacités à se construire ou à se reconstruire et l’on sait avec Michel Foucault que la destruction d’un homme finit par la destruction de l’humanité…

·         Le Maire était enfant, à la fin de la deuxième guerre mondiale, et les images qui lui reviennent le hantent, ne peuvent pas s’effacer ; toute sa vie sera liée à ces instantanés où il sera recueilli comme enfant perdu, en toutes les acceptions du terme…

·         Il montre qu’un édile peut communiquer en « parler vrai » à ses concitoyens, s’il y met de l’énergie, de la vérité assumée et qu’il n’attend pas de retour ou de jugement, mais simplement la nécessité du partage des réalités de vie collective et commune ; à l’heure où nos dirigeants considèrent qu’ils constituent une caste éclairée qui détient impérativement le sens de l’avenir ou de sa concrétisation, cette transmission de l’honnêteté, de l’humilité et du savoir-être au service profond du collectif résonne et raisonne avec engagements !

·         Il précise que si la vie s’affiche avec toutes ses complexités, avec ses déchirures, avec ses travers, avec ses amours contrariés ou cachés ou inaboutis et pourtant porteurs, avec ses insuffisances, ses petites lâchetés, il convient de garder un cap en rester droit et libre, en préférant la perte de pouvoir plus que celles de valeurs humanistes et en plaidant pour la concorde et la discussion avec l’autre plutôt qu’avec le refus de la découverte qui conduit souvent à la dénégation, à se sentir en supériorité et en suffisance.

On referme ce livre admirable avec l’assurance d’une lecture plus que marquante et le regret de ne pouvoir saluer Pierre Charras et de prolonger le débat avec lui.

Mais comme il restera « notre invité perpétuel » avec son œuvre, l’on sait que l’on pourra aisément continuer la relation tendue avec un nouveau partage en l’un de ses livres.

Merci à Jean-Paul Liégeois pour avoir contribué à éditer ce roman inédit et avec lequel je vais m’inviter bientôt, pour une prolongation de cette lecture.

 

Éric

Blog Débredinages

Au nom du pire

Pierre Charras

Le Dilettante

16€

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Amie lectrice et Ami lecteur, je me dois de vous livrer une forte confidence.

En 1988, affecté dans les collectivités territoriales, j’ai été chargé d’une mission dans le quartier de Kreuzberg sur Berlin, à l’époque limitrophe du sinistre mur, mais aussi siège de toutes les formes de cultures alternatives et libertaires que je côtoyais à satiété.

Les jeunes de mon âge me disaient que les réserves foncières de Berlin Ouest, non utilisées pour l’hypothétique réunification de la ville, étaient totalement inutiles… et qu’elles devaient être reconquises en friches d’artistes ou communautaires, et j’adhérais totalement à leurs messages, et me moquais, avec eux, des plus âgés qui rêvaient d’une Allemagne entre Sarre et Dresde…

Un an plus tard, le 9 novembre 1989, le mur tombait et l’Allemagne engageait sa réunification…

Depuis lors, je me dis qu’il faut toujours se méfier de toutes perceptions rationnelles, péremptoires de certitudes.

Je me suis souvent remémoré cette réalité vécue en lisant le formidable roman à thèmes et à tiroirs de Magdalena Parys, pépite littéraire dénichée par Agullo Éditions, dont je salue le travail d’arpenteur comme de dénicheur.

Le livre suit plusieurs protagonistes entrelacés dans l’Allemagne découpée par la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retrouvée, jusqu’au début des années 2000.

Un ancien collaborateur des services, que l’on pourrait appeler de renseignement, mis à la retraite prématurément avec une certaine rente, doté d’une mémoire prodigieuse et de capacités d’analyse hors du commun, se rend compte de la possible vie d’une personne qu’il croyait à jamais disparue… et il se décide à rencontrer d’anciennes connaissances, à les interroger et ainsi à constituer la substantifique matière d’une enquête fouillée.

On repère un homme, placé comme père de famille traditionnel, bien intégré dans la RDA, avide d’une double vie où il s’adonne à son homosexualité refoulée.

On suit les traces d’un jeune homme, qui demande systématiquement à celle qui ne cache pas qu’elle a le béguin pour lui, de se rendre à Berlin Ouest, sans qu’elle ne puisse imaginer qu’elle retient en ses habits et valises des messages qui pourraient la mettre en péril…

On prend peine pour cette jeune femme qui comprendra tardivement que son amour potentiel ne se concrétisera jamais et qui ne voit pas qu’elle est admirée par un autre homme, le frère du premier, qui n’arrivera jamais à déclarer sa flamme…

On comprend la tragédie d’une famille coupée en deux, après l’édification du mur, puis son impossibilité ensuite pour se recouvrer sans risquer des périls lourds.

Le livre se consacre surtout à la volonté de quelques hommes de creuser un tunnel pour permettre un passage entre les deux parties de Berlin, dont on comprend qu’il doit rester secret et structuré avec habileté, en des périodes où la nuit s’étend et évite des rencontres, et qui doit assurer la venue d’un être cher en passage en terre promise, mais qui renferme peut-être un secret plus large et inavouable, entre compromissions et inconséquences assumées de la sinistre Stasi…

Le livre suit les traces d’une famille Polonaise qui s’est intégrée en Allemagne et qui oscille entre rappel de son histoire et de ses origines et volonté de s’en éloigner, et il parle avec concision, déchirure et élégance de l’impossibilité de cerner une quelconque rationalité dans ce Berlin des années 1961/1989, où chacun essaie de vivre l’instant présent, essaie d’oublier les fractures du mur insultant et essaie de tendre des ponts, au milieu des drames et des contrôles omniprésents.

Pour qui ne connaît pas le Berlin distendu et la réalité de la vie des populations fracturées, ce livre s’affecte comme une offrande à laquelle vous devez vous emparer.

Pour qui apprécie les romans choraux où les personnages se juxtaposent, où leurs évolutions bousculent en permanence les certitudes et qui n’arrêtent pas de livrer leurs fêlures, vous serez comblé.

Ce livre ne peut se résumer et je ne veux pas en livrer les noms des personnages, je vous invite simplement à pénétrer l’univers de l’auteur fait d’intrigues, de méchancetés récurrentes parsemées dans le dédale des rencontres délivrées et surtout catharsis de l’histoire de l’Allemagne entre fin de nazisme, où chacune et chacun a pu se refermer et ne pas observer ce qui se tramait, et ouverture à la réunification ayant délivré le flot de nombreuses années de silence et de réalités épiées.

Un livre percutant et excellemment mis en scène, qui devrait aisément se produire en scène théâtrale ou cinématographiée et qui s’applique comme une version réussie du « Goût des Autres ».

Suivez mes pas et pénétrez 188 mètres sous Berlin !

Éric

Blog Débredinages

188 mètres sous Berlin

Magdalena Parys

Traduit magistralement, du polonais, par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

Agullo  Loir – Agullo Éditions – 22€

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