Cette lecture s’avère très difficile, ravageuse, sombre, rugueuse, pénible, mais elle s’attache comme une réalité indispensable, pour connaître et comprendre les corruptions et violences du Mexique actuel, pour cerner aussi la détresse misérable des Centraméricains qui veulent émigrer aux Etats-Unis et qui doivent emprunter les routes du Mexique livrées aux gangs de passeurs, aussi cruels que vénaux.

Irma, que l’on appelle « Maître », puisqu’elle a un statut d’avocate, est affectée à la Commission nationale de migration au Mexique ; elle s’implique sans faille en son métier, veut faire respecter les droits de ceux qui traversent son pays et qui sont fréquemment parqués dans des zones de transit ou dans des bâtiments de rétention ou d’attente ; elle est appelée pour la ville de Santa Rita où un incendie volontaire sauvage a anéanti des migrants qui y résidaient, avec une réalité encore plus sordide quand on sait que tout a été fait pour les empêcher de sortir, par des cadenas les condamnant à être brûlés vifs…

La Commission locale a émis un avis de presse précisant que la justice était saisie et que tout serait fait pour retrouver les coupables, en une rédaction assez soporifique, récitée d’une voix blanche et marquant un intérêt modeste pour rechercher les coupables ou prévenir des massacres futurs.

Irma doit repérer si cet acte a été accompli par des gangs de passeurs, par des groupes racistes invétérés, par des collusions avec des personnes corrompues prêtes à tout pour s’enrichir, surtout quand elles livrent des informations sur des migrants à des passeurs, qui utilisent la plus indéfectible des violences, pour s’assurer le contrôle de territoires du pays, en extorquant des fonds à celles et ceux qui essaient de rejoindre un hypothétique mieux-être chez l’oncle Sam…

Irma est venue avec sa fille, avec laquelle elle vit seule, n’ayant plus de lien avec le père de la petite, qu’elle considère comme inintéressant et assez raté, autre qu’un coup de téléphone par instants qu’elle accepte de transférer à son enfant ; elles devaient partir en voyage à Disneyland, en Californie, promenade prise en charge par ce père lointain et amant déconsidéré qui ne se prive pas non plus de jauger Irma comme une femme insupportée, mais la réalité vécue sur Santa Rita a obligé à remettre le projet…

Ce livre consacre pour moi plusieurs forces narratives et représente une synthèse de réalités d’une rare cruauté que vit le Mexique au quotidien, où l’humanité ne représente plus rien, surtout quand l’on se place en une qualité de migrant, et que l’on se sent ballotté entre services officiels et passeurs affiliés à des groupes mafieux ; l’on y repère que :

  • Tous les prétendants Centraméricains, et notamment du Salvador, devront emprunter des chemins que l’on peut qualifier au sens strict, de chemins de croix, où la mort se positionne comme une réalité plus certaine que l’espérance ; ils sont pourtant accueillis par des centres de migration et de transit, mais échapper aux gangs organisés représente une gageure…
  • Les centres de migration où ils pourraient recevoir appui et aide, et un minimum de repos ou d’hospitalité, peuvent être des lieux où déferlent des groupes cruels, qui cherchent par des actions insupportables à marquer leurs territoires de passeurs et/ou à chasser les migrants…

Irma n’apprécie guère le délégué de la commission et ressent assez vite sa non volonté de protéger les migrants ou d’enquêter sur les violences et meurtres, et elle se réfugie auprès de Vidal, qu’elle considère comme un appui, plus ouvert, plus indépendant mais qui peut aussi revêtir un masque renfermant des secrets…

Irma, qui prend son café chaque matin en le même endroit, repère vite que le patron local part de la froideur invétérée à la flagornerie insupportée avec elle, et elle analyse vite son double jeu, prometteur de pression.

Elle se doit de protéger sa fille qui peut être menacée par sa volonté d’indépendance et de justice nécessaire pour les victimes.

Elle veut, tout en gardant sa part de recul, que Yein, survivante de l’incendie volontaire qui a décimé ses compagnons d’infortune et qui a perdu celui qu’elle aimait, lui fasse confiance, qu’elle accepte de témoigner, mais parviendra-t-elle à la protéger, et surtout est-ce possible, pour elle, de ne pas répondre à l’horreur par une haine absolue ?

Elle accepte de rencontrer, contre les avis de sa hiérarchie, un journaliste, Luna, qui place plus l’analyse des vécus des migrants comme la capacité à rehausser sa carrière et sa reconnaissance que par une compassion pour leurs réalités, pour qu’il puisse cependant enquêter de son côté et lui apporter des informations.

Ce livre, écrit dans un style sobre, direct, tonique, ne cache rien, ne referme rien, il décrit la violence et la cruauté infligées aux migrants comme la corruption assumée des autorités ou le racisme de bas étage, précisément et effectivement, qui font que l’on peut décider de prendre comme esclave domestique ou sexuelle une personne rencontrée dans la rue, migrante, et qui fait la manche, sans vergogne…

Il est traduit de manière magistrale, par ma très chère amie Marta Martinez Valls, dont j’imagine l’émotion exacerbée qui l’a envahie pour livrer les entrailles intolérables de ce livre important.

On en ressort à la fois lessivé par l’absolue indigence des autorités à effectuer un travail crédible et humaniste, déchiré par le sort réservé aux migrants aventureux, dont le parcours se terminera souvent avant la frontière des USA, dans des conditions effroyables, et aussi résolu à nous placer du côté de celles et ceux qui se tiennent debout, qui n’abdiquent pas et magnifiés notamment par le personnage de Yein, déchirée et tenace, volontariste et fataliste, sans concession et sans remords.

Un livre fort et absolument indispensable, une des références de la nouvelle littérature Américano Latine.

Un choc émotionnel et une pépite littéraire, à la fois !

Et je vous laisse découvrir le secret du titre du livre, beaucoup moins positif et joyeux que la chanson éponyme intégrée dans le Peter Pan des studios Disney…

 

Éric

Blog Débredinages

La file indienne

Antonio Ortuño

Traduit superbement de l’espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls

Christian Bourgois Éditeur

18€

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