Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

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