Ce texte de 1956, écrit dans le village de Thionne, dans l’Allier, où l’auteur puisait en ses ressources familiales et s’adonnait à sa passion de la pêche à la truite ou aux promenades à vélo le long des boucles de la Besbre ou de la Sioule, endroits que je connais bien, puisque j’y suis né et y ai passé toute mon enfance…, se place intimement en les traces de Cendrars et Céline, puisque rédigé sur un ton direct, sans concession, sans remords, en mettant « les tripes sur la table » et en considérant que le vécu sociétal, tel qu’il se positionnait ou se positionne, ne pouvait ou ne peut laisser place à un espoir de changement ou à une quelconque solidarité possible…

Pessimisme, peut-être, mais en tous cas le livre s’inscrit dans la littérature du réel et pas dans le naturalisme.

Juju, adepte de la dive bouteille, mais surtout ravagé par l’alcool qu’il écluse sans compter, juste pour se dire qu’il se sent encore un peu vivant et debout, partage sa maisonnée avec sa sœur Renée – qui offre des charmes pour un peu de nourriture à l’épicier du secteur, et avec sa mère Bijou qui trime sans compter en faisant des ménages en ville et qui y laisse sa santé – dans un lieu dénommé « La Décharge » où s’entassent bidonville, bicoques délabrées et désespérance de toutes les infortunes et pauvretés qui ne peuvent imaginer une évolution de destinée…

Juju prend son seul plaisir en buvant des coups à n’en plus finir avec son ami dit L’Artisse, ancien de la Samaritaine, qui a perdu une jambe au front en 14, et qui s’adonne au plaisir de quelques créations en éructant quelques bonnes citations qu’il a conservées en tête, et en allant cajoler Frédérique, qui souffre d’une pneumonie – qui la cloue au lit – et qui ne rêve que de rejoindre sa Corse natale, pour vivre des produits de la mer, en ce doux et beau pays, où le temps est toujours apaisant, et qu’elle a quitté, avec déchirure, quand son frère Ange a été tué par les gendarmes, personnes qu’elle déteste « indépassablement »…

« La Décharge » n’est absolument pas appréciée par les autorités et elles l’évitent systématiquement, en lui octroyant l’assurance que tous les maux de la terre s’y rejoignent avec force oisiveté, désobéissance, vie dissolue noyée dans la promiscuité, la crasse et l’alcool, et bien entendu, la reconnaissant comme responsable de toutes les perversions et atteintes à l’ordre ou la légalité.

Lorsqu’un repris de justice gangster proxénète, séducteur de jolies femmes qu’il expédie ensuite pour prostitution au Venezuela, finit par exécuter deux policiers motards à ses basques, « La Décharge » considère que la Révolution peut apparaître… et elle prend fait et cause pour celui qui a descendu deux cognes et qui mériterait un respect certain, en ayant pris la fuite et en n’ayant pas peur d’affronter tous les périls…

Quand il atterrit chez L’Artisse, il met en joue le résident des lieux et Juju qui l’accompagnait pour le pinard plus que quotidien ; les deux amis repèrent vite que le gangster n’a pas vraiment l’âme sociale…, mais ils lui proposent l’hospitalité, de le cacher et de l’aider, ce que Barbier, puisque tel est le nom du malfrat, a du mal à analyser, n’étant en aucun cas habitué à faire preuve de compassion, et encore moins à en espérer recevoir…

Barbier a de l’argent, ce qui va améliorer l’ordinaire de L’Artisse et Juju, pour manger, dormir et se vêtir, même s’ils ne se positionneront jamais pour en profiter, considérant leur action de soutien comme désintéressée et participative d’un coup de pied aux institutions ; Juju ira même rendre visite à la « coquine » de Barbier, pour qu’elle l’aide à mettre les voiles, pour partir en exil au Venezuela, au nez et à la barbe des autorités et des gendarmes, selon le projet défini…

Mais Barbier vit dans le luxe, et l’exposition de ces richesses en un lieu où tout n’est que détresse et désolation triste, crée de la confusion, surtout quand on a envie aussi, comme Juju, de partir en Corse, où il ne fait que beau, avec Frédérique, pour qu’elle puisse recouvrer la santé…

Les personnages décrits ne se placent jamais dans le caricatural ou le sarcastique, ils vivent comme ils peuvent, avec leurs limites, leurs caractères entiers et souvent dévastés, leur peur de l’avenir et la nécessité de la combler par l’alcool, et, malgré leurs tensions permanentes, ils savent encore reconnaître les moments de chaleur partagée comme l’envie d’avancer et de regarder les autres en dignité.

René Fallet rend hommage au peuple des bidonvilles qui grouillait en cette France des années 50 où l’Abbé Pierre avait alerté face à la misère, surtout en période de gelures et de grands froids, et il n’espère pas des temps meilleurs ou radieux, il se contente de témoigner un regard direct et pétri d’humanité. Quand on voit les bidonvilles citadins des migrants, on se dit que ce regard-là se place déjà comme une fonction essentielle…

Les autorités en prennent pour leur grade et les policiers complices des ordres établis s’affichent comme des collaborateurs méprisés, dont la mort ne soucie personne et dont on se réjouirait même…

René Fallet, comme Cendrars ou Céline, ne juge pas, il décrit, il ne promet pas de lendemains qui chanteraient, il n’y croit pas, il ne s’engage pas, il se positionne pour que l’on n’oublie pas le populaire crasseux, qui mérite la même considération que la richesse bien habillée…

Le livre est écrit en une tonalité crue, souvent jargonneuse populeuse, avec « la petite musique » de celui qui sait parler aux prolos et aux métayers.

Et si René Fallet, qui aurait eu 90 ans cette année, était encore parmi nous, il aurait certainement envoyé des roses de chez Georges Delbard, les plus belles (si, si, sans chauvinisme de ma part…), qui viennent de Commentry ou de Malicorne dans l’Allier,et ils les auraient offertes et dédiées à Lucette Almansor-Destouches, la veuve inénarrable de Céline, fidèle à l’œuvre de son artiste de mari, si magistral, si rocambolesque, si excessif, si décrié… qui va fêter ses 105 ans, à Meudon, ce jeudi 20 juillet.

Bel anniversaire, Très Chère Lucette, et toutes mes affections et tous mes profonds respects, surtout.

Éric

Blog Débredinages

 

René Fallet

La Grande ceinture

Collection Folio

Photo ci-dessous de Céline, Lucette et Bébert, babelio copyright

Photo en haut, de René Fallet, Hôtels de l’Allier, copyright

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