Quand je lis Sylvain Tesson, admirable conteur et écrivain voyageur insatiable, je suis certain de recouvrer deux de mes humbles fragilités : le plaisir de savourer la dive bouteille, en discutant sans délai et carcan avec des amis comme la volonté de tenter de puiser dans la grande histoire pour essayer de mieux apprivoiser ou de mieux s’approprier nos réalités ambiantes du moment.

Deux cents ans pile après, Sylvain Tesson, avec quatre acolytes, amis Russes et Français, décide de refaire, en side-car, le trajet de la campagne de Russie ; entre le 3 et le 15 décembre 2012, sur les traces posthumes de la Grande Armée, sans vénération, mais avec respect, sans grandiloquence, mais avec inclinaison, notre auteur tente de percevoir des signes, des indices, permettant de cerner ce que fut le vécu violent et déchirant des grognards, prêts à tout pour suivre leur Empereur mais qui savaient qu’en plein hiver et sans repaires, ils allaient affronter une mort certaine, pour une gloire à la fois porteuse, mais aussi si funeste…

« Pourquoi ne pas faire offrande de quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon, à leurs fantômes et à leurs sacrifices ? » déclame Sylvain Tesson, qui, toujours affecté par une humeur mordante, considère que des hommes ont péri ou traversé une « effroyable boucherie », pour tenter de « voir scintiller les bulbes de Moscou »…

Le premier jour de trajet devait relier Moscou à Borodino, lieu intense de tensions entre Napoléon et Koutouzov, le maréchal du tsar, plutôt inspiré, car il considéra que la géographie ferait le travail et que la Grande Armée se perdrait dans « l’immensité des territoires »…

Et c’est en ce sens qu’il choisit de préférer la « dérobade » à l’ « affrontement » ; mais comme le tsar voulait un vrai combat, les charges ont fini par sonner la terreur, et Borodino conserva longtemps le record crétin de « la bataille la plus meurtrière depuis l’invention de la poudre »…, avant que la Grande Guerre ne remette un chapitre encore plus insupportable sous l’angle du nombre de morts et disparus, en ces successions d’assauts inconséquents…

Plus surprenant apparaît sur le site de Borodino un monument avec comme inscription « ici nous avons combattu l’Europe », ce qui n’est pas exact puisque l’Angleterre soutenait le tsar mais qui permettait hier, comme aujourd’hui, avec Poutine, de considérer que l’isolement Russe s’assortit d’une forme de vraie et forte grandeur.

Les équipages de side-car de marque Oural, à la fois robustes et imprévisibles, roulant sur la neige, et croisant des camions incessants, arrivent à Smolensk où une halte est faite en un ancien hôtel d’apparatchik, proche des fortifications et remparts de la cité ; Sylvain Tesson se remémore les récits du sergent Bourgogne qui écrivit, ici, des témoignages confirmés  de cannibalisme aux babines pleines de sang, alors que six mois auparavant « les grognards faisaient trembler l’Europe »…

Et toute proche de Smolensk, l’on traverse une rivière, nommée Berezina, au nom si direct, si prophétique de douleurs, tensions et de détresses…

En direction de Vilnius, l’Empereur avait décidé, précisément, à Smorgoni de rentrer directement aux Tuileries, pour « en imposer plus en Europe » ; cette réalité confiée à Caulaincourt pourrait apparaître comme une situation assez lâche en laissant ses hommes à la vindicte, au froid et à l’épuisement, mais l’on se remémore la phrase célèbre et misogyne de l’Empereur pour qui « les Français sont comme les femmes, car il ne faut jamais les laisser en de trop longues absences… » et, on le sait, un militaire consacré aux destinées du pays a mieux à faire que de périr avec les siens…

Vilnius vit encore sur le souvenir de la débâcle des pauvres hères, en haillons, de l’armée de zombies et comme ils étaient parfois couverts de peaux de bête, les bourgeois de la cité décidèrent de fermer les portes de la ville, sachant que les grognards qui avaient survécu aux massacres des combats, au froid et à la faim se voyaient maintenant attaquer par la vermine ; la mort n’oublie personne décidément…

Le plus surprenant, en cette tragédie humaine, fut de savoir que les hommes avaient tous pas mal d’argent sur eux, récupéré lors des conquêtes et pillages de l’aller, mais que plus un seul ne possédait de fusil…

En passant par la Pologne, on perçoit aujourd’hui un buste de Napoléon qui y avait créé un duché indépendant de la Russie et qui avait aussi apporté le code civil aux Varsoviens.

La grande armée avait à développer un bref passage en Prusse pour tenter de rallier Paris pour ceux qui restaient…, que Napoléon, en éclaireur, redoutait, même s’il ne percevait pas de rupture à son idéal, et qu’il a toujours mésestimé la campagne de Russie, persuadé que sa grandeur de vue ne pouvait souffrir d’une défaite.

Le périple de Sylvain Tesson prend fin, aux travers des Ardennes, pour rejoindre les Invalides et le tombeau de l’Empereur.

Sylvain Tesson a toujours été rebelle en tout et s’est toujours lancé des défis, en suivant Jules Verne autour de la mer Noire, en s’exilant au bord du Lac Baïkal, et ici en suivant les traces tragiques de l’épopée de la grande armée ; il sait conter, il sait dompter le flot de la grande histoire pour y puiser les affluents de la plus petite, mais qui donne son sens à l’épique, et il n’oubliera jamais de prendre le temps nécessaire d’apprécier une ou plusieurs bières et de poursuivre par une vodka d’herbe de bison…

Un récit tonique et érudit sur un pan d’histoire, où se mêle aussi une belle aventure amicale et enivrée, comme il s’entend…

Éric

Blog Débredinages

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