Il n’est pas fréquent de sortir d’une lecture en considérant que l’on s’est enrichi plus que fortement par découverte culturelle et par bienfaisance inspirée.
Tel est mon enivrement, encore en vigueur, après m’être enfoui dans le livre original, à cheval entre documentaire sociologique et récit patrimonial de Leila Guerriero, dont le titre se rapproche de la première époque de nouvelle des « Trois Contes » de Flaubert et de son magnifié « un cœur simple ».
Tout se passe à Laborde, dans la Province de Cordoba, en Argentine, où cette bourgade de 6000 habitants organise, chaque année, en été austral, donc en janvier, un festival aux allures de compétition, totalement destiné au « malambo », danse de référence des « gauchos ».
Le festival dure quinze jours et la possibilité de devenir un jour champion national représente une consécration émérite qui entraînera, pour son lauréat, l’obligation de réaliser une dernière danse au festival de l’année suivante et ensuite de se retirer définitivement, car il a pu atteindre le Graal et il ne pourrait être admissible d’imaginer rivaliser avec une autre récompense…
L’auteure a assisté à plusieurs festivals mais surtout a suivi les compétiteurs dans leur recherche d’absolue, de pureté, de création des gestes les plus marquants et pénétrants, avec la nécessité d’atteindre cinq minutes de danse frénétique, épuisante physiquement où la beauté de la coordination, la façon dont on revêt les tenues traditionnelles avec harmonie, l’enchaînement des pas et des gestuelles au rythme de la musique – où s’enchevêtrent des inspirations du nord et du sud de l’Argentine – s’analyseront sous le regard acéré d’un jury de connaisseurs, qui n’attend que la perfection.
La compétition se déroule en pleine nuit et les résultats sont proclamés vers 3 ou 4 heures du matin.
Pour qui me suivra en cette lecture onirique, dans la foulée directe de ceux qui touchent à atteindre la quintessence émotionnelle de cette danse, vous apprendrez, pêle-mêle que :
• Le danseur donne puissance au rythme musical en frappant le sol avec ses pieds, jusqu’à la limite de la blessure et jusqu’à la domestication de la douleur, en un ensemble de mouvements, nommé « zapateo » ;
• Le danseur apporte de la fougue et de la majesté, en son enthousiasme, avec des « repique », petits sauts où l’on frappe le sol avec les plantes de pied, alternativement à gauche ou à droite;
• Le danseur porte le « cribo » traditionnel, qui complète le pantalon et qui s’achève par des franges brodées, car la tenue dégage autant de force et d’idéal que la contemplation palpitante de la danse exercée.
Ce livre est admirable car il rend optimiste, en cette période troublée citoyenne où certaines et certains s’imaginent gloser sur les nécessités ou non d’aller voter, alors que le marasme approfondi des idéologies mortifères et dangereuses guette et que notre démocratie est en péril avec un Front National au deuxième tour et aux portes du pouvoir.
Ce livre parle des petites gens, mais pas avec la condescendance des populistes, mais en étant proche d’eux et en s’imprégnant d’eux, en apprenant d’eux.
Ce livre parle de transcendance, quand l’homme est capable de défier la pesanteur et les pesanteurs pour aller au plus profond de lui-même dans une recherche de pureté dépouillée, qui se veut tout simplement artistique, profonde, éternellement esthétique.
Ce livre parle des besoins et des nécessités de solidarités, car même si le champion se déploie en un combat sauvage individuel, il s’appuie sur une famille, sur un entraineur, sur des réseaux amicaux, prêts à tous les sacrifices pour tenter de recevoir l’hommage d’un moment de grâce.
Et comme ce livre est en plus traduit magistralement, par Marta Martinez Valls, mon amie précieuse et toujours à la recherche du beau mot, de l’épurement de la langue, de la crédibilité ciselée des phrases ; je considère que l’harmonie des danseurs de « malambo » se retrouve ardemment dans la richesse inspirée et le talent d’écriture de sa traduction. Merci Marta !
Un livre à lire pour s’élever en cette période où certaine… cherche à nous rapiécer et nous rabaisser.
Éric
Blog Débredinages
Leila Guerriero
Une histoire simple
Traduit, avec majesté, de l’espagnol (Argentine) par Marta Martinez Valls
Éditions Christian Bourgois