Sporting Club d’Emmanuel Villin

Amie Lectrice et Amie Lecteur, je vous imagine aisément contempler un film Italien des années cinquante, en noir et blanc, au charme suranné mais aussi indépassable, où les protagonistes rivalisent de dandysme et de perspicacité sur l’analyse de leurs réalités vécues, où ils prennent la pose bourgeoise appréciant le confort et le luxe, tout en se jurant, sous le mode « Pasolinesque », qu’ils n’en seront jamais dupes…

J’ai trouvé cette saveur indéfinissable, teintée de fêlures et envies, de promesses susurrées mais pas forcément concrétisées, de procrastination douce et de souhait de dépassement dans le beau livre d’Emmanuel Villin, écrit avec recherche et finesse dans les mots, stylisé avec efficience, qui cherche sa voie sans forcément repérer de chemin à atteindre ou d’accomplissement à objectiver.

Le livre s’ouvre et se ferme sans que l’on sache où l’on est, où l’on va, ce qui se passera, mais il vous faut y pénétrer et vous y découvrirez un parfum d’Anna Magnani, sensuel et trouble, prenant, enivrant, qui peut mener à l’extase ou à l’impasse…

Le narrateur attend avec une patience de sage, mais aussi avec une pointe mélancolique en tête, l’appel de Camille, dont la carrière artistique semble avoir été palpitante, qui aurait accepté de se confier pour raconter son histoire, ses mémoires, pour afficher ainsi une synthèse de ses multiples vécus.

On sait qu’il dispose de moyens conséquents, qu’il vit en une luxueuse villa, qu’il aime beaucoup recevoir et organiser des fêtes, qu’il est coutumier de créer des « lapins » à notre narrateur qui, dictaphone en main, essaie de rassembler les quelques bribes de communication que Camille lui a témoignées, au hasard de rencontres espacées, et souvent plus rapides que prévues…

Mais notre narrateur pense que la matière irriguée par les retours des soubresauts de la vie de Camille constituera la matière d’un ouvrage qui pourra l’amener en la reconnaissance qu’il attend, qui tarde à venir, ce qui lui permettra de sortir de la torpeur oisive en laquelle il est enfermé, même s’il ne rechigne pas à la cultiver.

Notre narrateur sait attendre en faisant des allers et retours, des longueurs comme on dit, en une piscine raffinée, proche du bord de mer, et si vous aimez plus que tout vous jeter à l’eau et y rester, comme moi, vous ne souhaiterez qu’atteindre cette piscine emblématique et vous y « lover » avec bonheur.

Notre narrateur sait attendre en discutant avec Jacqueline, qui l’a mis en relation avec Camile et qui prend soin de lui, en l’obligeant à réactiver ses pensées, à ne pas oublier de se concentrer sur son travail comme sur la nécessité qu’il doit avoir de tenter de s’imposer aussi face à Camille, ou en côtoyant Odile dont on sait qu’elle s’inquiète affectivement sur le devenir de ce projet d’écriture.

Notre narrateur sait attendre, car il conduit un modèle de voiture que l’on verrait bien piloter par Marcelo Mastroianni avec la classe et la désinvolture affichées en des routes de bord de mer, pied au plancher, décapotable au vent ; il s’agit là d’une « 124, la 124 » et dont le narrateur protège l’identité comme celle d’une personne aimée.

Le narrateur continuera-t-il d’attendre, atteindra-t-il son objectif créatif ?

Je vous laisse jauger, juger, à la lecture de ce livre excessivement délicat, raffiné, comme un capuccino délicatement chocolaté du quartier San Genaro de Naples.

J’ai pu rencontrer, quelques instants, l’auteur, ce samedi 24 mars (cf photo de cette chronique), au salon du livre de Paris et je lui ai précisé que j’avais pensé à la ville de Thessalonique, en Grèce orientale, au nord-est du pays, comme référence de son inspiration urbaine, car la ville baignée par le soleil, la végétation, qui renferme quartiers huppés, un peu fermés sur le monde, et quartiers populaires non terminés, laissés sur place entre abandon et chantier inachevé, où cohabitent également lieux de luxe et piscine précieuse à la décoration baroque ou endroits associant le glauque et l’insoumission, m’avait parfaitement paru correspondre aux descriptifs magnifiés par l’auteur de cette Cité, jamais citée, intégrée dans le roman, jamais nommée, mais bien Méditerranéenne, dont il capte les reliefs et miroirs avec une écriture à salve très prenante.

Je sais par ses deux associées éditrices, Estelle et Claire, que je revois toujours avec plaisir en mes promenades de salons, en les remerciant (sans allégeance, mais avec conviction toujours maintenue) pour leur travail inspirant que je me suis trompé, mais que j’avais été le premier à leur parler de Thessalonique comme lieu de l’intrigue du roman ; et j’ai même donné envie à Emmanuel, l’auteur, d’aller se perdre en Thessalonique, comme quoi je peux être encore parfois incitatif…

Un livre à lire, à déguster, à siroter dirai-je même préférentiellement, avec le soleil, la mer en perspective et horizon, avec un Limoncello de Campanie en main ; merci Emmanuel pour votre écriture qui sait charmer, projeter dans le voyage et qui sait évoquer avec douceur des choses importantes, car elle donne à réfléchir sur nos atermoiements pour refuser la manipulation, pour assumer nos choix, pour reconnaître ou transcender nos limites, pour décider si l’on souhaite avancer ou pas… ; les liens entre le narrateur er Camille vous transportent dans ces réalités psychanalytiques, sans donner de recette ou de jugement et c’est bien ainsi !

A livre à offrir à celles et ceux qui vous sont en partage en leur déclamant : « amitiés vives ! ».

Éric

Blog Débredinages

Sporting Club

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

15€