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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

avril 2017

Une histoire simple de Leila Guerriero

 
Il n’est pas fréquent de sortir d’une lecture en considérant que l’on s’est enrichi plus que fortement par découverte culturelle et par bienfaisance inspirée.
Tel est mon enivrement, encore en vigueur, après m’être enfoui dans le livre original, à cheval entre documentaire sociologique et récit patrimonial de Leila Guerriero, dont le titre se rapproche de la première époque de nouvelle des « Trois Contes » de Flaubert et de son magnifié « un cœur simple ».
Tout se passe à Laborde, dans la Province de Cordoba, en Argentine, où cette bourgade de 6000 habitants organise, chaque année, en été austral, donc en janvier, un festival aux allures de compétition, totalement destiné au « malambo », danse de référence des « gauchos ».
Le festival dure quinze jours et la possibilité de devenir un jour champion national représente une consécration émérite qui entraînera, pour son lauréat, l’obligation de réaliser une dernière danse au festival de l’année suivante et ensuite de se retirer définitivement, car il a pu atteindre le Graal et il ne pourrait être admissible d’imaginer rivaliser avec une autre récompense…
L’auteure a assisté à plusieurs festivals mais surtout a suivi les compétiteurs dans leur recherche d’absolue, de pureté, de création des gestes les plus marquants et pénétrants, avec la nécessité d’atteindre cinq minutes de danse frénétique, épuisante physiquement où la beauté de la coordination, la façon dont on revêt les tenues traditionnelles avec harmonie, l’enchaînement des pas et des gestuelles au rythme de la musique – où s’enchevêtrent des inspirations du nord et du sud de l’Argentine – s’analyseront sous le regard acéré d’un jury de connaisseurs, qui n’attend que la perfection.
La compétition se déroule en pleine nuit et les résultats sont proclamés vers 3 ou 4 heures du matin.
Pour qui me suivra en cette lecture onirique, dans la foulée directe de ceux qui touchent à atteindre la quintessence émotionnelle de cette danse, vous apprendrez, pêle-mêle que :
• Le danseur donne puissance au rythme musical en frappant le sol avec ses pieds, jusqu’à la limite de la blessure et jusqu’à la domestication de la douleur, en un ensemble de mouvements, nommé « zapateo » ;
• Le danseur apporte de la fougue et de la majesté, en son enthousiasme, avec des « repique », petits sauts où l’on frappe le sol avec les plantes de pied, alternativement à gauche ou à droite;
• Le danseur porte le « cribo » traditionnel, qui complète le pantalon et qui s’achève par des franges brodées, car la tenue dégage autant de force et d’idéal que la contemplation palpitante de la danse exercée.
Ce livre est admirable car il rend optimiste, en cette période troublée citoyenne où certaines et certains s’imaginent gloser sur les nécessités ou non d’aller voter, alors que le marasme approfondi des idéologies mortifères et dangereuses guette et que notre démocratie est en péril avec un Front National au deuxième tour et aux portes du pouvoir.
Ce livre parle des petites gens, mais pas avec la condescendance des populistes, mais en étant proche d’eux et en s’imprégnant d’eux, en apprenant d’eux.
Ce livre parle de transcendance, quand l’homme est capable de défier la pesanteur et les pesanteurs pour aller au plus profond de lui-même dans une recherche de pureté dépouillée, qui se veut tout simplement artistique, profonde, éternellement esthétique.
Ce livre parle des besoins et des nécessités de solidarités, car même si le champion se déploie en un combat sauvage individuel, il s’appuie sur une famille, sur un entraineur, sur des réseaux amicaux, prêts à tous les sacrifices pour tenter de recevoir l’hommage d’un moment de grâce.
Et comme ce livre est en plus traduit magistralement, par Marta Martinez Valls, mon amie précieuse et toujours à la recherche du beau mot, de l’épurement de la langue, de la crédibilité ciselée des phrases ; je considère que l’harmonie des danseurs de « malambo » se retrouve ardemment dans la richesse inspirée et le talent d’écriture de sa traduction. Merci Marta !
Un livre à lire pour s’élever en cette période où certaine… cherche à nous rapiécer et nous rabaisser.
Éric
Blog Débredinages
Leila Guerriero
Une histoire simple
Traduit, avec majesté, de l’espagnol (Argentine) par Marta Martinez Valls
Éditions Christian Bourgois

 

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Sporting Club d’Emmanuel Villin

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Amie Lectrice et Amie Lecteur, je vous imagine aisément contempler un film Italien des années cinquante, en noir et blanc, au charme suranné mais aussi indépassable, où les protagonistes rivalisent de dandysme et de perspicacité sur l’analyse de leurs réalités vécues, où ils prennent la pose bourgeoise appréciant le confort et le luxe, tout en se jurant, sous le mode « Pasolinesque », qu’ils n’en seront jamais dupes…

J’ai trouvé cette saveur indéfinissable, teintée de fêlures et envies, de promesses susurrées mais pas forcément concrétisées, de procrastination douce et de souhait de dépassement dans le beau livre d’Emmanuel Villin, écrit avec recherche et finesse dans les mots, stylisé avec efficience, qui cherche sa voie sans forcément repérer de chemin à atteindre ou d’accomplissement à objectiver.

Le livre s’ouvre et se ferme sans que l’on sache où l’on est, où l’on va, ce qui se passera, mais il vous faut y pénétrer et vous y découvrirez un parfum d’Anna Magnani, sensuel et trouble, prenant, enivrant, qui peut mener à l’extase ou à l’impasse…

Le narrateur attend avec une patience de sage, mais aussi avec une pointe mélancolique en tête, l’appel de Camille, dont la carrière artistique semble avoir été palpitante, qui aurait accepté de se confier pour raconter son histoire, ses mémoires, pour afficher ainsi une synthèse de ses multiples vécus.

On sait qu’il dispose de moyens conséquents, qu’il vit en une luxueuse villa, qu’il aime beaucoup recevoir et organiser des fêtes, qu’il est coutumier de créer des « lapins » à notre narrateur qui, dictaphone en main, essaie de rassembler les quelques bribes de communication que Camille lui a témoignées, au hasard de rencontres espacées, et souvent plus rapides que prévues…

Mais notre narrateur pense que la matière irriguée par les retours des soubresauts de la vie de Camille constituera la matière d’un ouvrage qui pourra l’amener en la reconnaissance qu’il attend, qui tarde à venir, ce qui lui permettra de sortir de la torpeur oisive en laquelle il est enfermé, même s’il ne rechigne pas à la cultiver.

Notre narrateur sait attendre en faisant des allers et retours, des longueurs comme on dit, en une piscine raffinée, proche du bord de mer, et si vous aimez plus que tout vous jeter à l’eau et y rester, comme moi, vous ne souhaiterez qu’atteindre cette piscine emblématique et vous y « lover » avec bonheur.

Notre narrateur sait attendre en discutant avec Jacqueline, qui l’a mis en relation avec Camile et qui prend soin de lui, en l’obligeant à réactiver ses pensées, à ne pas oublier de se concentrer sur son travail comme sur la nécessité qu’il doit avoir de tenter de s’imposer aussi face à Camille, ou en côtoyant Odile dont on sait qu’elle s’inquiète affectivement sur le devenir de ce projet d’écriture.

Notre narrateur sait attendre, car il conduit un modèle de voiture que l’on verrait bien piloter par Marcelo Mastroianni avec la classe et la désinvolture affichées en des routes de bord de mer, pied au plancher, décapotable au vent ; il s’agit là d’une « 124, la 124 » et dont le narrateur protège l’identité comme celle d’une personne aimée.

Le narrateur continuera-t-il d’attendre, atteindra-t-il son objectif créatif ?

Je vous laisse jauger, juger, à la lecture de ce livre excessivement délicat, raffiné, comme un capuccino délicatement chocolaté du quartier San Genaro de Naples.

J’ai pu rencontrer, quelques instants, l’auteur, ce samedi 24 mars (cf photo de cette chronique), au salon du livre de Paris et je lui ai précisé que j’avais pensé à la ville de Thessalonique, en Grèce orientale, au nord-est du pays, comme référence de son inspiration urbaine, car la ville baignée par le soleil, la végétation, qui renferme quartiers huppés, un peu fermés sur le monde, et quartiers populaires non terminés, laissés sur place entre abandon et chantier inachevé, où cohabitent également lieux de luxe et piscine précieuse à la décoration baroque ou endroits associant le glauque et l’insoumission, m’avait parfaitement paru correspondre aux descriptifs magnifiés par l’auteur de cette Cité, jamais citée, intégrée dans le roman, jamais nommée, mais bien Méditerranéenne, dont il capte les reliefs et miroirs avec une écriture à salve très prenante.

Je sais par ses deux associées éditrices, Estelle et Claire, que je revois toujours avec plaisir en mes promenades de salons, en les remerciant (sans allégeance, mais avec conviction toujours maintenue) pour leur travail inspirant que je me suis trompé, mais que j’avais été le premier à leur parler de Thessalonique comme lieu de l’intrigue du roman ; et j’ai même donné envie à Emmanuel, l’auteur, d’aller se perdre en Thessalonique, comme quoi je peux être encore parfois incitatif…

Un livre à lire, à déguster, à siroter dirai-je même préférentiellement, avec le soleil, la mer en perspective et horizon, avec un Limoncello de Campanie en main ; merci Emmanuel pour votre écriture qui sait charmer, projeter dans le voyage et qui sait évoquer avec douceur des choses importantes, car elle donne à réfléchir sur nos atermoiements pour refuser la manipulation, pour assumer nos choix, pour reconnaître ou transcender nos limites, pour décider si l’on souhaite avancer ou pas… ; les liens entre le narrateur er Camille vous transportent dans ces réalités psychanalytiques, sans donner de recette ou de jugement et c’est bien ainsi !

A livre à offrir à celles et ceux qui vous sont en partage en leur déclamant : « amitiés vives ! ».

Éric

Blog Débredinages

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Emmanuel Villin

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