Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer l’aventure qui m’est arrivée, il y a tout juste un mois, sur Fréjus.

Ce lundi 27 février, je me promenais en centre-ville, dans le quartier dit « des artisans d’art », proche de la mairie dont l’édile, depuis 2014, se targue de conjuguer Front National avec gestion municipale de service public (ce que je trouve offensant pour la République ouverte et fraternelle !) et qui oublie que la ville a été métissée culturellement – avec la venue des hommes des troupes coloniales en provenance d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, créant une mosquée soudanaise ou une pagode indéfectiblement liées à l’histoire de la cité – quand je découvris une brocante, avec de nombreux ouvrages d’où je tirais un exemplaire d’un livre non lu encore, de René Fallet, dans la sublime collection dite du « cercle du bibliophile » illustrée d’une interview de l’auteur, à la sortie initiale de son ouvrage.
Le brocanteur, absent, demandait qu’on lui place une pièce de 1 euro en une boîte aux lettres, si un livre était susceptible d’être apprécié…

Je me suis exécuté, trouvant cependant un peu décalé qu’un livre de cette notoriété, datant de mon année de naissance (1964), en très bon état (je parle du livre, pour moi, je vous laisse juge…), soit étiqueté à cette valeur superficielle, mais je la rapportais en mon antre de cette ville, que je n’appellerais jamais ma résidence secondaire, car elle n’est ni résidente, mais offerte et ouverte à tous les amies et amis de passage, et elle ne me sera jamais secondaire…
Je n’avais jamais lu ce livre de René Fallet, dont je partage les origines Bourbonnaises de l’Allier et dont j’ai toujours apprécié la verve truculente et l’esprit épicurien, lui, parti pourtant trop vite et trop tôt, à 56 ans, suivant de deux ans son grand ami Georges Brassens.

Henri Plantin est vendeur à la Samaritaine, au rayon « articles de pêche » et sa femme, Simone, travaille en tant que couturière, à domicile, pour une maison de gros.
Ils vivent dans un appartement modeste avec leurs deux enfants, au rythme d’une concierge mégère, la mère Pampine, vindicative, en permanence dans le jugement, et d’un voisin toujours gêné par le bruit, qui se plaint de manière intempestive.
Cette année-là (mais pas celle chantée par Claude François, même si elle lui succède de peu…), Henri ne partira en vacances qu’en septembre, alors que Simone et les enfants se rendront à la mer, en août. Henri va aller taquiner le poisson en la Besbre, affluent de l’Allier, où j’ai mes racines familiales aussi et où Fallet appréciait se ressourcer.
Henri va donc vivre à Paris, au mois d’août et il s’imagine travaillant en sa besogne, en conseillant les clients et en prenant juste quelques arrêts en un bar, où il jouera à la belote avec ses potes ou en discutant timidement et délicatement avec des prostituées de quartier, défraîchies peut-être mais toujours en volonté d’aider « le demandeur » par conviction dans le métier et qui viennent prendre une absinthe ou un gorgeon par fréquences…

Lorsqu’il croise, par hasard, sur un pont de Paris, une douce et pâle blonde, en une robe suave et rouge, Henri est subjugué.
Cette jeune anglaise, Patricia, mais qui se fait appeler Pat, cherche le meilleur chemin pour aller au Panthéon et Henri, qui ne parle nullement la langue de Shakespeare, décide de l’accompagner directement.
Elle le trouve sympathique, il la trouve adorable, charmante, mais qu’est-ce que pourra considérer une jeune anglaise face à un français bien moyen, sans attrait particulier et sans culture magnifiée ?

Henri s’incrustera par paliers : d’abord en l’accompagnant en ses visites de la capitale, en se donnant le rôle de chevalier-servant, puis en s’inventant un métier de peintre en empruntant des toiles à un véritable artiste – par les bons offices d’un de ses amis qui apprécie que son pote se sente ému à ravir – puis en se créant de lui-même un accident de travail pour pouvoir bénéficier de plus de temps avec Pat, sa muse, son exquise compagne de promenade, sa tendresse d’août…
Il va même tenter d’apprendre l’anglais avec une méthode assimil (et pas à 4000 comme disait Coluche…).

Fallet se positionne en ce livre à l’instar de ses galeries en ses romans les plus connus : avec de l’humour farceur comme dans « Le triporteur », avec des amis fidèles et soucieux de toujours plaider pour la solidarité comme dans « Les vieux de la vieille », avec de la tendresse invitante comme dans « Banlieue Sud-Est » et avec de la causticité mêlant rêve anarchique et désespérance sur les rapports humains dans la hiérarchie au travail ou sur les impossibilités de pouvoir quitter sa condition mièvre et morne comme dans « Les Pas perdus », reprenant les envolées en jargon populaire littéraliste de ses maîtres Cendrars et Céline.

Est-ce qu’Henri convolera, même pour l’instant fugace d’un été avec Pat ?
Est-ce que la mère Pampine va comploter pour transmettre à Simone, en son retour, les perceptions égayées et forcément repoussantes moralement, de Monsieur Plantin, qu’elle trouve trop joyeux pour être honnête ?
Est-ce que Pat, jeune et belle, mais qui peut aussi renfermer des fêlures, trouvera en Henri un ange gardien, cadeau de sa promenade Parisienne ?
Est-ce qu’Henri pourra toujours s’appuyer sur les copains d’abord ?

Ce livre délicat, tout en finesse, parle d’amour, d’amitié, de tendresse, d’affection, de nécessité de refuser les compromissions, de volonté de rester dans le corrosif face à la bassesse, et il contient tout ce que j’aime en lecture : personnages ouverts et tolérants, limités mais volontaires, décidés et naïfs à la fois, au milieu d’une réalité sociétale insuffisante que l’on a envie de conspuer mais que l’on ne peut qu’apprivoiser pour en atténuer les méfaits.
Un livre que je vous recommande de dénicher au plaisir d’une promenade chez un brocanteur, à Fréjus ou ailleurs.

Éric
Blog Débredinages

Paris au mois d’août
René Fallet
Cercle du bibliophile (avec de la chance) ou collection Folio
1 euro à Fréjus chez le brocanteur du quartier des artisans d’art…