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Amie Lectrice et Ami Lecteur, attention, voici un livre coup de cœur personnel de ce début d’année et dont la lecture s’impose à vous, car l’écriture associe sens aigu de la narration, dialogues incisifs, psychologie fouillée, réflexive, dérangeante souvent, pour les personnages, et humeurs fortes, où planent la volonté de résilience mais aussi l’assurance de l’abattement, de la déchirure comme l’impossibilité funeste de sortir de la noirceur absolue.

Luce Lemay n’a pas vu cette femme qui traversait la rue, avec le landau de son bébé ; il a perdu le contrôle de son véhicule et le drame est arrivé, ce qui qui lui a valu un enfermement en maison d’arrêt.
Luce a beaucoup travaillé sur lui-même, en introspection, pendant sa détention et il avait toujours en image subliminale la présence de l’enfant décédé par sa faute, puisque ce sinistre jour, il revenait aussi d’un braquage de pacotille, pour tenter d’améliorer le quotidien… et il avait certainement envie d’accélérer un peu, comme de mettre les voiles…

En maison d’arrêt, il a rencontré Junior Breen, homme poète à ses heures, contemplatif, renfermant un secret enfoui, pacifique et force physique de la nature. Luce l’a aidé, protégé quand il était agressé sur son physique, par trop graisseux, et parce que Junior se renferme, s’intériorise, se replie.

Ils se retrouvent, leur peine purgée, pour travailler, dans la ville de La Harpie, en une station service où le responsable leur donne, avec aménité, une seconde chance et ils s’emploient à marquer leur investissement, à tenir les comptes, à agencer correctement l’échoppe, à éviter les importuns, à s’intégrer dans le paysage local.

Ils louent une chambrette dans une résidence où la patronne elle-aussi,  revêt une apparence décalée, sournoise, et même un peu inquiétante avec sa prédilection pour les animaux punaisés, mais qui renferme un autre secret douloureux, et ils essaient de prendre quelques repos en s’apportant de l’entraide, pour penser à un demain plus apaisant…

Luce croise Charlene, qui travaille dans un restaurant, la sœur de celle que Luce aima par le passé et il se sent attiré, aspiré, totalement envoûté par ses formes, sa physionomie, ses élans, sa fougue et il ne peut s’imaginer sans avenir, au moins partiellement, partagé avec elle.

Luce n’est en aucun cas apprécié par la famille de Charlene, lui que l’on considère comme responsable des divagations de la fille aînée et l’on veut prestement l’écarter du chemin de la jeune fille, promise à un autre homme de la ville, cogneur invétéré et prêt à en découdre pour montrer qui possède la Belle…

L’amour passionnel entre Charlene et Luce va vivre fréquemment des moments rudes car dans le Midwest on ne pardonne pas celui qui a un passé d’ancien prisonnier et qui voudrait conquérir celle affectée à un autre, sans même considérer que la décision se doit d’abord appartenir à la jeune fille…

L’on verra que Luce, qui se targue d’aider un enfant battu, pourra se voir mis à mal par celui qu’il a voulu appuyer et ici l’on se remémore le message direct et impitoyable, implacable de Céline : « les gens ne vous pardonneront jamais tout le bien que vous avez voulu leur témoigner… ».

L’on aura de la peine pour Junior qui lui aussi a voulu accompagner, aider et aimer, mais qui ne peut vivre sans un retour permanent sur un acte insupportable qu’il a commis dans le passé alors qu’il recherchait le sentiment de pureté, sans cerner sa vraie portée…

La logeuse qui n’a jamais pu faire le deuil d’une douleur intense trouvera en Luce un allié et lui apportera compassion, quand l’acquisition de la voiture des rêves de Junior et de Luce partira en fumée, en un règlement de comptes de méchanceté gratuite.

La vie dans le Midwest s’intègre dans la violence, la tension, les sous-entendus, les complots, les clans, elle prône la rudesse et la désinvolture et pour ceux, comme Junior et Luce, et leur employeur, qui veulent montrer qu’ils ont payé, qu’ils veulent changer, la contrainte se place en réalité permanente, infranchissable.

Ce livre est fascinant par sa tonalité : style direct, sans concession, qui épaule la violence des actes, la méchanceté des propos et le jugement abordé seulement sous l’angle de la force.

Ce livre est percutant par son écriture : une vraie musique théâtralisée mêlée d’un suspense porteur où les personnages s’aiguisent à tenter de trouver une voie pour s’en sortir, mais où l’abandon à la délectation morose ou à l’incapacité de s’enfuir des enfermements deviennent vite la règle.

Ce livre est porteur car il exprime désenchantement, décrépitude, tensions comme il retrace la passion, la morale, la douceur et l’humour des partages amicaux.

Ce livre est écrit avec une vraie touche de roman noir, tout en s’en écartant, pour intégrer les rivages du roman urbain, mais tout en s’alliant, aussi, au roman d’amour et au roman des secrets qui peuplent toutes les dimensions de nos psychologies insuffisantes…

Et il se place magistralement dans le sillage de Voltaire, pour qui, « il vaut mieux l’analyse de la complexité que le jugement de valeur ».

Éric

Blog Débredinages

Le Blues de La Harpie
Joe Meno
Traduit magistralement de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana
Agullo Fiction
Agullo Éditions
21,50€

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