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Où se niche la découverte littéraire ?

Parfois elle nous échappe et le hasard se place aux détours de nos lectures.

Mon troisième fils a passé plusieurs mois au Québec, dans le cadre de la fin de ses études d’ingénieur et il a vécu rue Saint-Urbain, à Montréal, en une co-location, toute Américaine, avec des escaliers en fer forgé qui communiquent entre étages, à la manière des lofts où séjournaient, en s’épiant, les bandes rivales du New-York de West-Side Story…

De retour, pour les fêtes, de La Belle Province, en nos quartiers Lyonnais, il m’a offert un livre justement intitulé Saint-Urbain et écrit par l’un des plus illustres auteurs canadiens de langue anglaise, mais qui a vécu (on l’oublie souvent) à Montréal, comme Léonard Cohen, en la partie anglophone de la mégapole, ce qui prouve que le Québec s’instaure surtout comme un lieu de brassage et de communion.

Mordecai Richler (1931/2001) livre ici un récit de sa jeunesse, en les quartiers juifs de Montréal, en pleine actualité de la deuxième guerre mondiale.

Être adolescent au début des années quarante ne s’avérait pas une sinécure.

On se devait instamment de devenir quelqu’un, pour la fierté familiale, et donc il fallait intégrer l’Université, pour damner le pion aux voisins toujours susceptibles de marquer leur supériorité…

On se devait de prendre soin d’une grand-mère diagnostiquée grabataire et dont la fin de vie approchait, mais qui résistera de la même façon que Michel Serrault dans l’inénarrable et jovial film du regretté Pierre Tchernia « le viager » avec un scénario de René Goscinny, et dont l’impossibilité pour la famille de la placer en maison adaptée (ce serait un abandon coupable) entraînera sa décomposition, puisqu’elle ne vivra que pour l’accompagnement de l’aïeule, sans autre occupation…

On se devait de parler politique et en plein avènement d’Hitler, dont on connaissait l’antisémitisme mais pas encore la mise en œuvre de la solution finale…, et donc on appuyait les partis progressistes et même le communisme, tout en recherchant la possibilité d’y inscrire les traditions cultuelles de la religion juive…

On se devait aussi de participer aux activités permettant l’affectation de fonds à destination de la naissance possible de la terre d’Israël.

On se devait de connaître l’anatomie des filles, car la découverte de « la création du monde », chère à Courbet, se plaçait comme un enjeu manifeste pour qui voulait montrer qu’il grandissait…

On se devait aussi de lutter contre les préjugés.

Les Canadiens Français considéraient les Juifs étaient secrètement riches et les Juifs pensaient que les Canadiens Français étaient « mâcheurs de gomme et faibles d’esprit ».

Et pourtant l’objectif commun des deux communautés se voulait plus élevé : se faire apprécier et reconnaître par les dominateurs du pouvoir, les Wasps (« White Anglo-Saxon Protestants »).

On se devait d’aller jouer au billard et de regarder quelques films d’effeuillage, en des endroits discrets…

On se devait de choisir son commerce de référence et de clairement s’y montrer, et ne pas en changer, pour ainsi être repéré comme client vénéré, qui déclamerait force insanité de contestation pour tous les autres clients de tous les autres commerces…

On se devait de faire le coup de point face à celles et ceux qui s’enorgueillissaient de programmer des plages réservées qui pratiquaient la discrimination anti-juive.

On se devait de sous-louer des chambres pour faire face aux contraintes d’argent, locations mises en place à destination d’artistes, qui se considéraient aisément comme développant un talent magistral qui serait reconnu rapidement.

On se devait de créer de petites revues pour parler du quotidien mais surtout imaginer des fictions définies pour le fuir.

L’auteur ne cache pas son affection pour le dévouement de ses parents, pour leur naïveté sympathique, qui les place souvent dans des situations où leur générosité et leur enthousiasme leur font perdre une part du réel, car ils ne repèrent pas celles et ceux qui abuseraient de leur ouverture.

Il ne camoufle pas non plus les poncifs et insuffisances de traditions tenaces, où l’on aime parader et se comparer plutôt que de laisser libre cours aux fantaisies et aux différences ; il évoque surtout une période troublée où vivre juif représentait un vrai risque, sans savoir qu’en Europe l’anéantissement guettait ou s’organisait.

Le livre est écrit comme un retour à l’enfance, à partir des yeux d’un adolescent vivant le réel en essayant de le sublimer ou d’en sortir, mais il n’hésite pas, avec humour, tendresse et parfois aussi sans concession à décrier les incapacités de remise en cause, les faux-semblants et les pesanteurs de traditions qui empêchent d’avancer comme on le souhaiterait.

Un livre alerte, incisif et très intéressant sur le vécu de la communauté Juive, en pleine guerre, hors d’Europe.

Éric

Blog Débredinages

Rue Saint-Urbain

Mordecai Richler

Bibliothèque Québécoise

Aller sur le site www.livres.bq.com pour aller plus loin, avec cette collection de poche remarquable, très abordable et au catalogue d’auteurs décrivant « des personnages où s’échauffent les esprits, très attachants » et ayant pour toile de fond les couleurs multiples du Québec.

Photo de l’auteur : copyright Radio Canada