antonio-xerxenesky

antonio-2

En refermant la lecture de ce livre, je déclame, intérieurement, que le voyage fut absolument palpitant, différent à souhait et que « la petite musique » qui s’y dégage s’identifie à une incomparable histoire romanesque, transcendée par une plume élégante et vive (félicitations marquées à Mélanie Fusaro pour la traduction).

Ana, adolescente Brésilienne Carioca, vient de perdre son père, décédé stupidement en chutant de sa baignoire. Elle fait la connaissance de son oncle, lors des obsèques, et l’on devine que la famille ne tient pas en estime cet immigré en Californie, dont elle s’est détachée depuis longtemps. Il invoque une correspondance avec la jeune fille, en lui demandant de cacher cette relation épistolaire à sa Maman ; il lui propose un séjour d’études pour apprendre l’anglais et surtout faire connaissance commune.

Cet oncle, à la fois rustre, bohème, mais en volonté affective, se complaît à tirer au révolver sur des bouteilles en verre vides, en recherchant à les viser comme « un strike » au « booling » et sa jeune nièce veut s’essayer à cette occupation, ce qu’il n’accepte qu’en rechignant fortement.

Mais il découvre son talent absolu pour le tir précis, net, sans fioriture.

Un ami de passage de son oncle considère qu’un tel talent ne peut être gâché et qu’il doit être transféré au service d’une cause, de « la cause »…

Ana va faire ses classes clandestinement à Cuba où, de formations militaires et commandos, elle cerne qu’elle peut tuer proprement, sans bavure et aussi sans aucune hésitation.

Elle discerne que son père était un scientifique dans l’électricité et qu’il avait communiqué toutes ses compétences aux responsables de la dictature du Brésil, entre mitans des années soixante et quatre-vingts, et qu’il avait même approfondi les possibilités de torture…

Sa première mission sera de mettre fin à l’existence d’un tortionnaire, sorte de résilience familiale et-ou de vengeance d’une culpabilité qu’elle n’estimait pas recevoir en hérédité…

Ana devient donc tueuse professionnelle et on s’arrache ses services avec force, car elle allie absence totale de compassion face aux cibles qu’on lui désigne, sûreté dans sa mission et précision dans le geste qui comprend la certitude que la victime ne souffrira pas et qu’elle ne pourra pas échapper à ce qui va lui arriver…

Ana se considère comme une artiste en son genre et se repère bien s’engouffrer en cette carrière là, pour un temps certain…

Mais le livre ne s’arrête pas à cette réalité narrative, il s’affiche comme une poupée gigogne, à plusieurs profondeurs et opère comme un cabinet secret, à tiroirs camouflés, et d’ailleurs il se lit comme un scénario de film, qu’il serait fascinant de voir réaliser par Liev Schreiber, l’acteur principal, metteur en scène à ses heures, de la série lugubre, noire, sans concession, rude et très réussie, que je regarde en boucle « Ray Donovan »…

Ana doit assassiner Orson Welles, mais il ne lui est légitimement pas possible de concrétiser ce dessein sans maîtriser la filmographie du « maître », dont on ne connaît que Citizen Kane, œuvre de jeunesse qui masque une créativité beaucoup plus multiforme, mais contestée par une critique acerbe qui lui reprochera toujours de ne pas être le génie qu’elle avait conçu pour lui, après son premier film devenu culte.

Ana s’envole pour Paris et emmagasine une connaissance filmique considérable, en croisant Michel et Antoine, cinéphiles avertis, faisant d’Antoine un amant de passage alors que ce dernier imaginait structurer une relation plus marquée…

Ana, par l’entremise de ses commanditaires, est engagée pour le tournage du dernier film d’Orson Welles et elle le rencontre, à plusieurs reprises, en son restaurant favori chic, testée qu’elle est par le « maitre » sur son art et sur son parcours.

Ana a déjà réussi un jour à faire mourir d’une crise cardiaque une de ses cibles, en utilisant un subterfuge lié à une de ses angoisses et peurs identifiées, et le décès d’Orson, en la même cause, semble aussi une signature caractéristique du talent de la professionnelle, mais la réalité se repère plus têtue…

Ce livre vous amènera à l’envie de revoir Citizen Kane mais surtout de découvrir l’œuvre filmique d’Orson Welles et notamment ses mises en scène confidentielles ou peu connues comme Falstaff d’après Shakespeare (l’auteur nous informe que Welles l’identifiait comme son meilleur film), comme Vérités et Mensonges, comme le documentaire de l’entre deux guerres « It’s all true » et comme F for Fake , permettant peut-être de placer le titre mystérieux du roman, en son inspiration.

On apprend aussi que Welles, ignoré par les producteurs, renfermait des tas de projet sur les adaptations du Roi Lear, de Don Quichotte ou de Moby Dick et qu’il entamait une reconquête avec le film Les Rêveurs, resté inachevé, association entre surréel et analyse fataliste de la nature humaine.

Ana donne aussi dans le mélomane, entre new-wave et début du « heavy metal » et l’influence de Ian Curtis, suicidé à vingt trois ans, reste postée en toutes ses prises de décision ; Ana ne s’écarte pas non plus des paradis artificiels ou des films d’horreur et les zombies qu’elle croise s’incrustent dans un réel plus ou moins conséquent, concret ou imaginé, malgré les appuis d’Antoine venu en Californie pour parfaire sa formation estudiantine…

Livre filmé, musical ; roman scénarisé, instrumental ; œuvre multiforme originale et originelle, très érudite, très élaborée, très construite, très informative et surtout très bien écrite, profonde, moderne et « dynamisatrice » ; un roman que l’on referme en perdant un peu nos repères, entre bien et mal, entre réalité et fiction, entre narratif et onirique, entre le miroir du quotidien et celui du déformant, en tous cas, voilà un livre qui vous emporte, qui vous transporte et qui vous apporte !

Un vrai coup de cœur personnel !

Belle année 2017, pour que restent victorieuses les forces de la tolérance et de l’ouverture sous toutes leurs formes !

Et amitiés vives, ma signature habituelle qui prend sa source en ce Québec tellement apprécié !

 

Eric

Blog Débredinages

 

F

Antônio Xerxenesky

Traduit magistralement du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Editions

21€

Photo de l’auteur : Asphalte-Editions en copyright

Publicités