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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

janvier 2017

Le Blues de La Harpie de Joe Meno

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Amie Lectrice et Ami Lecteur, attention, voici un livre coup de cœur personnel de ce début d’année et dont la lecture s’impose à vous, car l’écriture associe sens aigu de la narration, dialogues incisifs, psychologie fouillée, réflexive, dérangeante souvent, pour les personnages, et humeurs fortes, où planent la volonté de résilience mais aussi l’assurance de l’abattement, de la déchirure comme l’impossibilité funeste de sortir de la noirceur absolue.

Luce Lemay n’a pas vu cette femme qui traversait la rue, avec le landau de son bébé ; il a perdu le contrôle de son véhicule et le drame est arrivé, ce qui qui lui a valu un enfermement en maison d’arrêt.
Luce a beaucoup travaillé sur lui-même, en introspection, pendant sa détention et il avait toujours en image subliminale la présence de l’enfant décédé par sa faute, puisque ce sinistre jour, il revenait aussi d’un braquage de pacotille, pour tenter d’améliorer le quotidien… et il avait certainement envie d’accélérer un peu, comme de mettre les voiles…

En maison d’arrêt, il a rencontré Junior Breen, homme poète à ses heures, contemplatif, renfermant un secret enfoui, pacifique et force physique de la nature. Luce l’a aidé, protégé quand il était agressé sur son physique, par trop graisseux, et parce que Junior se renferme, s’intériorise, se replie.

Ils se retrouvent, leur peine purgée, pour travailler, dans la ville de La Harpie, en une station service où le responsable leur donne, avec aménité, une seconde chance et ils s’emploient à marquer leur investissement, à tenir les comptes, à agencer correctement l’échoppe, à éviter les importuns, à s’intégrer dans le paysage local.

Ils louent une chambrette dans une résidence où la patronne elle-aussi,  revêt une apparence décalée, sournoise, et même un peu inquiétante avec sa prédilection pour les animaux punaisés, mais qui renferme un autre secret douloureux, et ils essaient de prendre quelques repos en s’apportant de l’entraide, pour penser à un demain plus apaisant…

Luce croise Charlene, qui travaille dans un restaurant, la sœur de celle que Luce aima par le passé et il se sent attiré, aspiré, totalement envoûté par ses formes, sa physionomie, ses élans, sa fougue et il ne peut s’imaginer sans avenir, au moins partiellement, partagé avec elle.

Luce n’est en aucun cas apprécié par la famille de Charlene, lui que l’on considère comme responsable des divagations de la fille aînée et l’on veut prestement l’écarter du chemin de la jeune fille, promise à un autre homme de la ville, cogneur invétéré et prêt à en découdre pour montrer qui possède la Belle…

L’amour passionnel entre Charlene et Luce va vivre fréquemment des moments rudes car dans le Midwest on ne pardonne pas celui qui a un passé d’ancien prisonnier et qui voudrait conquérir celle affectée à un autre, sans même considérer que la décision se doit d’abord appartenir à la jeune fille…

L’on verra que Luce, qui se targue d’aider un enfant battu, pourra se voir mis à mal par celui qu’il a voulu appuyer et ici l’on se remémore le message direct et impitoyable, implacable de Céline : « les gens ne vous pardonneront jamais tout le bien que vous avez voulu leur témoigner… ».

L’on aura de la peine pour Junior qui lui aussi a voulu accompagner, aider et aimer, mais qui ne peut vivre sans un retour permanent sur un acte insupportable qu’il a commis dans le passé alors qu’il recherchait le sentiment de pureté, sans cerner sa vraie portée…

La logeuse qui n’a jamais pu faire le deuil d’une douleur intense trouvera en Luce un allié et lui apportera compassion, quand l’acquisition de la voiture des rêves de Junior et de Luce partira en fumée, en un règlement de comptes de méchanceté gratuite.

La vie dans le Midwest s’intègre dans la violence, la tension, les sous-entendus, les complots, les clans, elle prône la rudesse et la désinvolture et pour ceux, comme Junior et Luce, et leur employeur, qui veulent montrer qu’ils ont payé, qu’ils veulent changer, la contrainte se place en réalité permanente, infranchissable.

Ce livre est fascinant par sa tonalité : style direct, sans concession, qui épaule la violence des actes, la méchanceté des propos et le jugement abordé seulement sous l’angle de la force.

Ce livre est percutant par son écriture : une vraie musique théâtralisée mêlée d’un suspense porteur où les personnages s’aiguisent à tenter de trouver une voie pour s’en sortir, mais où l’abandon à la délectation morose ou à l’incapacité de s’enfuir des enfermements deviennent vite la règle.

Ce livre est porteur car il exprime désenchantement, décrépitude, tensions comme il retrace la passion, la morale, la douceur et l’humour des partages amicaux.

Ce livre est écrit avec une vraie touche de roman noir, tout en s’en écartant, pour intégrer les rivages du roman urbain, mais tout en s’alliant, aussi, au roman d’amour et au roman des secrets qui peuplent toutes les dimensions de nos psychologies insuffisantes…

Et il se place magistralement dans le sillage de Voltaire, pour qui, « il vaut mieux l’analyse de la complexité que le jugement de valeur ».

Éric

Blog Débredinages

Le Blues de La Harpie
Joe Meno
Traduit magistralement de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana
Agullo Fiction
Agullo Éditions
21,50€

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Rue Saint-Urbain de Mordecai Richler

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Où se niche la découverte littéraire ?

Parfois elle nous échappe et le hasard se place aux détours de nos lectures.

Mon troisième fils a passé plusieurs mois au Québec, dans le cadre de la fin de ses études d’ingénieur et il a vécu rue Saint-Urbain, à Montréal, en une co-location, toute Américaine, avec des escaliers en fer forgé qui communiquent entre étages, à la manière des lofts où séjournaient, en s’épiant, les bandes rivales du New-York de West-Side Story…

De retour, pour les fêtes, de La Belle Province, en nos quartiers Lyonnais, il m’a offert un livre justement intitulé Saint-Urbain et écrit par l’un des plus illustres auteurs canadiens de langue anglaise, mais qui a vécu (on l’oublie souvent) à Montréal, comme Léonard Cohen, en la partie anglophone de la mégapole, ce qui prouve que le Québec s’instaure surtout comme un lieu de brassage et de communion.

Mordecai Richler (1931/2001) livre ici un récit de sa jeunesse, en les quartiers juifs de Montréal, en pleine actualité de la deuxième guerre mondiale.

Être adolescent au début des années quarante ne s’avérait pas une sinécure.

On se devait instamment de devenir quelqu’un, pour la fierté familiale, et donc il fallait intégrer l’Université, pour damner le pion aux voisins toujours susceptibles de marquer leur supériorité…

On se devait de prendre soin d’une grand-mère diagnostiquée grabataire et dont la fin de vie approchait, mais qui résistera de la même façon que Michel Serrault dans l’inénarrable et jovial film du regretté Pierre Tchernia « le viager » avec un scénario de René Goscinny, et dont l’impossibilité pour la famille de la placer en maison adaptée (ce serait un abandon coupable) entraînera sa décomposition, puisqu’elle ne vivra que pour l’accompagnement de l’aïeule, sans autre occupation…

On se devait de parler politique et en plein avènement d’Hitler, dont on connaissait l’antisémitisme mais pas encore la mise en œuvre de la solution finale…, et donc on appuyait les partis progressistes et même le communisme, tout en recherchant la possibilité d’y inscrire les traditions cultuelles de la religion juive…

On se devait aussi de participer aux activités permettant l’affectation de fonds à destination de la naissance possible de la terre d’Israël.

On se devait de connaître l’anatomie des filles, car la découverte de « la création du monde », chère à Courbet, se plaçait comme un enjeu manifeste pour qui voulait montrer qu’il grandissait…

On se devait aussi de lutter contre les préjugés.

Les Canadiens Français considéraient les Juifs étaient secrètement riches et les Juifs pensaient que les Canadiens Français étaient « mâcheurs de gomme et faibles d’esprit ».

Et pourtant l’objectif commun des deux communautés se voulait plus élevé : se faire apprécier et reconnaître par les dominateurs du pouvoir, les Wasps (« White Anglo-Saxon Protestants »).

On se devait d’aller jouer au billard et de regarder quelques films d’effeuillage, en des endroits discrets…

On se devait de choisir son commerce de référence et de clairement s’y montrer, et ne pas en changer, pour ainsi être repéré comme client vénéré, qui déclamerait force insanité de contestation pour tous les autres clients de tous les autres commerces…

On se devait de faire le coup de point face à celles et ceux qui s’enorgueillissaient de programmer des plages réservées qui pratiquaient la discrimination anti-juive.

On se devait de sous-louer des chambres pour faire face aux contraintes d’argent, locations mises en place à destination d’artistes, qui se considéraient aisément comme développant un talent magistral qui serait reconnu rapidement.

On se devait de créer de petites revues pour parler du quotidien mais surtout imaginer des fictions définies pour le fuir.

L’auteur ne cache pas son affection pour le dévouement de ses parents, pour leur naïveté sympathique, qui les place souvent dans des situations où leur générosité et leur enthousiasme leur font perdre une part du réel, car ils ne repèrent pas celles et ceux qui abuseraient de leur ouverture.

Il ne camoufle pas non plus les poncifs et insuffisances de traditions tenaces, où l’on aime parader et se comparer plutôt que de laisser libre cours aux fantaisies et aux différences ; il évoque surtout une période troublée où vivre juif représentait un vrai risque, sans savoir qu’en Europe l’anéantissement guettait ou s’organisait.

Le livre est écrit comme un retour à l’enfance, à partir des yeux d’un adolescent vivant le réel en essayant de le sublimer ou d’en sortir, mais il n’hésite pas, avec humour, tendresse et parfois aussi sans concession à décrier les incapacités de remise en cause, les faux-semblants et les pesanteurs de traditions qui empêchent d’avancer comme on le souhaiterait.

Un livre alerte, incisif et très intéressant sur le vécu de la communauté Juive, en pleine guerre, hors d’Europe.

Éric

Blog Débredinages

Rue Saint-Urbain

Mordecai Richler

Bibliothèque Québécoise

Aller sur le site www.livres.bq.com pour aller plus loin, avec cette collection de poche remarquable, très abordable et au catalogue d’auteurs décrivant « des personnages où s’échauffent les esprits, très attachants » et ayant pour toile de fond les couleurs multiples du Québec.

Photo de l’auteur : copyright Radio Canada

F d’Antônio Xerxenesky

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En refermant la lecture de ce livre, je déclame, intérieurement, que le voyage fut absolument palpitant, différent à souhait et que « la petite musique » qui s’y dégage s’identifie à une incomparable histoire romanesque, transcendée par une plume élégante et vive (félicitations marquées à Mélanie Fusaro pour la traduction).

Ana, adolescente Brésilienne Carioca, vient de perdre son père, décédé stupidement en chutant de sa baignoire. Elle fait la connaissance de son oncle, lors des obsèques, et l’on devine que la famille ne tient pas en estime cet immigré en Californie, dont elle s’est détachée depuis longtemps. Il invoque une correspondance avec la jeune fille, en lui demandant de cacher cette relation épistolaire à sa Maman ; il lui propose un séjour d’études pour apprendre l’anglais et surtout faire connaissance commune.

Cet oncle, à la fois rustre, bohème, mais en volonté affective, se complaît à tirer au révolver sur des bouteilles en verre vides, en recherchant à les viser comme « un strike » au « booling » et sa jeune nièce veut s’essayer à cette occupation, ce qu’il n’accepte qu’en rechignant fortement.

Mais il découvre son talent absolu pour le tir précis, net, sans fioriture.

Un ami de passage de son oncle considère qu’un tel talent ne peut être gâché et qu’il doit être transféré au service d’une cause, de « la cause »…

Ana va faire ses classes clandestinement à Cuba où, de formations militaires et commandos, elle cerne qu’elle peut tuer proprement, sans bavure et aussi sans aucune hésitation.

Elle discerne que son père était un scientifique dans l’électricité et qu’il avait communiqué toutes ses compétences aux responsables de la dictature du Brésil, entre mitans des années soixante et quatre-vingts, et qu’il avait même approfondi les possibilités de torture…

Sa première mission sera de mettre fin à l’existence d’un tortionnaire, sorte de résilience familiale et-ou de vengeance d’une culpabilité qu’elle n’estimait pas recevoir en hérédité…

Ana devient donc tueuse professionnelle et on s’arrache ses services avec force, car elle allie absence totale de compassion face aux cibles qu’on lui désigne, sûreté dans sa mission et précision dans le geste qui comprend la certitude que la victime ne souffrira pas et qu’elle ne pourra pas échapper à ce qui va lui arriver…

Ana se considère comme une artiste en son genre et se repère bien s’engouffrer en cette carrière là, pour un temps certain…

Mais le livre ne s’arrête pas à cette réalité narrative, il s’affiche comme une poupée gigogne, à plusieurs profondeurs et opère comme un cabinet secret, à tiroirs camouflés, et d’ailleurs il se lit comme un scénario de film, qu’il serait fascinant de voir réaliser par Liev Schreiber, l’acteur principal, metteur en scène à ses heures, de la série lugubre, noire, sans concession, rude et très réussie, que je regarde en boucle « Ray Donovan »…

Ana doit assassiner Orson Welles, mais il ne lui est légitimement pas possible de concrétiser ce dessein sans maîtriser la filmographie du « maître », dont on ne connaît que Citizen Kane, œuvre de jeunesse qui masque une créativité beaucoup plus multiforme, mais contestée par une critique acerbe qui lui reprochera toujours de ne pas être le génie qu’elle avait conçu pour lui, après son premier film devenu culte.

Ana s’envole pour Paris et emmagasine une connaissance filmique considérable, en croisant Michel et Antoine, cinéphiles avertis, faisant d’Antoine un amant de passage alors que ce dernier imaginait structurer une relation plus marquée…

Ana, par l’entremise de ses commanditaires, est engagée pour le tournage du dernier film d’Orson Welles et elle le rencontre, à plusieurs reprises, en son restaurant favori chic, testée qu’elle est par le « maitre » sur son art et sur son parcours.

Ana a déjà réussi un jour à faire mourir d’une crise cardiaque une de ses cibles, en utilisant un subterfuge lié à une de ses angoisses et peurs identifiées, et le décès d’Orson, en la même cause, semble aussi une signature caractéristique du talent de la professionnelle, mais la réalité se repère plus têtue…

Ce livre vous amènera à l’envie de revoir Citizen Kane mais surtout de découvrir l’œuvre filmique d’Orson Welles et notamment ses mises en scène confidentielles ou peu connues comme Falstaff d’après Shakespeare (l’auteur nous informe que Welles l’identifiait comme son meilleur film), comme Vérités et Mensonges, comme le documentaire de l’entre deux guerres « It’s all true » et comme F for Fake , permettant peut-être de placer le titre mystérieux du roman, en son inspiration.

On apprend aussi que Welles, ignoré par les producteurs, renfermait des tas de projet sur les adaptations du Roi Lear, de Don Quichotte ou de Moby Dick et qu’il entamait une reconquête avec le film Les Rêveurs, resté inachevé, association entre surréel et analyse fataliste de la nature humaine.

Ana donne aussi dans le mélomane, entre new-wave et début du « heavy metal » et l’influence de Ian Curtis, suicidé à vingt trois ans, reste postée en toutes ses prises de décision ; Ana ne s’écarte pas non plus des paradis artificiels ou des films d’horreur et les zombies qu’elle croise s’incrustent dans un réel plus ou moins conséquent, concret ou imaginé, malgré les appuis d’Antoine venu en Californie pour parfaire sa formation estudiantine…

Livre filmé, musical ; roman scénarisé, instrumental ; œuvre multiforme originale et originelle, très érudite, très élaborée, très construite, très informative et surtout très bien écrite, profonde, moderne et « dynamisatrice » ; un roman que l’on referme en perdant un peu nos repères, entre bien et mal, entre réalité et fiction, entre narratif et onirique, entre le miroir du quotidien et celui du déformant, en tous cas, voilà un livre qui vous emporte, qui vous transporte et qui vous apporte !

Un vrai coup de cœur personnel !

Belle année 2017, pour que restent victorieuses les forces de la tolérance et de l’ouverture sous toutes leurs formes !

Et amitiés vives, ma signature habituelle qui prend sa source en ce Québec tellement apprécié !

 

Eric

Blog Débredinages

 

F

Antônio Xerxenesky

Traduit magistralement du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Editions

21€

Photo de l’auteur : Asphalte-Editions en copyright

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